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La famille se délite

Par Noureddine Hassani
Les mariages endogames ont de moins en moins la cote
Les mariages endogames ont de moins en moins la cote
Urbanisation, resserrement autour du couple, de moins en moins d’enfants par femme, abandon progressif des mariages endogames. Décidément, la famille marocaine est en pleine mutation. Et les chiffres sont là pour démontrer l’ampleur de la transition démographique au Maroc. Quels sont les dessous de ces changements? Et quelles en sont les perspectives d'évolution et les implications en termes de développement?

Une observation de l’évolution des indicateurs démographiques du Maroc le rapproche davantage des pays émergents et l’éloigne des pays en développement, notamment ceux de sa région d’Afrique du Nord-Moyen Orient. Et c’est la structure de la famille qui cristallise le plus les manifestations de ces mutations démographiques. En l’espace de soixante ans, on est passé d’une structure dominée par les familles complexes et élargies à une tendance à la nucléarisation et à la séparation résidentielle avec une diminution du nombre d’enfants par femme. Des phénomènes qui ne s’expliquent pas uniquement par la démographie, plusieurs autres facteurs étant à l'œuvre.

 

La famille nucléaire de plus en plus dominante

Les signes de rupture avec la famille traditionnelle sont nombreux. Les changements profonds qui en résultent se traduisent d’abord par une diversification structurelle tout à fait inédite.

La famille nucléaire, celle qui se compose des deux parents, plus un ou plusieurs enfants non mariés, constitue bien la structure la plus importante parmi les ménages marocains. Elle représente 63,5% de l’ensemble des ménages, contre 51,1% en 1982. La famille monoparentale représente une proportion de 8,1% des ménages, alors qu’elle ne comptait que pour 6,2% des ménages en 1982. Cette augmentation s’est faite au détriment de la famille élargie.

On constate aussi une augmentation significative du nombre de ménages, un indicateur qui reflète l’accroissement de la population, mais qui peut aussi renvoyer à une tendance à la séparation résidentielle, cette préférence des jeunes couples à vouloir fonder leur ménage en dehors du foyer de la famille élargie.

Le nombre de ménages a ainsi plus que triplé entre 1960 et 2014, passant de 2,4 millions à 7,3 millions. Et la tendance est appelée à aller crescendo. Selon les projections du HCP, il devrait doubler à l’horizon 2050 pour atteindre 13,7 millions d’unités, soit en moyenne 177 mille ménages additionnels par an.

Autre caractéristique inédite. L'accroissement du nombre de ménages s'accompagnerait d'un changement dans la structure, selon l’âge et le sexe, des chefs de ménage. Ainsi, la prédominance masculine tendrait à diminuer et le poids des ménages dirigés par des femmes passerait de 16% à 21% entre 2014 et 2050.

Selon les mêmes projections, la taille moyenne des ménages connaîtrait une baisse significative, passant de 4,6 personnes en 2014 à 3,2 en 2050. Elle serait due au fléchissement de la fécondité entraînant la baisse du nombre moyen d’enfants par ménage et à l’accroissement de la nucléarisation des familles induisant une diminution du nombre moyen d’adultes par ménage.

 

De moins en moins d’enfants

Les indicateurs sociaux du Maroc, publiés par le HCP en 2018, font état d’une baisse depuis 1960 de plus de la moitié de la population des enfants (moins de 15 ans) pour atteindre 27,0% en 2017, au profit de celle adulte (15-59) qui atteint 62,8%, et de la population du troisième âge (60 ans et plus) qui est passée de 7,2% à 10,2%. En effet, un vieillissement de la population qui se confirme davantage.

S’agissant des perspectives d’évolution, les projections du HCP pour la population des ménages entre 2014 et 2050, font ressortir une baisse progressive des effectifs de la population jeune. Ainsi, les effectifs des enfants de moins de 15 ans connaîtraient une baisse due à la diminution supposée de la fécondité entre 2014 et 2050. Cette baisse serait de l’ordre de 1,3 million à 1 million pour les 4-5 ans (enfants d’âge préscolaire), de 3,6 millions à 3,2 millions pour les 6-11 ans (enfants scolarisables dans le primaire) et de 1,8 million à 1,6 million pour les 12-14 ans (enfants scolarisables au deuxième cycle du fondamental).

Autre indicateur qui renseigne de la baisse de la population des enfants est le nombre de naissances par femme en âge de procréer ou le taux de fécondité. L’indice synthétique de fécondité (ISF) s’élevait en 1962 à 7,2 enfants par femme. Ce taux est passé à 3,28 en 1994, à 2,47 en 2004 et à 2,19 en 2010, avant d’enregistrer une quasi-stagnation (2,20 enfants par femme) en 2014. 

Autres constats notoires pour le cas du Maroc. La transition de la fécondité révèle une convergence de la tendance à la baisse entre les mondes rural et urbain. Mais elle a été plus marquée en milieu urbain, où elle est passée de 7,7 enfant/femme en 1962 à 1,8 en 2010, avant une légère reprise, à 2,00 enfants en 2014, ce que signifie, selon Mohamed Fassi Fihri, directeur du Centre d’Etudes et de Recherches Démographiques (CERED), que la population urbaine est déjà passée en dessous du seuil de remplacement des générations qui est de 2,07 enfants par femme.

Cette baisse de la fécondité au Maroc contraste avec la situation dans certains pays arabes où une stagnation, parfois même une reprise a été enregistrée, comme en Algérie où la fécondité est passée de 2,4 à 2,9 enfants par femme entre 2000-2005 et 2010-2015. En Égypte, l’ISF est passé de 3,0 à 3,5 entre 2008 et 2014. Ces pays ont connu ce que Youssef Courbage, directeur des recherches à l’Institut des études démographiques (INED) de Paris appelle une “contre-transition démographique”.

 

Mariages tardifs et bond du célibat définitif

Deux indicateurs démographiques peuvent expliquer la baisse de la fécondité et ont trait au changement de comportement des Marocains face à la nuptialité. D’abord, une augmentation du taux du célibat et surtout du célibat définitif (à 50 ans). Ce dernier est plus marqué chez les femmes, étant passé de 0,8% en 1994 à 6,7% en 2010 que chez les hommes (2,9% à 5,8%).

On se marie aussi de plus en plus tard. Au lieu de 17,3 ans en 1960, l’âge au premier mariage (primo-nuptialité) chez les femmes, qui est l’un des déterminants de la fécondité, s’est élevé à 25,7 ans en 2014.

Selon l’économiste française Muriel Sajoux, auteure de plusieurs études sur la démographie marocaine, l’élévation de la primo-nuptialité, des femmes mais aussi des hommes, est liée à de multiples facteurs (allongement de la durée des études, évolution des aspirations des individus, des normes sociales, etc.). Cette entrée en première union de plus en plus tardive pose également la question de l’impact des difficultés socio-économiques (difficulté d’insertion professionnelle, prix des loyers, etc.) qui peuvent inciter nombre de jeunes adultes à reporter le moment de fonder une famille. Des combinaisons différentes de ces multiples facteurs peuvent mener à des évolutions comparables en termes de recul de l’âge moyen d’entrée en première union. Il est ainsi fort probable, par exemple, que le rôle joué par l’allongement de la durée des études ait été bien plus important en milieu urbain qu’il ne l’ait été en milieu rural, explique la chercheuse dans un entretien à BAB.

Il faut, toutefois, noter la légère baisse de l'âge au premier mariage durant la dernière période intercensitaire chez les femmes de 26,3 ans à 25,7 ans et sa stabilisation chez les hommes autour de 31,2 ans.

Ceci montre que l’âge au premier mariage de la femme se modifie en fonction des circonstances en réagissant aux crises et notamment aux crises de subsistance ou aux conditions économiques favorables et la fécondité diminue ou augmente en conséquence.

 

Planification familiale et allaitement

La baisse de la fécondité s’explique aussi par le rôle considérable qu’a joué la contraception. Instaurés depuis le milieu des années soixante, les programmes de planification familiale ont eu des effets considérables sur la baisse de la fécondité au Maroc. En 1960, la prévalence contraceptive n’était que de 8% au niveau national. Elle est passée à 19,4% au début des années 1980 avec un important écart entre l’urbain et le rural (36% contre 9,7% respectivement). Cet écart va être annulé d’une manière spectaculaire, puisque le taux de prévalence de la contraception vont atteindre 71,1% en milieu urbain et 70,3% en milieu rural.

Parmi les facteurs ayant favorisé la percée de la contraception en milieu rural, le sociologue Mehdi Alioua évoque le phénomène de la migration. Selon lui, les migrants participent à l’importation de modèles culturels et favorisent l’arrivée d’un produit contraceptif dans le monde rural. “La pilule contraceptive a été ramenée notamment par les femmes qui migrent, et aussi parfois par les hommes”, explique le sociologue dans un entretien à BAB.

Pour expliquer cette tendance à la convergence entre les deux milieux, M. Fassi Fihri évoque aussi l’exposition aux médias et à la publicité et donc à des représentations de familles “modèles”, ce qui conduit à un changement de mentalités (même en rural), ainsi que l’urbanisation galopante qui favorise l’accès à la modernité et une homogénéisation des ménages. La migration du rural à l’urbain et l’étalement de l’urbain font que le solde migratoire au profit de l’urbain est aujourd’hui de l’ordre de 90.000 personnes par an, relève-t-il dans une déclaration à BAB.

En plus des moyens contraceptifs, la pratique de l’allaitement au sein joue le rôle d’un retardateur naturel de grossesse, qui en espaçant les naissances, favorise la baisse de la fécondité, explique M. Fassi Fihri. Cette pratique est en progression. La durée médiane d’allaitement s’est allongée, passant de 14,6 mois en 1995 à 16,3 mois en 2011 au niveau national. 

 

Des couples de moins en moins endogames

Autre différence entre la famille marocaine et celles de nombreux pays de la région, c’est qu’on se marie moins avec une personne proche ou de la même tribu. Et bien que les recherches sur la question soient rares à l’échelle nationale, il semble que cette pratique est en baisse.

Selon le démographe Youssef Courbage, cette contrainte de s’épouser entre cousins pour fortifier le clan est “de plus en plus reléguée aux oubliettes” au Maroc. Le taux de l’endogamie familiale est passé de 33% en 1987 à 29% en 1995, puis à 15% en 2010. 

Cette situation tranche avec les taux d’endogamie familiale dans d’autres pays arabes. A titre d’exemple, elle est estimée à 40% en Algérie en 1986, à 49% en Tunisie en 1989, à 41% en Egypte en 1989 et à 36% au Yémen en 1991-92. 

Ces données montrent à quel point on est passé d’une situation caractérisée par une étanchéité du groupe familial, qui entraînait la fermeture des groupes sociaux sur eux-mêmes et donc moins d’ouverture pour le changement pour la modernité, à un modèle de famille dominé par l’exogamie qui favorise l’ouverture, le brassage des populations et l’esprit d’initiative.

 

Un bonus bénéfique pour l’économie

Les projections démographiques montrent que d’ici 30 ans, le Maroc se situera en-deçà du seuil nécessaire au renouvellement des générations (2,07 enfants par femme). Selon Youssef Courbage, ceci ne doit pas être source d’inquiétude d’une dépopulation, car d’autres facteurs entrent en jeu faisant en sorte que malgré la baisse de la fécondité, la population va continuer à croître. 

En outre, la transition démographique conduit à une baisse du nombre d’habitants, mais ceux-ci vont être mieux nourris, mieux soignés et mieux éduqués. C’est ce que M. Courbage appelle un bonus démographique résultant d’un troc entre la qualité et la quantité de la population. Ce bonus démographique est une source de dynamisme économique pourvu que les règles de la bonne gouvernance soient respectées. Le Maroc parviendra-t-il à en tirer parti?w