La série culte de Ramadan

Par Meriem Rkiouak
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A travers l'histoire de deux familles rattrapées par un vieux secret, "Yakout w Anbar" a offert aux Marocains de précieux moments de détente qui ont allégé un confinement ramadanesque devenu trop poignant. Spectacle garanti avec un casting haut de gamme, une histoire pleine de rebondissements et des décors à couper le souffle. Faute de pouvoir s’évader de leurs maisons, les spectateurs se sont évadés dans l’univers magique de ce mélodrame haletant. Un vent de fraîcheur tombé à pic !

C'est un Ramadan éprouvant auquel les Marocains ont eu droit cette année. Pas de prières à la mosquée, pas de rassemblements familiaux ni de promenades nocturnes. Chacun devait trouver la parade pour “tuer le temps“. Pour les uns, c'était Netflix et Youtube, pour d'autres c'était lecture et sport. Et pour neuf millions de confinés, la parade s'appelait “Yakout w Anbar”. La série, dont le tournage s'est achevé quelques jours avant la déclaration de l'état d'urgence, est tombée à point nommé pour pimenter les soirées inspides des dé-jeûneurs confinés, à l'appétit grand ouvert pour le “made in Morocco” de qualité. Prime time aidant, le hameçon a pris: les premiers épisodes ont réalisé une part d'audience avoisinant les 35% et culminant à 46% vers la fin du mois sacré, un record absolu pour un mélodrame marocain.

L'histoire est attachante sans être extraordinaire. C'est une saga familiale, comme on en voit de plus en plus ces dernières années sur le grand écran. En somme, les mésaventures de deux familles, l'une bourgeoise et l'autre modeste, dont l'existence bascule à la découverte d'un vieux secret: un nourrisson de sexe féminin échangé contre de l'argent avec un garçon pour, d'une part, sortir de la misère un ménage de paysans et, de l'autre, sauver un couple qui bat de l'aile parce que la femme ne donne naissance qu'à des filles. Vingt-cinq ans après, les destins des deux enfants échangés, devenus adultes, se croisent. Ils s'éprennent l'un de l'autre sans rien savoir de leur passé et leurs parents respectifs font des pieds et des mains pour tuer dans l'oeuf cette amourette qui risque de ruiner leur existence en faisant éclater le secret jalousement gardé.

Portée par un scénario solide signé Samia Akariou, Nora Skalli et Jaouad Lahlou et une mise en scène habile de Mohamed Nesrate (réalisateur notamment de “Denia Douara”, une autre série à succès), le feuilleton capte les sens, tel un trou noir, dès le
début. L'oeil est enchanté par le somptueux salon marocain de la villa de Haj Tlemci, riche commerçant de tissus, et les splendides djellabas colorées qu'il porte; l'oreille découvre non sans plaisir un langage vivant, qui se fait léger quand il est parlé par des jeunes et qui prend des accents plus graves dans la bouche des personnages plus âgés; et la curiosité est piquée au vif par une trame riche en intrigues qui se dévoile par doses croissantes à travers de fréquents flash-backs.

Entre passé et présent qui s'enchevêtrent, liens qui se nouent et se dénouent, bonnes et mauvaises surprises en chaîne, pas de répit pour un spectateur quasiment hypnotisé, laissé sur sa faim par une histoire qui n'a pas fini de livrer ses secrets. Quant au “secret” du succès fulgurant de “Yakout w Anbar”, il est facilement devinable: un scénario bien ficelé, mûrement réfléchi et patiemment écrit pendant... trois ans ! Preuve que la patience paie toujours, surtout quand on sait que le texte, dans sa première mouture, a été rejeté par la commission de sélection et que les auteurs ont dû revoir maintes fois leur copie pour passer le cap.

 C'est cette longue haleine et ce sens de perfectionnisme qui ont permis à “Yakout w Anbar” de sortir du lot, selon Khalid Nokri, directeur associé de la boîte de production “Disconnected”.

 “Pour gérer un format de 30 épisodes de 52 minutes, il faut savoir garder le souffle, canaliser l'énergie positive et maintenir la mobilisation de l'équipe pendant des semaines. Et, surtout, il faut prendre son temps et ne pas travailler sous pression. Pour mettre au monde “Yakout w Anbar”, il a fallu des années d'écriture et des mois de gestation, entre ateliers collectifs de lecture et de discussion du scénario qui ont pris à eux seuls six semaines, et séances de tournage”, explique-t-il à BAB.

Les jeunes en vedette

A tout seigneur tout honneur. Un texte d'une telle densité avait besoin d'un casting cinq étoiles pour le porter dûment à l'écran. Deuxième pari remporté grâce à une brochette de jeunes talents en tête d'affiche (Fatima Zahra Qanbouaa, Rabii Skalli, Sandia Tajeddine, Hind Benjbara et la révélation Saâd Mouaffak) qui partagent la vedette -et parfois la volent- avec des comédiens qui ne sont plus à présenter (Aziz Hattab, Nora Skalli, Hasna Tamtaoui, Hamid Zoughi, Houda Sedki...).

Un vent de jeunesse qui n'était pas pour déplaire aux téléspectateurs, lassés de voir les mêmes visages squatter l'écran en changeant seulement de coiffure et d'accoutrement.

En tant que société productrice, nous avons choisi dès le départ de donner leur chance aux lauréats de l'ISADAC et des cours de théâtre. La chaîne nous a confortés dans notre choix et les comédiens ont été à la hauteur et se sont investis à fond. Il n'était pas question de faire de l'ornementation. Un rôle principal ça se mérite et ça se travaille. Et les jeunes comédiens l'ont démontré en mettant des semaines à étudier leurs personnages respectifs sous l'encadrement des auteurs”, souligne Khalid Nokri. Pour Fatima Zahra Qanbouaa, qui s'est illustrée dans le rôle de Yakout, ce climat de confiance et de respect mutuels, couplé à l'esprit d'équipe, a été déterminant dans la réussite de l'oeuvre. “On formait une grande famille sur le plateau. On s'échangeait remarques et conseils, les aînés étaient à nos côtés pour nous encourager et nous faire profiter de leur expérience et les producteurs veillaient au grain pour que tout se passe bien. Nous avons travaillé dur et partagé de bons moments qui resteront dans nos mémoires”, indique la jeune comédienne dans une déclaration à BAB. Et d'ajouter que, dans sa carrière, il y a désormais “un avant et un après “Yakout w Anbar”.

Même affirmation du côté de Rabii Skalli, qui estime que la série va donner une “forte impulsion” à son parcours. “J'ai participé depuis 2014 à des oeuvres cinématographiques et télévisuelles variées. Mais 'Yakout w Anbar' fut une expérience unique compte tenu de l'audience qu'elle a réalisée et de l'importance du rôle qui m'a été attribué”, précise à BAB l'acteur vingtenaire. 

Un effet confinement bénéfique

Ecriture, réalisation, production, casting... Le carton de “Yakout w Anbar” serait donc le fruit de tout cela à la fois, mais aussi d'un coup de pouce de la chance. Confinement, Ramadan, prime time... Le hasard a bien fait les choses pour les producteurs du feuilleton, qui ne pouvaient espérer un meilleur concours de circonstances pour faire la promotion de leur nouveau-né. Enfermés chez eux, scotchés devant la télévision, les téléspectateurs étaient plus réceptifs que jamais et la mayonnaise avait toutes les chances de prendre. De l'avis de Mbarek Housni, critique de cinéma, l'audimat est un critère à prendre avec des pincettes. “Le succès commercial ou public d'une oeuvre cinématographique ou audiovisuelle donnée n'est pas un indice fiable de sa valeur artistique. Les annales du cinéma et de la télévision sont jalonnées de chefs-d'oeuvre passés inaperçus ou, au contraire, de bidons qui ont crevé le box-office”, fait-il remarquer dans une déclaration à BAB, admettant toutefois que la production audiovisuelle nationale a franchi de nouveaux paliers sur la dernière décennie. “En matière d'offre télévisuelle, on revient de loin. Après des années de disette dominées par des sitcoms bas de gamme qui ne faisaient rire personne, nous avons eu droit dernièrement à des feuilletons qui ont relativement réussi à réconcilier une partie du public avec la production locale”, poursuit-il.

Non seulement l'offre dramatique marocaine s'écoule mieux sur le marché local, mais elle commencerait aussi à s'exporter, comme c'est le cas pour “Yakout w Anbar” qui aurait été regardé par un public tunisien, algérien et même égyptien. La preuve que le succès donne des ailes et que les feuilletons “made in Morocco” commencent à prendre leur revanche. 

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