Kenza Afsahi: ‘‘Il faut faire évoluer la réglementation’’

Par Noureddine Hassani
Kenza Afsahi ©DR
Kenza Afsahi ©DR
Dans cette interview accordée à BAB, la sociologue et économiste Kenza Afsahi et l’anthropologue Khalid Mouna analysent les implications de la reconnaissance onusienne des bienfaits thérapeutiques du cannabis.

BAB: Comment avez-vous accueilli la décision de la Commission des stupéfiants des Nations unies (CND) de retirer le cannabis de la liste des drogues les plus dangereuses ? 

Kenza Afsahi: Nous avons accueilli ce vote positivement mais le cannabis fait toujours partie du tableau I des drogues les plus dangereuses, il a seulement été déclassifié du tableau IV qui regroupait les drogues dont l’intérêt médical était peu important. Le fait de le retirer de ce tableau est une manière de reconnaître ses bienfaits thérapeutiques. Ce vote permet également de donner un cadre aux changements législatifs entrepris dans différents pays dans le monde. 

 

Quelles implications cette décision aura-t-elle sur le traitement de cette substance dans les législations à l’échelle internationale et nationale ?

Khalid Mouna: C’est un vote symbolique. La classification antérieure du cannabis créait un blocage à la fois pour la recherche sur le cannabis et ses usages thérapeutiques. Cela peut encourager l’émergence de nouvelles légalisations, plusieurs pays pouvant y voir des opportunités économiques, sanitaires, sociales.

Mais les pays sont souverains quant à la légalisation du cannabis, même s’ils ont ratifié les conventions qu’ils transgressent parfois; nous l’avons constaté avec plusieurs pays qui ont légalisé unilatéralement, comme l’Uruguay, le Canada et plusieurs Etats des États-Unis où cela reste interdit au niveau fédéral.

Kenza Afsahi: La situation du Maroc est complexe car il est estimé, parfois à tort, comme le premier pays producteur-exportateur du haschich au monde. Cela a contribué à diaboliser la plante dans la société marocaine où ses usages sont pourtant traditionnels et cela a stigmatisé le Maroc à l’échelle internationale.

 

Au vu de cette décision et des dernières évolutions dans le monde, pensez-vous que le Maroc devrait réglementer l’exploitation du cannabis ?

Khalid Mouna: Rappelons que, pendant la période coloniale, le Protectorat français avait mis en place sur une partie du territoire (celle sous son protectorat) une législation qui permettait la production et la circulation du kif dans un cadre institutionnel légal. Plusieurs dahirs ont d’ailleurs réglementé ce marché au niveau de la culture, de la production, du dosage entre kif et tabac, du transport et de la consommation. 

Kenza Afsahi: Il est évident que le Maroc a tout intérêt à faire évoluer sa réglementation au vu des changements législatifs et de l’émergence de nouveaux marchés du cannabis, d’autant plus que le marché européen a développé une culture domestique de cannabis qui répond aujourd’hui à une grande partie de la demande de consommateurs, celle-ci ayant beaucoup évolué : alors que, pendant les années 1960, les consommateurs recherchaient du haschich, à la fois pour des questions de goût et parce qu’il était facilement transportable, aujourd’hui ils recherchent de l’herbe produite localement dont il est plus facile de retracer le cheminement et la qualité. 

Concernant la production nationale, il faut aussi rappeler que l’économie du cannabis constitue un revenu principal pour des milliers de familles de paysans dans le Rif, parmi lesquelles des femmes et des ouvriers agricoles saisonniers, et qu’elle génère aussi des revenus dans certains quartiers des villes marocaines. 

Khalid Mouna: La prohibition du cannabis a provoqué des dommages sociaux plus importants que ceux provoqués par la consommation. L’interdiction du kif depuis 1954 a masqué des problématiques importantes telles que le sous-développement du Rif, les conséquences environnementales d’une culture intensive de cannabis avec l’usage non contrôlé d’engrais, de pesticides et de semences aux origines indéterminées. Elle a occulté des dommages sociaux considérables liés à la répression des cultivateurs emprisonnés ou sous mandat d’arrêt, ainsi que des dommages sanitaires concernant les consommateurs. La légalisation du cannabis permettrait d’affronter ces problématiques et de flécher davantage de moyens dans une politique publique ancrée dans la réalité du territoire, donc plus efficace.

 

Pourrait-on aller jusqu’à la dépénalisation/légalisation de l’usage récréatif? Dans ce cas, quels seraient les enjeux d’une telle décision ?

Kenza Afsahi: Tout d’abord, il faut rappeler qu’au Maroc, le débat sur l’usage récréatif n’est pas réellement posé, y compris par les acteurs les plus progressistes du tissu associatif. Est-ce que cela relève d’un obstacle politique ou religieux? La question est posée.   

Au Maroc, le débat se focalise sur le cannabis à usage médicinal, industriel et cosmétique. Concernant ces usages, oui, le Maroc devrait légaliser et créer les conditions d’un marché. C’est un processus long et complexe qui, en plus de devoir créer les conditions d’un marché, doit recueillir l’adhésion de plusieurs acteurs parmi lesquels les cultivateurs historiques de cannabis dans le Rif. Il faudra également sensibiliser la population générale quant aux bienfaits du cannabis: plutôt que de le voir sous l’angle du danger, il s’agira d’en redécouvrir les bienfaits.

Il faut aussi penser à une politique de prévention et de réduction des risques auprès des jeunes et auprès de la population à risque quant à l’usage social dit récréatif du cannabis: dépénaliser plutôt que punir les usages et ce pour mieux prévenir les risques sanitaires et sociaux. 

 

Que gagnerait le Maroc en cas de légalisation de l’exploitation du cannabis ? 

Khalid Mouna: Les chiffres doivent toujours être pris avec précaution, surtout quand ils sont fondés sur des spéculations. Ce type de calcul devrait répondre à une méthodologie singulière et rigoureuse. Ces chiffres ne reflètent pas la réalité de terrain, d’une économie qui est difficile à estimer. Un éventuel marché légal reste difficile à définir en termes de retombées économiques, car ce marché on ne pourrait le saisir que dans sa dimension économique, puisque d’autres variables vont apparaître, à la fois sur le plan humain, moral et institutionnel. Par exemple, celui de la main d’œuvre ouvrière sans terre ou celle des cultivateurs qui ne pourront pas s’adapter ou en bénéficier: ceux qui seront marginalisés par le nouveau marché. 

 

Le marché du cannabis marocain a connu ces dernières années l’introduction de nouvelles graines donnant lieu à des plantes hybrides. Quels impacts cela a eus sur les cultures ?

Kenza Afsahi: Ces dernières années, nous avons observé l’introduction d’une multitude de nouvelles variétés hybrides qui nous viennent notamment d’Europe ou des États-Unis. Elles permettent d’avoir des rendements plus importants sur le court terme et des taux de THC plus élevés. Ces variétés sont associées à de nouvelles techniques de culture qui posent d’importants problèmes environnementaux car elles ont besoin de plus d’eau, de plus d’engrais et de plus de main-d’œuvre. Elles bouleversent également le calendrier de culture, les conditions de stockage, etc. Cela pose l’enjeu de ce nouveau marché de semences qui s’est constitué ces dernières années. Aujourd’hui, les semences pèsent sur les coûts de production des paysans. Cela pose également un enjeu écologique qui est celui du devenir des variétés locales de cannabis.

 

Pensez-vous que la société locale est prête pour la réglementation voire la légalisation du cannabis?

Khalid Mouna: La population générale n'est pas très associée à ce débat. En revanche, il faut rappeler que le sujet divise sur le plan politique, entre ceux qui voient dans l'usage médicinal et industriel une opportunité économique et ceux qui voient une sorte de porte ouverte vers la légalisation de l’usage récréatif auquel ils sont opposés. La population générale devrait être associée, accompagnée et sensibilisée dans un débat ouvert pour qu’elle saisisse mieux les enjeux d'une réglementation voire d’une légalisation.w