La jungle de la sécurité privée...

Par Abdelilah Edghougui
Cette activité emploie environ 120.000 salariés pour un chiffre d’affaires de 7 milliards de dirhams ©MAP
Cette activité emploie environ 120.000 salariés pour un chiffre d’affaires de 7 milliards de dirhams ©MAP
L’“industrie” de la sécurité privée est en pleine expansion. Les sentinelles, les convoyeurs de fonds et les gardiens de parkings sont la cheville ouvrière de ce marché très compétitif mais en manque de transparence et de réglementation.

L’échiquier national et international laisse entendre que les défis sécuritaires se sont modifiés depuis belle lurette, en fonction des événements internationaux qui se sont succédé depuis, de la perception des menaces et du caractère enchevêtré des défis. Donc protéger et sécuriser, était et demeure une fonction régalienne de l’Etat. En effet, depuis les attentats du 11-09-2001 aux EtatsUnis, les retombées internationales du terrorisme ont conduit à redéfinir les missions de sécurité.

Cette nouvelle donne a permis la montée en puissance des sociétés de la sécurité privée comme nouveaux acteurs sur une nouvelle sphère, celle de la sous-traitance de la sécurité. Le monde se dirige-t-il donc vers une délégation de ce service public vital ? Les services sécuritaires se privatisent Au Maroc, les prémices de l’apparition des sociétés de gardiennage remontent aux années 90 avec la vague de la privatisation au pays, mais leur véritable contribution fût approuvée après les attentats de Casablanca en 2003.

Cette nouvelle orientation, désignée sous le terme de responsabilisation, s’esquisse par un certain nombre d’entreprises qui sont reconnues comme étant capables de contribuer à la production de la sécurité publique. Aussi l’industrie privée de la sécurité va connaître une expansion fulgurante, car les effectifs des entreprises privées de sécurité égalent ou dépassent désormais ceux des forces de l’ordre.

La dissuasion par la présence d’une sentinelle ou d’un vigile dans un site particulier (administrations, banques, entreprises,….), constitue une arme favorite pour mettre hors d’état de nuire ceux qui représentent une éventuelle source de danger. Le partenariat public privé (PPP) semble tenir ses promesses, et cette contribution des sociétés de gardiennage et de transport de fonds, a permis une redéfinition des politiques publiques de la sécurité.

Un marché opaque, anarchique et concurrentiel

Mais, en l’absence de statistiques officielles ou fiables concernant les activités, l’effectif et les chiffres d’affaires de ces sociétés, le marché de la sécurité privée continue de vivre dans l’opacité procédurale, bien que le ministère de tutelle ne cesse de rappeler à l’ordre certains réfractaires.

Quelques données estimatives parlent de plus de 1.500 acteurs qui emploient plus de 120.000 salariés et dégagent un chiffre d’affaire de 7 milliards de dirhams. En revanche, les missions des sociétés de gardiennage et de transport de fonds semblent clairsemées, voire fragmentaires, dans la mesure où l’Etat par le biais de la loi 27-06 régissant ce secteur a, à tort ou à raison, misé sur un transfert partiel d’une partie (préventive), qui relève à fortiori de sa mission régalienne, en tant que pourvoyeur de sécurité.

Devant l’anarchie quant au fonctionnement de certaines entreprises exerçant dans le domaine, une régulation du secteur s’impose surtout pendant la phase post-Covid-19. A priori, le travail des sociétés de gardiennage et de transport de fonds est encadré par un contrat et une contrepartie financière. Pour assurer la sécurité de manifestations sportives et festives ou maintenir la garde et la surveillance dans certains sites stratégiques comme les ports et les aéroports et installations y afférents, les sentinelles doivent avoir un savoir-faire professionnel sans équivoque.

La formation, talon d’Achille

C’est ainsi que la majorité, sinon la totalité, des sociétés du gardiennage font appel à des profils ayant exercé dans l’armée ou au sein de la police et des forces auxiliaires. Bien qu’elle soit préconisée par la loi régissant le secteur, la formation au sein des entreprises de gardiennage demeure le grand absent dans ce système. Leur alibi consiste dans les nombreuses contraintes (temps, espaces de formation et budget..).

A cet égard, l'OFPPT joue un rôle très important dans ce volet et y contribue à travers une panoplie de mesures, notamment en offrant des formations dans le domaine de gardiennage et de transport de fonds. “On n’a pas besoin de former quelqu’un qui vient de l’armée ou de la police. Ça nous permet d’économiser plusieurs heures formation pour garantir d’abord la disponibilité de nos agents et ensuite répondre aux besoins de nos clients ….”, a confié à la MAP le patron d’une société de gardiennage.

“Nous avons une association qui regroupe un certain nombre de sociétés mais je peux dire qu’elle est désormais obsolète”, estime-t-il. Par ailleurs, un assainissement de ce secteur sensible sera nécessaire, car les dysfonctionnements sont obstructionnistes du progrès du secteur, a déclaré à BAB Hassane Saoudi, expert en stratégie et sécurité, chercheur associé à l'Institut royal des études stratégiques (IRES).

CDD, corruption, cumul de fonctions…

Une activité hors-la-loi Hormis les convertis venant des FAR, de la Gendarmerie royale, de la Police, des Forces auxiliaires, la plupart des autres profils recrutés par les sociétés n’ont malheureusement pas, les prédispositions psychologiques, physiques et morales requises pour l’exercice du métier, a-t-il souligné. “On note des transgressions en permanence de la loi 27-06”, poursuit l’expert, notamment le cumul des tâches exécutées au détriment des dispositions de son article 8 qui stipule ce qui suit: “Il est interdit aux entreprises exerçant l’une des activités énumérées à l’article premier de la présente loi d’avoir d’autres activités que celles pour lesquelles elles sont autorisées”.

En somme, le fonctionnement des sociétés de gardiennage et de transport de fonds nécessite une remise en cause. Ce secteur, où le CDD est le sport préféré, est quasiment aux abonnés absents quand il s’agit de la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE).

Certains intermédiaires et courtiers, qui font main basse sur ce métier, obligent les agents à leur verser, chaque mois, une partie de la solde perçue à titre de “commission”, pour se faire recruter. “À la fin du mois, je touche 2.500 dh dont 300 vont à celui qui m’a embauché” a révélé Brahim, un agent de sécurité privée dans un aérodrome, avançant que les salaires peuvent accuser un retard de 40 jours. Notre interlocuteur affecté dans un site aéroportuaire fait savoir qu’il monte la garde 7 jours sur 7, ajoutant que les factions sont réparties en fonction de la disponibilité des sentinelles. “Le repos? c’est un luxe, je dois glisser un billet vert ou marron pour décrocher cette faveur”, dit-il.