‘‘La donne a changé à partir des années 90’’

Mohamed Amine Harmach
Abdelkrim Merry ex joueur international ©MAP/Karim Abdouh
Abdelkrim Merry ex joueur international ©MAP/Karim Abdouh
Ancien professionnel international, Abdelkrim Merry, alias Krimau, revient dans cet entretien accordé à BAB sur l’évolution du football, ses règles et ses valeurs ainsi que celle du train de vie des joueurs à l'échelle nationale et internationale.

BAB: Le football, a-t-il changé ? Dans quelle mesure a-t-il évolué par rapport à hier ?

Abdelkrim Merry: Oui, absolument, le foot a changé. Au cours de ma carrière en France par exemple, j’ai vécu cette évolution à partir de 1988 au Matra Racing lorsque les grandes firmes ont commencé à investir dans le football. Matra Racing a commencé cette nouvelle ère sous l'impulsion de l'homme d'affaires Jean-Luc Lagardère et plein d’autres clubs français ont suivi. Le même phénomène s’est produit en Angleterre. C’est ainsi que le football a commencé à drainer beaucoup d’argent. Cela fait partie de l’évolution du foot. Mais à notre époque, les joueurs n’étaient pas très bien payés.
La donne a changé, à partir de 90, grâce au développement des droits de télévision et des sponsors mobilisant énormément de fonds, en Europe notamment. Autant de paramètres qui révolutionnent le foot en plus des sommes colossales qu'induisent les transferts, achats et ventes des joueurs. C’est donc tout à fait normal que ce sport évolue et continue d’évoluer.

Est-ce que cette évolution ne vide-t-elle pas le foot de sa substance ?

Si l’on veut parler du sujet sur le plan moral, on peut dire que les joueurs gagnent actuellement trop d’argent et je peux comprendre que cela puisse choquer. Mais moi, je pense que le joueur est aujourd’hui beaucoup plus respecté qu’avant. Parce qu'à mon époque, l’on ne disposait pas des moyens mobilisés aujourd’hui, les transferts étaient rares, les salaires très modestes. Mais il faut aussi se mettre du côté des joueurs: Notre carrière, en tant que footballeur professionnel, est limitée. Elle peut durer au maximum 15 ans avant une retraite.
Bien sûr quand tu entends les chiffres d’un Hazard, d’un Mbappé ou d’un Neymar, c’est vrai que c’est exagéré. Il y a aussi de la surenchère: si l’on n’achète pas ce joueur, on te le prend. ça fait beaucoup d’argent et c’est vrai que ça peut faire tourner la tête. Même nous en tant que professionnels, nous estimons des fois qu’il y a des joueurs qui ne méritent pas la somme qu’on leur donne. Mais c’est la loi du marché qui entre en jeu. L’époque a changé. Nous sommes en 2019, il y a de grandes fortunes qui s'intéressent au football. Cela doit aussi être vu du bon côté, parce que le joueur maintenant peut arrêter à l'âge de 35 ans. Et s’il est intelligent, il met de l’argent de côté et il est tranquille. D’ailleurs, de nombreux joueurs le font: Regardez Iniesta, il est parti en Chine, Xavi est parti au Qatar... Pour gérer au mieux leur carrière.

On a l’impression que le foot n’offre plus autant de spectacle qu’auparavant ?

Le spectacle est assuré par des équipes dotées de joueurs qui font le show.
Quand vous avez des joueurs de talent, un Messi par exemple qui a cette manie de dribbler et de marquer des buts, le spectacle est garanti. Maintenant, dans le football en général, il y a des matchs où l’on peut s'ennuyer, parce qu’il y a un schéma tactique qui prime, parce qu’il y a des joueurs qui n'ont pas cette folie… Aussi, des fois, on n’a pas droit au spectacle parce qu’on est tributaire de résultats. Dans certains cas, il faut sortir avec un 0 - 0, là, il faut s'attendre à un match nul, nul dans le vrai sens du terme.
Vous voyez, le foot a évolué. Avant, le gardien pouvait toucher le ballon de la main, maintenant cette possibilité est restreinte. Il y a plein de choses qui ont évolué, notamment l'arrivée de la VAR.

Les joueurs, sont-ils moins libres ?

En effet, les joueurs sont moins libres qu’auparavant parce qu’ils ont un schéma tactique à respecter. À l’époque, un numéro 10 se baladait. Maintenant, on exige de lui de faire le boulot de manière rigoureuse.
Un avant-centre occupait le terrain devant. Maintenant, on lui demande de venir récupérer le ballon. Les schémas ont changé. L'on n’a plus d’avant-centres: Les joueurs sont en attaque mais on ne sait pas s’ils sont attaquants de pointe.
Prenez, à titre d’illustration, un Suarez, un Messi, un Coutinho; on ne sait plus qui est l’avant-centre. Ceci, alors qu’à l'époque, le jeu et les positionnements étaient plus classiques.
À cela, s’ajoute le fait que l'entraîneur cherche le résultat, sinon il risque son poste. Donc l'entraîneur vit un grand stress, pressé par le patron, par le public et plein d’autre choses.

Que pensez-vous de la polémique survenue en Tunisie entre le Wydad de Casablanca et l'Espérance de Tunis ?

Tout au long de ma carrière au Maroc ou en France, je n'ai jamais vécu des problèmes extra-sportifs tels que celui qui a eu lieu en Tunisie dernièrement. À notre époque, il y avait beaucoup de respect entre les équipes, moins de problèmes aussi parce que les joueurs se connaissaient.
Mais il n’y avait pas tout ce qu’on voit aujourd'hui autour du sport, notamment le poids des médias et des médias sociaux. Bien sûr, personne n’aime perdre, mais il faut respecter les règles et respecter l’adversaire.

Merry Krimau accordant un entretien au journaliste de BAB magazine ©MAP/Karim Abdouh
Merry Krimau accordant un entretien au journaliste de BAB magazine ©MAP/Karim Abdouh


Le Maroc a toujours organisé dans sa terre de grand-messes du foot et accueilli ses hôtes avec respect. Et on le fera toujours, on est toujours un pays qui sait accueillir.
Vous avez fait partie de l’une des premières équipes d’Afrique à passer le second tour d’une coupe du monde. Y a-t-il une anecdote qui illustre l'évolution actuelle du foot ?

Il y a actuellement la VAR qui révolutionne beaucoup de choses. En 1986, Maradona a marqué un but de la main contre l’Angleterre. S’il y avait la VAR, peut-être qu’à la rigueur, il y aurait un carton rouge et l’Argentine n’aurait pas gagné cette coupe du monde. J’étais au stade au Mexique avec l’équipe marocaine, nous voyions la main alors que l’arbitre n'avait rien aperçu. C'est ainsi que l'Argentine avait remporté cette coupe du monde. Chose impossible aujourd'hui, mais ce n'est pas pour autant que la VAR nous dispensera des polémiques.
Par ailleurs, l'équipe marocaine de 1986 est entrée dans l’histoire en étant la première équipe africaine à accéder au deuxième tour de la coupe du monde. Cela a contribué à faire évoluer le foot national et africain. C’est une fierté d'y avoir pris part.

Comment vous voyez les chances de l’équipe nationale à la CAN 2019 ?
Quand on part avec 24 équipes en coupe d’Afrique, l’on part avec l’idée de gagner le titre de champion. Cela veut dire que toutes ces équipes ont le même objectif: Ramener la coupe. Les lions de l’Atlas en sont conscients, ils savent que c’est une responsabilité. Ils veulent rentrer dans l’histoire et honorer ce pays qui s’appelle le Maroc.
Mais leur prestation en amical n’a aucun impact. Ce sont des matchs de préparation qu’on peut organiser à huis clos, sans public. Ce n’est pas la compétition. L’essentiel se joue dimanche à 14 h 30 face à la Namibie. Il faut gagner ce match, rien d’autre.
C’est cette logique qui vaut pour quelqu’un comme moi qui est dans le football et qui a pris part à deux coupes d’Afrique: on fait des matchs amicaux pour essayer de corriger ce qu'il y a à corriger. Et le jour J, c’est là où il faut être. Le jour J ce n’est pas aujourd’hui ou demain, c’est dimanche. C’est après qu’on peut commencer à commenter la prestation de l’équipe et dire qu’on est passé à côté ou qu'on a gagné.

Krimau estime que les joueurs ne sont plus libres notamment en raison des schémas tactiques rigoureux ©MAP/Karim Abdouh
Krimau estime que les joueurs ne sont plus libres notamment en raison des schémas tactiques rigoureux ©MAP/Karim Abdouh


Et on doit gagner pour avoir les trois points, parce que le premier tour, le premier match, il faut toujours le prendre au sérieux, parce que c’est un piège. On l’a d’ailleurs connu en coupe du monde en Russie avec l’Iran. C’était un match piège même s’il l’on était favori. Quand tu as trois points, cela donne de l’élan, l’ambiance, la confiance. C’est des choses que les joueurs de haut niveau connaissent...

Qu'est-ce qui fait que vous évoluez toujours dans le monde du football ?

J’aime le foot, donc j’évolue toujours dans ce milieu. Après ma carrière en France, j’ai monté des projets d’écoles de foot. Je suis aussi consultant à la Radio. Là, je suis une formation en management de football dispensée par la Fédération royale marocaine de football (FRMF). C’est le Centre de droit et d’économie du sport (CDES), une société qui a son siège à Limoge, qui dispense cette formation. Zidane est d’ailleurs passé par ce centre, parmi plusieurs joueurs, pour devenir coach.
La première promotion de lauréats marocains, l’année dernière, a compté des joueurs comme Fouhami, Naybat, Bouderbala, entre autres.
L’idée c’est que quelqu’un comme moi, à l’instar d'anciens joueurs, doit, tant qu’il peut, partager son expérience, transmettre et continuer à apprendre. Parce que l’avenir, ce sont les jeunes.
D’ailleurs, le Maroc va ouvrir de nouveaux centres de formation régionaux, le premier bientôt à Saidia. Et beaucoup d’anciens joueurs vont travailler dedans.
 
Que dites-vous de l’évolution du foot marocain ?

Le football marocain est sur la bonne voie, notamment grâce à l’importance de plus en plus accordée à la formation. Dans ce sens, la fédération a créé pas moins de 5 centres de formation qui sont ouverts. D'ailleurs, le Centre de formation de Maâmora qui est fini est digne des meilleurs centres du monde. Aussi, le chantier de la professionnalisation des clubs se met en place et la VAR sera intégrée dans le championnat l’année prochaine. Le foot marocain évolue donc. Preuve en est que, chaque année, nous avons cinq équipes qui jouent dans des championnats africains, et avec la qualité au rendez-vous. Il faut continuer dans cette voie.

Krimau posant près d'un portrait de la légende du football marocain, feu Labri Benbarek ©MAP/Karim Abdouh
Krimau posant près d'un portrait de la légende du football marocain, feu Labri Benbarek ©MAP/Karim Abdouh

 

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