LA PASTÈQUE, STAR DES TABLES EN ÉTÉ...

Par Samir Lotfy
La capacité du marché reste limitée ©MAP
La capacité du marché reste limitée ©MAP
Pour manger les pastèques les plus succulentes du Royaume, une seule adresse: Chichaoua, aux environs de Marrakech. Le mode de production, un mix entre savoir-faire ancestral et techniques modernes, garantit un meilleur rendement et une moindre consommation de l’eau, longtemps considérée comme la principale tare de la filière. Avec les revenus et les emplois qu’il génère, ce fruit béni porte l’image de marque de Chichaoua et cristallise les espoirs de développement de cette localité rurale qui évolue dans l’ombre de la ville ocre.

RÉPUTÉE POUR ÊTRE “la vedette” incontournable des tables à travers les différentes régions du Royaume, en cette saison de canicule où le mercure atteint son summum, la Pastèque connue éga - lement sous l'appellation “melon rouge” ou encore “melon d'eau” (en latin: “Citrullus lanatus”) est un fruit de la famille des “Cucurbitacées”, originaire de l'Afrique équatoriale qui est de plus en plus prisé. Grâce à ses vertus à la fois nutritionnelles - elle est riche en vitamines B1, B2, A, C, Biotine et sels minéraux, 90% d'eau et peu de fructose, avec une faible teneur en kilocalories de 37Kcal/100g- mais aussi médicales (reins et nettoyage des voies urinaires), la pastèque s'est faite, au fil des années, une place de choix en intégrant par “la grande porte” les habitudes alimentaires en cette saison estivale où la chaleur torride bat son plein et où le recours aux liquides et aux produits rafraichissants s'installe par la force des choses au sein des ménages.

La demande de plus en plus grandissante sur ce fruit “succulent” fait que sa production va connaitre une “extension exponentielle” à l'échelle nationale comme au niveau de la région Marrakech- Safi et plus précisément dans la province de Chichaoua, dont la pastèque locale jouit d'une grande notoriété en termes de goût, de qualité et de calibre.

Des avancées technologiques importantes

Pratiquée pendant longtemps (depuis les années 70 et même avant) de manière traditionnelle, avec un recours aux méthodes classiques héritées des ancêtres, la culture de la pastèque s'est érigée, peu à peu, d'une culture de subsistance destinée à répondre à la demande de consommation des ménages, en une véritable filière pleinement orientée vers la commercialisation à grande échelle et à l'export et ce, grâce aux efforts déployés par le ministère de l'Agriculture via le “Plan Maroc Vert”, notamment dans son volet destiné à l'économie de l'eau d'irrigation. La filière a ainsi bénéficié d'avancées technologiques fort remarquables (greffage, goutte à goutte, fertilisation maitrisée avec recours aux engrais organiques, fertilisation minérale avec NPK et oligoéléments entre autres).

Au niveau de la production, celle-ci se fait de plus en plus en plein champ et ce, contrairement à ce qui se faisait par le passé où on veillait à une répartition des superficies cultivées et en consacrant une parcelle de terrain pour chaque culture. Comparativement à la culture du melon, celle de la pastèque dispose d'une particularité qui lui est intrinsèque, celle d'être plus résistante et peu sujette aux maladies et aux attaques de parasites.

Tout cela pour dire que la pastèque fut toujours présente non seulement dans les habitudes alimentaires des Marocains mais aussi, dans toute la culture populaire nationale comme en témoigne la devinette transmise, de génération en génération, dont la formule invite à la réflexion, en faisant allusion à la Pastèque à savoir: “Notre maison est teintée en rouge (par référence à la chair de la pastèque), ces habitants sont des esclaves (pépins de couleur noire) et ne s'ouvre que par le fer (couteau)”.

Justement, l'importance socioéconomique de cette filière n'est plus à démontrer non seulement au niveau national mais aussi, aux plans régional voire même, local plus précisément dans les zones réputées par cette culture.

Gaspillage de l’eau ? C’est fini… ou presque

Et si cette culture ne cesse, ces dernières années, de faire l'objet d'une rude polémique quant à “sa consommation excessive d'eau”, pour certains professionnels de la filière, il n'en est rien. La filière s'est développée et ne cesse de l'être, notamment avec l'introduction des nouvelles techniques de “goutte à goutte” et le recours à l'énergie solaire dans le processus de production. En outre, l'utilisation de semences et de portegreffes performants justifie en grande partie tout succès de cette filière.

Au niveau de la Région Marrakech-Safi, selon les données de la Direction Régionale de l'Agriculture (DRA), la filière pastèque c'est une superficie globale de 4.450 ha et une production annuelle de 165.050 tonnes.

Par province, Chichaoua arrive en tête avec 3.600 ha et une production annuelle de 123.000 tonnes, suivies de la province d'El Kelaâ des Sraghna avec 400 ha et 17.600 tonnes, de la préfecture de Marrakech (300 ha et une production de 13.350 tonnes) et de la province de Youssoufia, avec 90 ha et 3.900 tonnes. Quant à la culture de la pastèque au niveau de la province de Rehamna, elle occupe une superficie totale de 60 ha et génère une production annuelle de 2.400 tonnes, suivie de la province de Safi avec 60 ha et 3.000 tonnes.Et enfin en dernière position, la province d'Al Haouz avec une superficie de 40 ha et une production de 1.800 tonnes.

A Chichaoua, les meilleures pastèques du Maroc

Il est 11h, au sein d'une ferme-pilote de production de la pastèque au douar Sidi Mohamed Dalil relevant de la Caïdat de Saâidate (province de Chichaoua), un silence quasi-profond enveloppait l'atmosphère avant d'être interrompu par des vrombissements de moteurs-pompes drainant de l'eau à partir d'un grand bassin d'eau installé dans cette propriété agricole pour une gestion rationnelle de l'eau. Au niveau de cette ferme-pilote, la technique d'irrigation goutte à goutte est généralisée. Les attentes sont doubles: répondre à une demande grandissante en pastèques de qualité et parvenir à faire une économie considérable de l'eau en matière d'irrigation.

Non loin, plusieurs dizaines de femmes de différents âges, un léger sourire marque leurs visages masqués en cette période de la pandémie de la Covid-19, mais qui en dit beaucoup. La peau bronzée à cause des rayons d'un soleil peu clément en cette saison estivale, les signes de fatigue sont apparents. Mais ces ouvrières font montre d'une persévérance inégalable car, c'est bien un “gagne-pain” qu'il s'agit de préserver. Ces femmes battantes investissent plusieurs coins de la ferme, les mains en plein sol pour entretenir, avec tant de délicatesse, les cultures.

Arrivées sur les champs de la pastèque au petit matin après avoir parcouru plusieurs kilomètres de chez elles, ces “militantes infatigables” ne lésinent guère sur les moyens pour se hausser mutuellement le moral, partager, dans la discrétion 100% féminine, certaines tracasseries de la vie mais aussi ses joies, en quête permanente d'une bouffée de soulagement et d'espoir.

Une culture entre tradition et modernité

Leurs missions à l'apparence “secondaires” sont en réalité “indispensables” car, il y va même de la qualité de la production. Un travail, certes, “manuel” qu'elles avaient l'habitude d'exercer depuis des années durant la saison de production de la pastèque, mais qui ne peut en aucun cas être remplacé et ce, quelque soit le degré de technicité atteint au niveau de cette ferme-pilote, et l'efficacité et la précision que peuvent apporter les outils modernes utilisés.

Il s'agit, entre autres, de nettoyer les superficies cultivées à travers l'élimination des plantes parasites mais aussi de recourir à une technique très ancestrale dite: “L'ghta” (couverture) qui consiste à couvrir les pastèques en cours de murissement contre les rayons brûlants du soleil d'été, via une couche d'argile et de paille mélangées ou encore, par des morceaux de carton.

Au niveau de la province de Chichaoua plusieurs communes rurales, à l'instar de “Mzouda”, “Mejjat”, “Frouga” et “Saâidate” abritent des fermesmodèles dédiées à la production de la pastèque. Une culture pourtant ancienne qui, tout en subissant les bienfaits de la modernisation et de la technicité, continue de préserver un certain “savoir-faire” ancestral, et de faire- vivre des milliers de familles, malgré sa saisonnalité. Derrière cette donne, plusieurs facteurs dont, les conditions pédoclimatiques favorables (journées longues et suffisamment ensoleillées, sol fertile, haute résistance au froid et à la salinité, grande capacité de régénérescence des racines, durée de production prolongée....). Selon les chiffres de la Direction Provinciale de l'Agriculture (DPA) de Chichaoua, la culture de la pastèque génère quelque 180.000 journées de travail, un chiffre d'affaire de 300 millions de DH et un investissement de 300 millions de DH. En termes d'économie d'eau, le recours aux nouvelles méthodes d'irrigation permet une économie annuelle de quelque 450.000 m3 en cette denrée vitale au niveau provincial.

La pastèque, l’image et l’espoir d’une région

Abdelkrim et Youssef El Felhi, copropriétaires d'une ferme pilote à Chichaoua rappellent, avec fierté et grande satisfaction, l'importance de cette culture au niveau local notamment, en termes de lutte contre l'exode rural, tout en soulignant que cette activité qui faisait appel, par le passé, à la technique d'irrigation dite “Errabta” qui gaspille l'eau, a bénéficie d'un apport technologique considérable, outre l'accompagnement, la sensibilisation et le conseil prodigué aux agriculteurs et ce, grâce à l'apport considérable du “Plan Maroc Vert”.

“Cette grande contribution du Plan Maroc Vert nous a permis de réaliser des économies importantes en eau d'irrigation, énergie ainsi qu'en termes d'amélioration de la qualité du produit”, se sont-ils félicités, notant que cette filière crée, autour d'elle, toute une économie (travail généré par la récolte, le transport....).

Tout en louant les efforts inlassables accomplis par les autorités provinciales et locales, ainsi que par le département de l'agriculture via le “Plan Maroc Vert”, ils ont tenu à préciser que grâce à l'introduction de nouvelles techniques d'irrigation, la culture de la pastèque, contrairement à toute la polémique qui l'entoure, ne gaspille pas d'eau.

“En effet, n'importe quelle culture a besoin d'eau pour arriver à une excellente production”, ont-ils enchainé, notant que l'introduction de la technique de goutte à goutte a considérablement contribué à étendre les superficies dédiées à cette culture si ancienne et courante au niveau de la province, permettant de tirer vers le haut le rendement et la productivité de la filière.

Un symbole de l’attachement à la terre

Pour ces deux jeunes agriculteurs, la culture de la pastèque génère des effets socioéconomiques “visibles” au niveau de la région, contribue à améliorer les conditions de vie des agriculteurs en poussant nombre d'entre eux à s'attacher davantage à la terre et à abandonner tout projet d'aller s'installer en ville notamment, durant les périodes de “la vache maigre”. Ils ont, en outre, mis en avant l'importance de cette filière en termes d'export notamment vers certains pays européens, en l'occurrence: la Belgique, la Hollande, l'Espagne, la France et certains pays africains: le Sénégal, la Mauritanie, et le Mali, avant de déplorer l'impact, cette année, de la crise induite par la propagation de la pandémie de la Covid-19 sur la filière.