Khalid Zekri: ‘‘La modernité arabe, une adaptation tronquée’’

Par Saad Bouzrou
Khalid Zekri, professeur à l'Université de Meknès et lauréat du prix du Maroc du livre 2019 ©MAP/Omar Al Mourchid
Khalid Zekri, professeur à l'Université de Meknès et lauréat du prix du Maroc du livre 2019 ©MAP/Omar Al Mourchid
Khalid Zekri, professeur à l'Université de Meknès et lauréat du prix du Maroc du livre 2019 pour son ouvrage “Modernités arabes, de la modernité à la globalisation”, passe au crible les conséquences de l’hégémonie occidentale sur les cultures post-coloniales.

BAB: Votre ouvrage a reçu le prix du Maroc du livre 2019, catégorie sciences sociales. Dites-nous un mot sur cette consécration, ainsi que sur les raisons qui vous ont poussé à écrire un tel essai ?

Khalid Zekri: Un Prix joue un rôle important dans la consécration d’un livre ou d’un parcours, en l’occurrence, de recherche et de réflexion. Il permet aussi de motiver les personnes qui s’intéressent aux choses de l’esprit pour qu’elles persévèrent dans le chemin tortueux et, par moment désespérant, de la réflexion et de la créativité. Je suis heureux et honoré d’avoir obtenu ce Prix.
Quant à la réflexion que j’ai déployée dans ce livre, elle est fondée sur l’hypothèse suivante: nous vivons dans le monde arabe (c’est-à-dire dans les pays qui font partie de cette vaste géographie allant de l’Orient arabe au Maghreb) une forme de modernité qu’on n’arrive pas à nommer car elle est disjonctive dans la mesure où elle est un prolongement “déformé” de notre passé et une adaptation “tronquée” de la culture occidentale.
Ces deux termes mis entre guillemets ne sont pas utilisés dans un sens négatif parce que le mouvement de l’histoire est fait de transformations inévitables. Cette modernité est au pluriel parce qu’elle trouve ses sources dans différentes cultures, entre autres européennes et euro-asiatiques. Il suffit de changer de paradigme en évitant de penser notre réalité en fonction, d’une part, de son adéquation ou inadéquation avec notre héritage culturel (la recherche de cette adéquation avec le passé prend le nom d’authenticité chez les conservateurs ou les réactionnaires) et, d’autre part, avec la modernité européenne qui nous a été transmise dans un contexte de conquêtes coloniales.

La politique est-elle, aujourd’hui, capable de donner des réponses aux conflits culturels que connaît le monde arabe ?

La politique est importante pour faire une société. On ne peut pas fonder une société sur des bases ethniques, religieuses, linguistiques ou raciales. Ces catégories, quand elles deviennent déterminantes dans les liens sociaux, ouvrent toujours la porte à des dérives pouvant aller jusqu’à la guerre civile et “la guerre de tous contre tous”. La politique permet d’éviter la mort dans la gestion des conflits à l’intérieur d’une société. La communauté politique est plus accueillante que les autres formes de communautés. Mais pour qu’une communauté politique soit autonome (c’est un élément important de la modernité politique Occident), il est nécessaire que ses lois et ses règles de fonctionnement proviennent des membres qui la constituent, sinon on tombe dans une forme sociale hétéronome gérée par des lois qui lui sont extérieures (théologiques, mythologiques…).
Dans le monde arabe, les deux formes coexistent pour des raisons historico-culturelles. La religion islamique a un rôle important dans cette histoire puisqu’elle est dans les plis les plus intimes des individus sans qu’ils soient forcément dans une stricte observance des prescriptions de l’Islam. J’ai la faiblesse de croire que, malgré la puissance accordée aujourd’hui à l’économie et aux finances au détriment de la politique, les gouvernements dans le monde arabe ont tout intérêt à orienter leurs pratiques politiques vers la justice sociale. La politique n’est pas seulement une affaire de carrière à l’intérieur d’un Parti, ni seulement une question d’accès au pouvoir par tous les
moyens. La justice sociale doit être au cœur de toute pratique politique. Cela implique évidemment plus de liberté, avec tout ce que ça suppose comme risque. Je crois que dans le cas du Maroc ce risque est moins grand qu’ailleurs parce qu’on est sorti de cette période où la forme de l'État était un objet de débat dans les milieux contestataires. Les gens sont en quête de justice sociale dans ses diverses dimensions: économique, judiciaire, sécuritaire, culturelle…

Les cultures arabe et occidentale connaissent-elles des commotions ou clivages qui bloquent le dialogue ?

Pour être plus précis, je dirai que le blocage est plutôt entre la culture occidentale et la religion islamique. Le monde arabe n’est pas exclusivement islamique, mais l’amalgame se fait souvent en Occident et les oppositions simplistes arrangent les tenants du fameux fantasme du “grand remplacement”. Samuel Huntington, avec son livre “Le choc des civilisations”, est le théoricien américain qui a le plus médiatisé la thèse de l’incompatibilité entre l’Islam et l’Occident. Son ouvrage a connu un succès foudroyant. Il est évident que le monde occidental a mené pendant plusieurs siècles un combat féroce contre l’ordre religieux pour séculariser (ou comme on dit en France laïciser) la société. L’Europe a connu des guerres de religions sanguinaires et inhumaines. C’est pour ça que le spectre de la religion les angoisse.

Khalid Zekri a enseigné en tant que professeur invité aux universités d'Aachen, Leipzig  et Manheim (Allemagne) ©MAP/Omar Al Mourchid
Khalid Zekri a enseigné en tant que professeur invité aux universités d'Aachen, Leipzig  et Manheim (Allemagne) ©MAP/Omar Al Mourchid


On peut le comprendre. Mais, en même temps l’imaginaire colonial investit encore le champ du pouvoir dans les anciens empires européens. Cet imaginaire s’est déplacé dans les banlieues des grandes villes où il y a une majorité de musulmans arabes et d'Africains subsahariens. Avec la montée des populismes en Europe, le Musulman devient un bouc émissaire parce qu’il présente les signes victimaires pour le désigner comme tel: il pratique une religion qu’on veut à tout prix associer au terrorisme, il est issu de pays anciennement colonisés, il revendique la reconnaissance de ses ressources culturelles extra-européennes…
En revanche, le conflit entre certains pays arabes et les alliés occidentaux relève de problèmes géostratégiques qu’on ne peut pas réduire à une difficulté de dialogue. Les guerres économiques et les conflits militaires sont aujourd’hui difficilement dissociables. Le terrorisme est souvent instrumentalisé de part et d’autre pour justifier des interventions militaires qui ont leur logique du point de vue géopolitique.

Quel regard portez-vous sur les conséquences de l’hégémonie (culturelle) de l’Occident sur le reste du monde et en particulier le monde arabe ?

Cette hégémonie remonte, au moins, à la fin du 18ème/début du 19ème siècle avec l’expédition d’Égypte menée par Bonaparte. Elle est devenue évidente à partir des années 30 du 19ème siècle et elle a atteint son apogée vers les années 80 du même siècle.
Je dirai que l’une des conséquences c’est, d’abord, l’ambivalence qui caractérise le lien des cultures post-coloniales arabes au monde occidental. Cette ambivalence persiste encore aujourd’hui. Il y a à la fois une attirance et une répulsion à l’égard du monde occidental. Ensuite, un mimétisme qui nous empêche souvent de trouver les problématiques de nos sociétés. Nous pensons souvent par procuration dans différents domaines. Nos réformes sont de pâles et lointaines copies des réformes européennes. Les deux secteurs dans lesquels j’ai l’impression qu’on est à l’écoute de la société, c’est le secteur qui s’occupe des affaires religieuses et celui qui a en charge la sécurité nationale. L’affaire est certes trop sérieuse dans ces deux secteurs pour la prendre à la légère. Enfin, nous ne faisons pas l’effort de tirer des leçons de l’histoire des sociétés occidentales sans calquer mécaniquement leur modèle analytique.

“Modernités arabes, de la modernité à la globalisation” est paru en 2018 aux Éditions “La croisée des chemins” et a été publié avec le concours du ministère de  la Culture
“Modernités arabes, de la modernité à la globalisation” est paru en 2018 aux Éditions “La croisée des chemins” et a été publié avec le concours du ministère de  la Culture


La sécularisation chez nous ne devrait pas passer nécessairement par la séparation de la religion et de l'État. L’enjeu ne consiste pas à arracher l’ordre politique à l’ordre religieux, mais d’arracher l’ordre social à l’ordre religieux. L’enjeu consisterait à sortir l’ordre social de la religion pour que nous puissions entretenir des relations horizontales sans faire intervenir la verticalité théologique dans nos interactions sociales et nos affaires économiques.
 

Comment avez-vous observé l’entrée des sociétés arabes dans la globalisation ? Fut-elle une aubaine ou une déveine pour elles ?

Avec la globalisation, l’Islam assume de plus en plus une fonction politique et organisationnelle en plus de sa fonction cultuelle. Cette nouvelle donne a eu une répercussion importante sur les pays arabes. L’usage politique de la religion ne relève plus du seul monopole de l’État. Les partis politiques et la société civile politisent la religion pour légitimer leurs actions au sein de la société. Avec les moyens électroniques de communication, l’Islam, en tant qu’élément important dans les sociétés arabes, est aujourd’hui renforcé dans sa fonction de cohésion politique plus que cultuelle.  Ce qui rend la situation encore plus complexe, c’est la forte ambivalence des composantes identitaires qui président à la conscience de soi en tant que sujet arabe. Être Arabe aujourd’hui, c’est appartenir de manière ambivalente à des communautés imaginées qui fonctionnent par prélèvement: tantôt on est du côté de l’arabo-islamité, tantôt du côté de l’occidentalité sans oublier, dans le cas du Maghreb essentiellement, le désir d’une autre alternative longtemps en situation subalterne: la berbérité (ou amazighité). Quant à la judéo-chrétienté et à l’africanité, elles relèvent encore de l’impensé culturel malgré leur visibilité croissante. Le sujet arabe est parfois une combinaison de toutes ces composantes. Autant dire qu’il est ontologiquement hybride ! Il n’en reste pas moins que, dans sa grande majorité, la communauté imaginée des Musulmans (chiites et sunnites) est inscrite dans le processus de consommation des biens matériels modernes puisque la globalisation économique et financière permet leur circulation plus qu’avant, mais en même temps cette même communauté est peu attachée à l’observance rigoureuse des dogmes de l’Islam.

La formation de comparatiste de M. Zekri est à la jonction de la littérature et des sciences humaines ©MAP/Omar Al Mourchid
La formation de comparatiste de M. Zekri est à la jonction de la littérature et des sciences humaines ©MAP/Omar Al Mourchid


Ses membres trouvent toujours le moyen de “négocier”, non sans difficulté,  avec les principes religieux afin de s’adapter au principe de réalité.
Cette négociation avec les prescriptions religieuses n’est pas nécessairement le signe d’une hypocrisie, mais plutôt de la recherche d’un équilibre de la conscience morale dans une culture arabe structurellement marquée par une vision islamique du monde. La littérature arabe rend bien compte de ces transformations en mettant en scène des personnages ambivalents qui luttent pour la reconnaissance de leur individualité et de leurs désirs les plus intimes.

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