‘‘L’abusé(e) est souvent sacrifié au détriment de la famille’’

Par Idriss Tekki
Mohammed Es-saïdi
Mohammed Es-saïdi
Dans un entretien accordé à BAB, Mohammed Es-saïdi, psychologue marocain établi en France apporte un éclairage sur le phénomène de l'inceste et tire la sonnette d'alarme quant à l'impact néfaste de ce mal qui poursuit ses victimes durant toute leur vie.

BAB: Comment peut-on définir l’inceste du point de vue psychologique ?

Mohammed Es-saïdi: L’inceste est défini comme le rapport sexuel ayant lieu entre des membres d’une même famille, ou commis par une personne très proche de cette dernière, sur un de ses membres, encore mineur. Sa pratique, interdite dans quasiment toutes les sociétés, constitue une horreur aux yeux des individus de nombreuses cultures. 

Les spécialistes ont l’habitude de distinguer “l’inceste séduction” qui a lieu dans un climat de jeux de séduction, de douceur et de tendresse, de “l’inceste contrainte” dans lequel ce sont, plutôt, la force, la menace et la violence qui dominent les relations entre l’agresseur et sa victime. 

L’inceste peut également ne pas être de nature physique, mais morale. 

On désigne alors cette situation par le terme de “climat incestueux”. Il s’agit d’un viol psychique de la victime. Cette dernière est exposée, malgré elle, à la sexualité des adultes.

Y a-t-il des signes avant-coureurs qui permettent de découvrir si un enfant est victime d’inceste ?

Bien sûr. Et ils dépendent de l’âge de la victime. Cependant, chaque signe, pris tout seul, n’est pas forcément la traduction d’une agression sexuelle, mais quand plusieurs d’entre eux surviennent en même temps, ou à des périodes très rapprochées, cela nécessite une attention particulière des proches de la victime.

La victime peut manifester un changement brusque dans son comportement. Du jour au lendemain, elle peut se montrer violente à l’égard d’elle-même et des autres. Elle devient agressive, insultante, provocante et s’oppose aux membres de la famille, aux enseignants, etc. Ou bien, à l’opposé, elle peut se murer dans le silence et préférer un repli sur elle-même. 

Chez les adolescents, l’apparition soudaine de conduites déviantes, des tentatives de suicide, des fugues, une consommation de produits illicites ou d’alcool, des conduites anorexiques ou boulimiques, une auto-dévalorisation en hausse, une estime de soi en baisse, un fléchissement dans l’investissement et/ou dans le rendement scolaires etc, peuvent constituer des signes d’alerte.

 

Quelles conséquences physiques et psychologiques sur la victime ?

Malheureusement, les effets néfastes de l’inceste sur les victimes peuvent être visibles à la fois sur leur état de santé et leur état psychologique.

L’inceste détruit un des liens les plus sacrés qui lient les humains, celui de la filiation. La victime vit également un sentiment d’abandon, du fait de la destruction de l’image du modèle parental idéal, aimant et protecteur. De même, il trahit et altère la relation d’attachement entre l’enfant et le parent. Cette relation est censée être le fondement sur lequel se construit la personnalité de l’enfant.

Le premier traumatisme, et peut-être le plus dévastateur, auquel l’abusé(e) doit faire face est celui de la trahison de l’agresseur. En effet, le parent qui est censé être le protecteur par excellence de l’enfant et le garant de sa sécurité, se transforme en agresseur abuseur, et constitue une menace permanente qui plane sur la tête de la victime et qui lui fait vivre le calvaire, et qui génère chez lui un énorme désarroi.

 

Cet impact perdure-t-il à l’âge adulte ?

À long terme, les séquelles sont plutôt d’ordre essentiellement psychologique. Une sous-estime de soi, une auto-dévalorisation, un sentiment de honte, une absence de confiance en soi, des troubles compulsifs alimentaires, des tendances suicidaires, des comportements à risque, des addictions, etc.

À l’adolescence, par exemple, des conduites sexuelles telles que la prostitution, des grossesses répétées chez les filles, des expériences homosexuelles chez les garçons, peuvent apparaître et se poursuivent à un âge plus avancé. Les victimes adultes ont du mal à établir des relations affectives durables. Les hommes sont perçus par les victimes de sexe féminin comme des prédateurs dont il faut se protéger. Elles souffrent de troubles dans leur vie sexuelle, où le plaisir est un but impossible à atteindre du fait des douleurs et du traumatisme qui lui sont associés. Un sentiment de souillure les taraude en permanence. Leur corps devient l’objet de la haine. Afin de se soustraire à ces tourments psychologiques permanents, elles ont des idées de mort.

 

Pourquoi les victimes tardent-elles longtemps à briser le silence ?

Il faut savoir que l’agresseur tient, en direction de sa victime, un discours où il prétend que cette relation incestueuse est tout à fait “normale”. Il n’hésite pas à recourir à l’intimidation ou à la violence pour conserver une emprise psychologique sur sa victime. L’abusé(e) est souvent sacrifié(e) par sa famille au détriment de la cohésion familiale. La plupart des victimes disent avoir parlé à leur entourage de ce qui leur est arrivé, mais qu’elles n’ont pas été écoutées. En revanche, la peur d’une grossesse, le besoin de se confier à quelqu’un, la culpabilité de ne pas protéger leurs frères et sœurs, le sentiment de trahison à l’égard de leur mère, etc., poussent les filles à dénoncer plus souvent leur agresseur que les garçons.

Pourquoi est-il toujours un sujet tabou au sein de la société française ?

L’inceste atteint la victime dans ce qu’elle a de plus intime: son corps, sa sexualité. Quand elle tente d’en parler autour d’elle, elle se trouve poussée dans ses retranchements, confrontée à son agresseur qui campe sur une position de déni catégorique. La victime éprouve des difficultés à porter plainte parce qu’on la culpabilise de vouloir délibérément détruire la famille. Mais également parce qu’elle anticipe la souffrance qu’elle aura à subir quand elle devra raconter et remémorer les faits.

Certains parents, de nature dépressive, ou bien victimes eux-mêmes d’abus sexuels durant leur enfance ou adolescence, s’accommodent de manière passive, et parfois perverse, de la situation et “ne veulent rien savoir”. D’autres, sous l’emprise de leur partenaire, sacrifient la victime pour sauver leur couple, et éviter l’éclatement de la famille. La peur du regard “dénigrant” de la société, et la crainte de perdre le statut social, empêchent également la libération de la parole des victimes. Ce sont là des éléments qui font de l’inceste un tabou et qu’il n’est dénoncé que rarement.w