La ‘‘langue de bois’’ au banc des accusés !

Par Mohamed Aswab
En politique, la langue de bois permet d'esquiver la réalité, de dissimuler l'incompétence et de faire sombrer l'auditoire dans des banalités pompeuses ©MAP/Omar Al Mourchid
En politique, la langue de bois permet d'esquiver la réalité, de dissimuler l'incompétence et de faire sombrer l'auditoire dans des banalités pompeuses ©MAP/Omar Al Mourchid
Quasi unanimement, nos politiciens -en particulier les politicards parmi eux- maîtrisent parfaitement la “langue de bois”, ce mal absolu qui vide la communication politique de sa substance, de son sens. La “panne” qui affecte la scène politique est aussi due à ce langage qui accentue le désintérêt des citoyens pour la chose politique. Analyse.

“Tac, tac, tac, tac, tac, tac...”, des sons qui se suivent, se répètent et sombrent dans une monotonie particulièrement perturbante, à faire fuir l'auditoire. Cette combinaison de sons -On dirait “le supplice de la goutte d'eau”- rappelle l’œuvre du marteau enfonçant des clous dans un atelier de menuiserie, mais aussi les discours de nos politiciens -pas tous- quand ils parlent la “langue de bois”. L'art du Blabla, de parler pour ne rien dire, ne rien dire du tout, tout en continuant à émettre du bruit des heures durant, sur des questions politiques de grande ou de moindre importance ! L'art d'émettre “Des mots, encore des mots, toujours des mots, les mêmes mots, rien que des mots... Rien n'arrête nos politiciens (nes) quand ils commencent”... Stop ! Loin des belles paroles de l'inoubliable chanson “Paroles Paroles” de l'icône Dalida, rien à entendre ici, mesdames et messieurs ! Que de la monotonie à perte de vue... Et d'ouïe !
Des tournures (pour ne pas dire “tortures”) de phrases, des expressions usuelles et routinières, loin, trop loin de la réalité. Aucune promesse ni engagement politique, ni prise de position, ni clarté... Absolument rien...
Cela dit, faire le “procès” de la “panne” qui secoue notre classe politique revient à mettre “la langue de bois” au banc des accusés. Oui, elle est accusée d'avoir contribué à “l'assassinat” de la crédibilité de la politique -ou du moins ce qu'il en reste- et d'être “complice actif” du désintérêt grandissant chez les citoyens pour la chose publique, des chefs d'accusation passibles de la peine de “radiation à jamais” de cette “mauvaise langue” de la scène politique, si volonté réelle il y aurait pour réparer la “panne”. Mais avant de rendre le verdict, professionnalisme oblige, BAB magazine a sollicité l'avis de trois “témoins”: un journaliste, un expert et un chercheur. Redouane Ramdani, journaliste politique, animateur de l'émission à grand succès “Au banc des accusés” de Med Radio. Aymen Cherragui, expert et consultant en communication et leadership politique et Abdelhafid Lemnaouar, chercheur en communication politique à la Faculté de droit de Mohammedia. Ci-après les délibérations...

Pour commencer, définir le “crime”...

D'après la définition fournie par Wikipédia, la “langue de bois” (appelée parfois “xyloglossie” ou “xylolalie” à titre humoristique) est une forme de communication qui peut servir à dissimuler une incompétence ou une réticence à aborder un sujet en proclamant des banalités abstraites, pompeuses, ou qui font appel davantage aux sentiments qu'aux faits.
L'animateur radio Redouane Ramdani, qui exige chaque vendredi de ses invités “Au banc des accusés” d'éviter la “langue de bois” et leur fait jurer de “dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité”, notamment par crainte de faire fuir l'audience, ne dira pas le contraire. Il la définit comme étant “une forme d'esquive, de tergiversation, souvent utilisée, surtout par les politiciens, pour tout dire sans rien dire en même temps ! Mais elle peut aussi être utilisée pour démontrer ses compétences linguistiques et expressives”.

D'après les experts, le recours excessif à la langue de bois reflète un manque de formation en communication politique ©MAP
D'après les experts, le recours excessif à la langue de bois reflète un manque de formation en communication politique ©MAP


Elle est aussi, d'après le jeune chercheur Abdelhafid Lamnaouar, “une forme de méta-communication, une déviation du sens propre et direct vers des discours fades, aigus et vagues, et un outil de communication qui sert à dissimuler l'incompétence et l'incapacité à produire un discours franc. Bref, là où s'arrêtent la vérité et la franchise commence la langue de bois”.
D'après Larousse, par ailleurs, la langue de bois “est une manière rigide de s'exprimer qui use de stéréotypes et de formules figées et qui reflète une position dogmatique”. Et de préciser qu'elle signifie en politique “un discours dogmatique révélant l'absence d'idées nouvelles”.
Cela dit, et sans revenir aux origines de l'expression, -que certains font remonter à la Russie tsariste où on l'appelait “langue de chêne” pour désigner le langage bureaucratique rigide de l'administration (Voir encadré ci-après), la “langue de bois” évoque, en guise de récapitulation, le mensonge, l'esquive, la fuite en avant, l'incompétence, la dissimulation, la prudence excessive, le “tac...tac...tac...tac...tac”... Bref, le degré zéro de la communication politique.

Langue de bois, un délit “inintentionnel” ?

Parler la langue de bois ou pas, nos politiciens ont-ils réellement le choix ? C'est la question que se pose l'expert en communication Aymen Cherragui. Selon lui, “l'environnement politique marocain ne favorise pas le discours de la vérité, de la franchise. Ce n'est pas pour prendre la défense de nos politiciens, mais les raisons sont connues de tout le monde: absence de marge de manœuvre, données quasi-inaccessibles, nécessité de procéder dans les compromis, la politique des directives... Autrement dit, il n'existe pas d'environnement politique suffisamment sain pour favoriser un discours de la vérité”.
Donc, manque de courage chez certains de nos politiciens ? Oui, d'après M. Cherragui. “Faire de la politique dans sa dimension noble revient à dire les choses telles qu'elles sont, à ne pas sombrer dans les petites calculettes étriquées, mais agir, en actes et en paroles, et militer pour le bien de sa nation, affronter les défis avec courage sans se soucier des conséquences qui pourraient en découler, notamment perdre son poste de responsabilité avec tout ce qui s'en suit”, explique-t-il. Un avis que partage M. Ramdani.
“En l'absence d'une marge de manœuvre, ne serait-ce que “linguistique”, dans l'action politique, la langue de bois est un échappatoire qui offre, en dernier ressort, aux politiciens un canal pour s'exprimer sans rien dire. Aussi, l'usage, chez nous, veut que le politicien averti évite le langage de la clarté ou de la rue, d'où le recours à l'esquive”, souligne-t-il. La politique n'est-elle pas en fin de compte “l'art du possible” ? Un possible à gérer selon les circonstances, en fonction de la force des alliés et des adversaires, et qui exige souvent de basculer d'un langage à l'autre... Oui, mais...

“Sensationnalisme” et “populisme”, des circonstances aggravantes

“Étant pleinement conscient des ambitions hautement légitimes et des préoccupations majeures, nous nous présentons ici, parmi vous, pour déclarer solennellement et en tout engagement qu'il était grand temps d'agir pour asseoir les fondements solides d'un développement égalitaire et équitable et ce, dans le cadre d'une approche participative qui prioriserait les grandes attentes et les...”. La suite vous la connaissez, ou personne ne la connaît...
C'est à cela que ressemble des discours “éloquemment” prononcés par nos politiciens, notamment à l'approche des échéances électorales censées les porter aux hautes sphères de la gestion de la chose publique...
Trop d'adjectifs et aucune vraie promesse... “Généralement, les politiciens marocains recourent excessivement à la langue de bois, ce qui agrandit le fossé avec les citoyens”, souligne M. Ramdani, soulignant que “la langue de bois s'est développée au cours des dernières années pour prendre la forme d'un langage 'sensationnel' et 'populiste', utilisé quasiment dans les mêmes termes par plusieurs politiciens. L'usage de cette langue de bois dans sa nouvelle forme a complètement vidé la communication de proximité de son sens”.
Ainsi, dans un contexte de multiplication des outils de divertissement, qui raterait un match de la Liga, un bel épisode d'une série turque ou une émission de télé-réalité et mettrait du temps à tendre l'oreille aux discours fades et très peu intéressants de nos partis politiques ? Sérieusement, personne.
“C'est une réalité que nombre de nos concitoyens sont plus au courant des nouveautés de la vie politique aux États-Unis ou en France, plutôt que de ce qui se passe chez eux, notamment en raison de l'absence d'une communication politique réelle qui capterait leur attention”, explique M. Cherragui.
Nos honorables partis politiques ne cessent de mettre l'accent sur la nécessité de rendre ses lettres de noblesse et sa crédibilité à l'action politique, mais comment ? Si ce n'est par la production par notre classe politique d'une communication, en actes concrets et en paroles infaillibles ? Certes, mais nos acteurs politiques sont-ils suffisamment formés pour ça ? Non...

Former en communication pour atténuer le mal

Le tableau n'est pas si sombre. D'après M. Cherragui, quatre partis politiques (Sans les nommer) sur les 34 existants (ou inexistants !) s'offrent, à titre régulier et méthodique, le luxe d'un programme annuel de formation de leurs militants, ministres, hauts cadres, parlementaires, conseillers et acteurs à la communication
politique. Car, il s'agit aussi, d'après M. Lemnaouar, d'un problème de manque de formation. “La majorité de nos politiciens font recours à la langue de bois parce qu'ils manquent de formation en politique et qu'ils ne maîtrisent pas les outils de la communication. C'est ce qui impacte négativement la pratique politique et accentue le désintérêt pour la chose publique”, souligne M. Cherragui, ajoutant que “le destinataire s'est fait une image négative de nos acteurs politiques du moment qu'il a réalisé que leurs discours, puisés dans la langue de bois, ne servent absolument à rien”, explique-t-il.
Certains partis politiques diraient qu'en l'absence de ressources suffisantes il leur serait difficile de dispenser des formations du genre à leurs membres. “Il faudra penser, par exemple, à une subvention de la part de l'État -qui accorde déjà une aide aux partis se rapportant aux échéances électorales- destinée à renforcer les capacités communicationnelles de nos acteurs politiques”, indique notre expert en communication.
Par ailleurs, -et là c'est une autre histoire- l'ensemble de nos “témoins”, le journaliste, l'expert et le chercheur, s'accordent sur la nécessité pour nos partis, au-delà de l'aspect formation, d'avoir la volonté politique et le courage de bannir “la langue de bois” et d'opter pour le terre-à-terre, la vérité, le concret... La “langue de bois” est ainsi définie, ses causes démontrées, son impact analysé et des pistes de solution proposées... Aux chers (ères) lecteurs (trices) de juger ! En attendant, la séance est levée.

La langue de bois accentue le désintérêt chez les citoyens pour la chose politique ©MAP/Omar Al Mourchid
La langue de bois accentue le désintérêt chez les citoyens pour la chose politique ©MAP/Omar Al Mourchid

 

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