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La folie créative d’Idriss Karnachi, un artiste cosmopolite

Par Zineb Bouazzaoui
Idriss Karnachi ©DR
Idriss Karnachi ©DR

Une touche d’humour, un brin de poésie et une bonne dose d’anachronisme, c'est ainsi qu'on définit l’art du collage. À travers cette technique qui laisse une liberté infinie, Idriss Karnachi, nous emporte via ses oeuvres débordant de créativité dans un univers onirique qui repousse les limites de l'imagination. Immersion au fin fond d'un art surprenant.

 

Tout au long du 20e siècle, des artistes ont exploré l’art du collage en jonglant avec plusieurs styles et mouvements artistiques. Bien plus que des images fusionnées, cet art se caractérise par un processus spécial et une esthétique unique en son genre. Cet art n’a aucun secret pour Idriss Karnachi, un jeune architecte et urbaniste de formation qui joue avec la fine frontière entre montage et collage.

Grâce aux réseaux sociaux, le collage est de retour d’une façon revisitée avec beaucoup plus de charme. S’il était le coup de cœur des mouvements de contestation politique des années 60, il s’exhibe aujourd’hui sur le roi de l’image tendance: Instagram et plus précisément sur la page d’@Idries Karnachi.

 

Une ouverture d’esprit mûrie par les voyages

Séduit par la pluralité d’assemblages, Idriss Karnachi, est l’ambassadeur marocain par excellence qui explose cet art de composition sur le net et ailleurs, en mijotant avec précision couleurs et perspectives afin de compiler des images vintage et des photos tendance avec une pincée de folie et de créativité.

Né à Casablanca en 1993, Idriss a vécu dans une grande partie du globe, ce qui lui a permis de tirer profit d’une éducation culturelle très ouverte sur le monde tout en élargissant ses horizons et sa créativité.

“J’ai déménagé et changé de ville, d’école et d’amis en moyenne tous les 4 ans. Je pense que porter la perpétuelle étiquette du petit nouveau m’a réellement permis d’embrasser le changement pour devenir un vrai petit caméléon qui surfe sur la vague du changement. J’ai très vite appris qu’il fallait que je réussisse à me démarquer et à marquer les esprits : Marquer les esprits dans le sens de laisser une trace auprès de ceux que l’on quitte. Et se démarquer, dans le sens d’émerger parmi ceux que l’on rejoint. Ces deux derniers points m’ont poussé à toujours innover et à développer inconsciemment ma créativité. Je me suis alors improvisé musicien, danseur, peintre, Dj, sportif, etc”, confie-t-il à BAB.

“Je touchais un peu à tout, sans pour autant exceller dans un domaine en particulier, si ce n’est celui d’innover et de rester créatif. Un peu plus tard dans mon parcours, le fait de changer de pays et surtout de culture m’a fait prendre conscience que plusieurs vérités pouvaient coexister, qu’il y avait finalement plusieurs réalités qui ne cherchaient qu'à être explorées. J’ai alors compris l’importance de toujours garder l’esprit curieux et ouvert à de nouveaux apprentissages”, poursuit-il.  

Depuis son retour au Maroc, il utilise cette culture de la diversité, récoltée un peu partout dans le monde, dans son contexte quotidien à travers des collages qui mettent en scène des situations et des personnages de la culture marocaine populaire sans hésiter à recomposer la réalité, donnant alors naissance à des mélanges visuels hors du commun. Ses “photocollages”, qui conjuguent différents éléments photographiques provenant de sources variées, sont l’étagement de deux époques alliant tradition et modernité.

 

Des collages débordant de créativité

À première vue, ses œuvres se démarquent par un mélange de couleurs pastel et vives, des visages, des corps, des fusions de formes sinueuses, des alliages improbables reflétant soigneusement des jeux de mots et des références populaires.

Un escargot qui porte une babouche jaune traditionnelle, une vieille dame balayant la place de Jamaa Lefna, des femmes en bikini flottant sur des beignets marocains, une calèche tirée par une girafe: les collages d’Idriss sont perchés et débordant de créativité.

En se réinstallant au Maroc en 2018, Idriss a le sentiment d’avoir laissé sa vie sociale derrière lui en Europe. Il se concentre sur lui-même, découvre le sport et vit beaucoup dans la solitude et le calme..., de véritables moments de créativité, dira-t-il avec du recul, lui faisant découvrir le sens créatif de l’ennui.

“Au lieu d’essayer de tuer l’ennui, je pense qu’au contraire, il est fondamental de savoir s’ennuyer. On crée, on réfléchit, on se révolte, parce qu’on s’ennuie. C’est à force de s’ennuyer qu’on va vers autre chose, vers du nouveau, qu’on veut découvrir de nouvelles choses. Il y a véritablement dans l’ennui quelque chose comme l’appel à une sorte de flamboyance, révolte et de renversement”, explique-t-il à BAB.

Pour ce qui est de l’ampleur que cela a prise en si peu de temps, “je ne m’y attendais pas, mais je pense avoir provoqué ma chance d’une certaine façon. Encore une fois ça ne nous tombe pas dessus, mais il faut vraiment passer d’une posture d’attente à une posture plus proactive!”, ajoute-t-il.

Phonétiquement Babouche veut dire "escargot" en Darija ©DR

 

Art et architecture, les bonnes liaisons

Idriss Karnachi se réapproprie un univers qui lui est familier, lui qui est aussi architecte urbaniste. C’était la discipline qui correspondait le plus à sa façon d’être et à sa vision des choses.

“Un architecte sait quelque chose sur tout. Un ingénieur sait tout sur une chose”, justifie-t-il en citant Matthew Frederick, ajoutant que les “métiers” d’artiste ou d’architecte demandent des compétences différentes tout en se rejoignant dans ce besoin de rester créatif et de savoir constamment innover.

“L’architecture a cette particularité en plus, où elle te permet de rêver mais sait aussi vite t’arracher au monde fictif pour s'ancrer dans une réalité juridique et socio-économique”, explique-t-il. C’est cette particularité qui lui permet de garder les pieds sur terre dans sa pratique artistique. Débordant de créativité artistique, Idriss se découvre une passion pour l’art du collage, un outil particulièrement adéquat pour représenter sa vision du monde, un melting-pot culturel non figé dans un espace-temps où tout est possible. 

Le collage permet “d’abolir les frontières de la réalité, de découvrir de nouvelles perspectives, de montrer que plusieurs vérités peuvent coexister, et cela afin d’explorer tous les états de la conscience pour libérer l’esprit et le décloisonner”, dit-il.

Son art est une véritable explosion de liberté, de formes et de couleurs. “J’imagine à travers les collages des scènes surréalistes en combinant des objets, personnes ou situations du quotidien avec une imagerie empreinte de poésie ou d’humour par moment engagée, inventive ou tout simplement plaisante. Tous ces collages sont des narrations visuelles laissant au spectateur la libre interprétation de ce qu’il voit”, relève-t-il.

Aujourd’hui, les créations d’Idriss Karnachi sont visibles principalement sur Instagram, pandémie oblige. “L’année 2020 n’a pas été évidente en termes d’exposition pour les lieux culturels, mais on peut néanmoins retrouver quelques-uns de mes collages dans les adresses incontournables dans la médina ou à Gueliz à Marrakech”, regrette-t-il.

 

L’art pour l’art, gens!

Passant en revue sa jeune carrière, Idriss croit aux “petites réussites” qui donnent lieu à des “petites fiertés”, comme celle de pouvoir trouver un équilibre entre son activité d’architecte et sa passion artistique.

“J’avais réussi à tenir bon jusqu’au moment où l’effort créatif devint lucratif, matériellement tout d’abord, mais aussi du côté relationnel. Concrètement mon activité artistique m’avait permis de rassembler les fonds nécessaires au lancement d’un potentiel projet d’entreprise, mais aussi, des clients avec différents projets à Marrakech”, estime ce féru d’art.

Pour autant, Idriss Karnachi ne se considère pas comme un “artrepreneur”, car le côté économique et matériel n’est pas ce qui anime son activité artistique, il pense plutôt que c’est une résultante lorsqu’on a réussi tout le reste. “L’art pour l’art, gens ! Et non pour l’argent”, précise-t-il. Installé actuellement à Genève, il fait constamment des aller-retour avec Marrakech, où il prévoit de s’installer sur le long terme. “Le choix de Genève a surtout été influencé par mon projet professionnel. En effet il a été convenu que je rejoigne mon ami et futur associé Morgan Bregigeon qui exerçait dans la région depuis quelques mois avec son père, afin qu’ on puisse gagner en expérience au sein de la même enseigne tout en montant notre projet commun le studio NOSS NOSS”, explique-t-il.

Revenant sur sa carrière, il retient l’importance du talent. “Je pense qu’il n’y a pas de solution miracle ou de recette magique dans la vie. Au-delà du talent comme qualité innée, le talent peut être acquis sous forme de compétences. Des compétences que l’on peut pousser encore plus loin grâce au travail et à la persévérance”. Il faut “donc apprendre à passer d’une posture d’attente à une posture plus proactive !”, conseille-t-il aux autres jeunes qui se cherchent.