La panne politique

Par Houcine Maimouni
La machine partisane rouillée ronronne ©MAP/EPA
la machine partisane rouillée ronronne ©MAP/EPA
Assurément, le Maroc post-indépendant n’a jamais connu autant de brouillages dans ses rapports avec ses élites, sa sève nourricière, que sont les leaders des partis, les dirigeants locaux et régionaux des formations politiques et syndicales, les représentants du tissu associatif… Rouillée et archaïque, la machine politique tourne au ralenti et n'arrive pas à suivre la cadence du Maroc du 21ème siècle. L’action politique serait-elle malade de ses élites ? Décryptage.

Le constat est à la fois implacable et alarmant. En crise depuis des années déjà, la praxis politique est grippée. Les formations politiques sont sclérosées. Vidées de leurs substances, elles n’arrivent plus à assumer les missions qui leur sont dévolues, comme corps intermédiaires et instruments d’encadrement et d’éducation politique des citoyens.
Pourtant, même en forme embryonnaire durant le Protectorat, la pratique politique a toujours animé la Cité. L’histoire retiendra que le Sultan Moulay Hassan 1er s’était engagé auprès des tribus, oulémas, zaouias, confréries et corporations à promouvoir un système politique fondé sur la Choura.
Dès le début du siècle dernier, une vie politique active et pluraliste a pris racine, avec l’émergence de nouvelles élites qui se sont progressivement substituées aux zaouias. S’il est vrai que la parenthèse coloniale a été émaillée par la création de nombreuses formations politiques plus modernes, le rôle des partis a constamment été magnifié dans toutes les Constitutions du Maroc post-colonial.
En effet, l’article 7 de la Constitution de juillet 2011 stipule que “les partis politiques oeuvrent à l'encadrement et à la formation politique des citoyennes et citoyens, à la promotion de leur participation à la vie nationale et à la gestion des affaires publiques”.
La Loi fondamentale dispose aussi que les formations politiques “concourent à l'expression de la volonté des électeurs et participent à l'exercice du pouvoir, sur la base du pluralisme et de l'alternance par les moyens démocratiques, dans le cadre des institutions constitutionnelles”. Mais, sur le terrain, le hiatus entre la théorie et la pratique est palpable.

Orientations royales: les partis, “une école de la démocratie“

Cette consécration constitutionnelle, on l’aura noté, s’inscrit dans le prolongement des différents discours royaux dans lesquels Sa Majesté le Roi n’a cessé de réaffirmer la volonté de consolider le rôle des partis politiques en tant qu’école de la démocratie.
“(…) Les partis politiques se doivent de constituer un solide relais entre l'État et les citoyens dans des actions complémentaires aux initiatives de proximité des organisations de la société civile. Nous sommes, à cet effet, déterminé à renforcer les formations politiques et à réhabiliter l'action partisane sérieuse, de manière à permettre l'émergence d'un paysage politique fondé sur de puissants pôles aux visions différenciées et claires”, a souligné le Souverain dans le discours du Trône du 30 juillet 2004.
“Persuadé que la réussite de toute réforme est tributaire de la mise à niveau des institutions et des acteurs concernés, il convient de s'atteler, dans un esprit de concertation, à l'élaboration d'une loi sur les partis politiques de manière à leur permettre de remplir pleinement leur mission constitutionnelle en matière de représentation et d'encadrement des citoyens, et de formation d'élites aptes à participer aux institutions démocratiques et à servir l'intérêt général”, a poursuivi Sa Majesté le Roi.
Au fil des discours, le Souverain a constamment appelé les acteurs politiques à assurer rationalité, démocratie et transparence dans la création, au fonctionnement et au financement de leurs formations partisanes, consolider la modernisation institutionnelle, et à veiller à ce que la polarisation politique efficiente ne pâtisse d’un multipartisme anarchique et débridé.
C’est justement dans cet esprit d’efficience que s’inscrit la promulgation par le Parlement, en février 2006, de la loi sur les partis, saluée alors par la quasi-totalité des partenaires comme une véritable avancée sur la voie de la rationalisation du paysage politique.

Les contestations sociales ont révélé au grand jour la sclérose des partis politiques ©MAP/EPA
Les contestations sociales ont révélé au grand jour la sclérose des partis politiques ©MAP/EPA


L’article 3 de ladite loi stipule, en effet, que “les partis politiques concourent à l’organisation et à la représentation des citoyens. Ils contribuent à ce titre à l’éducation politique et à la participation des citoyens à la vie publique, à la formation des élites capables d’assumer des responsabilités publiques et à l’animation du champ politique”.
Dans Son discours d’ouverture de l’année législative, SM le Roi avait annoncé une hausse de la subvention annuelle accordée aux partis politiques. L’hémicycle a applaudi.
“Nous sommes soucieux d’accompagner les formations politiques, par une incitation à rénover leurs méthodes de travail dans le but de rehausser la performance des parties et, in fine, d’améliorer la qualité des législations et des politiques publiques”, a indiqué le Souverain.
Un rapport de la Cour des comptes publié en avril dernier montre qu’en 2017, les dépenses de l’ensemble des partis ont atteint 138,43 MDH dont 7,68 millions non-appuyés par des pièces justificatives. Sur les 34 partis politiques du pays, quatre n’ont pas remis leurs comptes annuels relatifs à l’année 2017. On peut aisément constater que le retour sur investissement se fait encore attendre...

Une machine partisane rouillée et des citoyens désenchantés

À ce travail d’échafaudage didactique, institutionnel, juridique et financier, patiemment conçu et magistralement mis en œuvre, la majorité des acteurs politiques a répondu par des réformettes, de piètres démarches de rafistolage motivées par l’unique souci de maintenir le statu quo pour s’agripper aux commandes, comme d’éternels “zaims”.
Résultat des courses: aux législatives de septembre 2007, le taux de participation était de 37%. D’aucuns considèrent cette pâle performance comme un signal d’alarme, un moment critique qui tranche nettement avec la teneur du rapport sur “50 ans de développement humain au Maroc et perspectives pour 2025” et le rapport de l’Instance équité et réconciliation, deux documents qui devaient servir de trame pour un projet de société.
Le désaveu est cuisant, la désaffection est profonde. “On retrouve d’ailleurs les traces de ce malaise dans les différentes interventions du Roi devant le parlement ou à l’occasion de la Fête du trône. Il s’agit du discrédit de la politique révélé par le faible taux de participation, de l’échec de la gauche, de l’avancée certes timide des islamistes et leur incapacité à gérer le défi salafiste, et de la résistance des réseaux notabilaires et enfin de l’inaudibilité du discours réformiste”, relevait à ce propos le politologue marocain Mohamed Tozy.
Le même chercheur a identifié trois grands défis auquel le paysage politique est confronté, en l’occurrence l’incapacité des élites traditionnelles à capter les signaux du pouvoir, l’usure de l’ancienne opposition après son passage aux commandes et le rétrécissement des bassins de recrutement de nouvelles élites et compétences.
Pour Rachid Filali Meknassi, acteur associatif et professeur à l'Université Mohammed V de Rabat, “l’importance croissante du vote blanc et, de manière plus générale, la désaffection des citoyens à l’égard de la politique traduisent ouvertement leur défiance à l’égard du jeu politique actuel”.
Selon lui, “l’alignement quasi systématique des partis sur la politique officielle, le carriérisme de leurs leaders et le déficit de gouvernance contribuent largement à forger un sentiment général qu’exprime l’expression 'tous les mêmes !'”.
Dans cet ordre des choses, la politique est vidée de sa noblesse, la démocratie interne étant devenue un mythe, la représentativité des femmes un leurre, l’accès des jeunes au pouvoir un mirage, la gestion financière défaillante, les accréditations partisanes monnayables aux plus offrants… Bref, la vision est embuée par le lucre et la prédation, la machine partisane rouillée ronronne, l’escalier social est en panne. Et les électeurs, qui ont fondé par le passé de grands espoirs sur les formations politiques , sont désabusés...

Crises sociales, développement… Des partis déconnectés de la rue

Au plus fort des soubresauts du soi-disant “Printemps arabe” de 2011, englués dans des guéguerres de successions internes pour les uns, otages de référentiels sans prise sur la réalité pour certains, ouvertement opportunistes pour d’autres, les acteurs politiques ont révélé au grand jour leur véritable nature de nomenklatura pléthorique certes, mais incapable d’influer sur le cours des
événements.
La Constitution de juillet 2011 a beau consacrer leur prééminence dans l’encadrement, la formation politique des citoyens, la promotion de leur participation à la vie nationale et à la gestion des affaires publiques, etc., ils demeurent, en grande partie, des coquilles presque vides, sans substance, sans âme, sans projet, sans programmes.
Dans le sillage des contestations sociales ayant secoué la région du Rif, Sa Majesté le Roi a, une nouvelle fois, mis la classe politique devant ses responsabilités à l’occasion du Discours du Trône de 2018 prononcé depuis Al Hoceima (tout un symbole !)
“Il est vrai que les partis s’efforcent de s’acquitter au mieux de leur tâche. Néanmoins, il leur faudra attirer de nouvelles élites et inciter les jeunes à s’engager dans l’action politique, les générations d’aujourd’hui étant les mieux placées pour connaître les problèmes et les nécessités de leur époque”, a souligné le
Souverain.
Les formations politiques sont appelées également à renouveler leurs méthodes de travail et à rénover leurs modes de fonctionnement, a souligné le Souverain, incitant les différentes instances politiques et partisanes à se montrer réceptives aux doléances des citoyens, à interagir sans délai avec les événements et les évolutions de la société, voire à anticiper leur émergence, et non à les laisser prendre parfois inopportunément des tours inquiétants, donnant ainsi l’impression qu’elles ne sont nullement concernées par ce qui arrive. De fait, a poursuivi SM le Roi, les “affaires des citoyens ne doivent souffrir d’aucun report, ni d’aucune attente, dans la mesure où elles ne se rattachent pas à une période spécifique”, notant que les “formations politiques responsables sont celles qui se tiennent aux côtés des citoyens, dans les bons comme dans les mauvais jours”.

Corriger les failles et remédier aux problèmes

“Accomplir des réalisations, corriger les failles et remédier aux problèmes économiques ou sociaux, sont autant d’objectifs qui nécessitent une action collective, planifiée et coordonnée entre les institutions et les divers acteurs, plus particulièrement entre les membres du gouvernement et les partis qui le composent”, a relevé le Souverain.
Déjà à l’ouverture du Parlement, à l’automne 2017, Sa Majesté le Roi évoquait la possibilité d’un “séisme politique” en s’adressant aux élus de la nation et à l’exécutif réunis dans l’enceinte du parlement.
“Nous appelons tout un chacun à faire montre d’objectivité en appelant les choses par leur nom, sans complaisance ni fioriture, et en proposant des solutions innovantes et audacieuses; quitte à s’écarter des méthodes conventionnelles appliquées jusqu’ici, ou même, à provoquer un véritable séisme politique”, a souligné le Souverain. Sans s’attarder sur le parcours des ministres “politiques” et autres remerciés dans la foulée, il importe de souligner les multiples rappels à l’ordre que le Souverain n’a cessé d’adresser aux acteurs politiques les incitant à élever le niveau du débat et à observer les principes de probité et d’honnêteté qu’ils sont censés incarner auprès de leurs bases électorales.

Certains partis politiques n'ont de présence que lors des échéances électorales ! ©MAP/EPA
Certains partis politiques n'ont de présence que lors des échéances électorales ! ©MAP/EPA


Et si, par myopie ou par strabisme congénital, certains s’ingénient à s’agripper à la rente “politique”, il n’y a qu’à leur réitérer les termes forts des discours du Trône et du 20 août portant sur l’émergence d’un “nouveau contrat social emportant une adhésion unanime, en l’occurrence celle de l’État et de ses institutions, celle des forces vives de la nation incluant le secteur privé, les formations politiques et les syndicats, les associations, ainsi que celle de l’ensemble des citoyens”.
Qu’à cela ne tienne... La léthargie estivale ayant fait son temps, peut-être est-il nécessaire de rappeler aux uns et aux autres que la prochaine rentrée parlementaire, promet d’être porteuse de plein de surprises… Au risque de voir certaines feuilles mortes traîner aux pieds de l’Hémicycle !

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