Lahcen Daoudi: ‘‘Je n'ai pas le sentiment du devoir accompli’’

Par Mohamed Aswab
Lahcen Daoudi ©MAP/Hamza Mehimdate
Lahcen Daoudi ©MAP/Hamza Mehimdate
A l'âge de 73 ans, Lahcen Daoudi, ministre chargé des Affaires générales devrait quitter le gouvernement dans le cadre d'un remaniement imminent. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, son bilan, ses regrets mais surtout son testament politique.

BAB: Après tant d'années en politique, M. Lahcen Daoudi aura marqué la scène politique nationale au cours des deux dernières décennies. Cela vous fait quoi exactement ?

Lahcen Daoudi: Cela fait que je suis toujours moi-même. Je ne cherche pas à plaire ou à déplaire. Je me comporte comme je suis, indépendamment de ce que pourrait penser X, Y ou Z. Je pense que je suis resté moi-même. Certes, quand on est ministre, il faut marquer son passage. Si on vous oublie rapidement c'est que vous n'avez pas fait grand chose. Je pense que ce qui a été fait comme réformes, surtout au niveau de l'Enseignement supérieur, est très important. Mon passage au gouvernement doit avoir laisser des traces. Bonnes ou mauvaises, en tout cas il s’agit de traces !

Cinq ans à la tête du ministère de l'Enseignement supérieur et près de deux ans au ministère délégué chargé des Affaires générales, quelle est l'action ou la réalisation qui fait la fierté de M. Daoudi aujourd'hui ?

Il m'est difficile de citer une seule. Je n'ai pas en tête le classement, mais fusionner les universités de Rabat et de Casablanca était déjà une demande des syndicats et une attente depuis des décennies. C'était une action qu'il fallait entreprendre. Il y a aussi plein d’autres actions relatives à la question de l’équivalence de l'enseignement privé, le statut des enseignants qu’on a essayé de régler en débloquant la situation de milliers d'enseignants, la généralisation des écoles techniques, l’implantation d’instituts dans les provinces du Sud… Bref, on a poussé l’enseignement supérieur un peu. Et il y a beaucoup de choses qui attendent d’être faites ou qui sont entrain d’être faites.

En parlant de l’époque où vous étiez dans l’opposition. C’était quoi votre action phare?

à l’époque de l’opposition, l’action phare c’était de critiquer le gouvernement ! (Rires) On bossait dur. Mais, on avait toujours des experts parmi nous, c’est-à-dire qu’on n'était pas seuls à préparer les actions. Le groupe du PJD avait toujours des experts à ses côtés pour préparer les répliques. Et c’est pour cette raison que cela avait un impact au niveau de la société. L’opposition d’aujourd’hui, elle vient, elle crie et puis c’est tout! Il ne s’agit pas de crier, mais du contenu. S’il n’y a pas de contenu, crier n’a aucune importance. à ce titre, je tiens à remercier toutes les équipes qui ont travaillé avec nous pour faire avancer les
choses.

Comment avez-vous vécu votre passage d’un député de l’opposition à un ministre aux affaires générales ?

C’est le grand défi. Quand on est dans l’opposition, il est facile de crier. Les gens vous attendent sur ce que vous allez dire au parlement. Au gouvernement, ce n’est pas en criant que vous allez résoudre les problèmes. Il fallait faire des actions et rapidement. Ma devise c’était “les points d’inflexion”. Comme la société marocaine n’est pas habituée au changement -le rythme des réformes étant trop lent- ma devise c’était d’apporter tous les six mois une nouveauté à l’université pour habituer les gens au changement. Faire bouger les choses et surtout changer les mentalités. Le grand problème au Maroc c’est les mentalités. Il faut s’inscrire dans ce qui se passe dans le monde, sinon on va rester là où on est. Aujourd’hui, au rythme où les mentalités changent, on n’avance pas comme il le faut. On n’agit toujours pas sur la mentalité des gens, sur la culture dominante. Les médias ne font pas leur travail. Comment on va faire pour suivre la mondialisation ? Sinon, quelle est la couche marocaine qui est intégrée dans la mondialisation ? Elle est très mince. La société marocaine est en marge et on veut être compétitif à l’international. Or, on ne peut être compétitifs que si toute la société est compétitive et non seulement un créneau, une usine ou autre.
Justement, l’école et l’université sont des instruments de transformation de la société. Mais elles ne sont pas suffisantes. Le grand problème du Maroc c’est ça. C’est la transformation de la société. En plus, est ce qu’on a intégré la valeur travail comme moyen de promotion de la société. Quel est l’apport du citoyen lambda au travail ? Il y a de plus en plus de jeunes qui ne veulent pas travailler. Ils ont la main dans la poche. Il y a du job mais on veut pas le faire. Et la famille est responsable de ça. On a habitué nos enfants à la culture du “Tiens, tiens, tiens…” sans aucune contrepartie. Il n’y a rien au monde qui soit sans contrepartie. Dans nos écoles, nos enfants veulent la note gratuitement. On triche parce qu’on n’est pas habitués à l’effort. Dès le bas-âge, il faut habituer les enfants à l’effort. C’est une culture à changer. Après, les gens se plaignent du fait que leurs enfants ne veulent pas travailler ! C’est qu’ils ne les ont pas habitués à l’effort. Même nos écoles ont coupé les enfants de leur environnement.

Qu’en est-il du passage de l’homme de montagne à l’homme citadin ?

Je ne suis pas à Rabat. J’ai toujours été de passage à Rabat. Moi, mes week-ends, je les passe tout le temps hors Rabat. Je pars aux montagnes. Je vais là où je rencontre les gens de la campagne. Je passe mon temps à côté des bergers à contempler la nature. Je partage leur thé et leur pain au miel et à l’huile. Je fais de la marche en jean, casquette et baskets. Je discute avec les gens. Je ne suis pas rbati. Je suis un montagnard, je vivrai montagnard et je mourrai montagnard !
J’ai toujours été un paysan. Quand j’étais au collège, mon père me donnait du terrain pour le cultiver. J’avais un verger de pastèque, d’haricot et d’oignon... J’allais vendre mes oignons à Marrakech, la ville la plus proche de nous et, des fois, je ne récupérais même pas les frais du transport. Pour nos parents, le lien avec la terre était
sacré. On nous préparait pour être paysans, mais -Dieu en a voulu autrement- on a quitté la terre, mais il faut toujours y retourner. Je sais sentir l’odeur de la terre quand il pleut. Je sais distinguer les herbes le long des champs. Je reconnais chaque fleur de son odeur. Et ça ce n’est pas au niveau urbain qu’on l’apprend, mais parce qu’on a grandi dans la campagne. Et puis, moi j’ai horreur de vivre dans un appartement, cet horizon fermé. J’aime les horizons ouverts de la nature. En plus, quand on est rural, on connaît pas de zig-zag. Nous, les paysans, on ne connaît que le droit chemin. Ce n’est pas pour critiquer les citadins marocains, mais pour critiquer la culture citadine.
 

Après tant d’années, M. Daoudi, l’académicien, le militant, le ministre, le père de famille… N’est-il pas fatigué ?

Quoi ? Non ! Je fais toujours du sport. Je fais de la marche et du footing. Fatigué ? Non. Côté physique, jamais. Côté psychologique, il faut s’entretenir. Je ne suis pas fatigué. J’aime bien changer les choses. Je devais être ingénieur à IBM. J’ai réussi le concours en 1979. Mais, j’ai basculé vers l’enseignement supérieur. Je ne voulais pas être toujours dans le même job. J’ai fait un petit passage à l’Entraide nationale durant trois ans. Après, je suis retourné à l’enseignement. Donc, j’ai continuellement changé de job. Maintenant, après le gouvernement, ce sera l’occasion de travailler sur la Fondation Abdelkrim Al Khatib. Refaire de la recherche scientifique, quoi ! Chaque fois qu’on commence une nouvelle expérience, on rajeunit. On sort de la monotonie, de la routine. Et puis, il faut continuer de faire du sport. Fatigué? Jamais. Je ne sais pas rester assis dans un café. Je ne sais pas rester devant une télé. Je m’ennuie à rien faire. Je ne sais pas être inactif. Justement, parce qu’on nous laissait pas inactifs quand on était jeunes. C’est une question d’éducation et de culture.
Si c’était à refaire votre parcours...

Il est riche mon parcours, Dieu merci. Il y aurait, peut-être, des choses que j’aurais regrettées, notamment avoir vendu mes biens ! (Rires). J’ai vendu des biens à 500.000 dirhams alors qu’ils sont à 10.000.000 maintenant ! Mais, il ne faut pas regretter. J’ai vendu mes biens parce que je ne pouvais pas vivre avec un salaire de professeur à l’université. Même ministre, je vendais mes biens. On n’est pas venu pour nous enrichir, bien au contraire, on s’est appauvri. La politique m’a appauvri. Je serais archi-millionnaire maintenant si n’aurais pas vendu mes biens. Mais, je ne le regrette pas. Au niveau du parti, il fallait parcourir le Maroc et ça demandait de l’argent. J’ai vendu ce que je possédais comme biens à 90%. Je devais aussi financer les études des enfants et je dépensais de mes poches pour financer la campagne lors des élections. à chaque échéance électorale, je vendais un bien pour financer la campagne. Quand on fait du militantisme, on ne milite pas qu’avec la parole mais aussi avec ses biens. Quand vous croyez à un projet, il faut se sacrifier pour le concrétiser. Vous savez, au Bled, on dit que celui qui vend ses biens est un fou ! Mais, la politique a un prix.
 

L’enseignement supérieur vous tient, semble-t-il, tellement à coeur. Regrettez-vous le fait d’avoir quitté l’université ?

Vous savez, il est difficile de concilier la recherche et le militantisme. Vous choisissez de faire un doctorat d'État et il faut s’enfermer sur soi pendant huit ans. Mais quand vous faites de la politique, non. Vous n’avez plus le temps pour la recherche.
Et puis, pour construire le parti (Parti de la Justice et du Développement), il fallait bosser dur. Chose faite. Tous les leaders du parti étaient en déplacement continu. Et on n’avait pas d’argent. Chacun utilisait sa propre voiture, ses propres moyens.
Moi, personnellement, je ne mangeais que du pain, du miel et de l’huile. Je dormais n’importe où. Dans un petit patelin perdu, les militants qui nous recevaient n’avaient pas grand chose. J’avais toujours sur moi mon pot de miel et ça me suffisait.
C’était dur de construire, surtout avec un parti mal-aimé, comme le PJD ! On a passé de mauvais quarts-d’heure. On a voulu dissoudre le parti en 2003. Et même quand on a voulu créer le parti, du temps de feu Driss Basri (ancien ministre de l’Intérieur), ça n’a pas été facile. C’était très dur le départ, mais, Dieu merci, aujourd’hui le PJD est une construction solide. C’est l’un des piliers politiques du pays. Il y a des partis politiques qui ressemblent à des petites branches qui se plient facilement. Le PJD est bétonné.

En parlant du PJD, vous vous définissez toujours comme étant “islamiste”?

Mais, ce n’est pas honteux d’être islamiste ! Vous savez, les “ismes”, on peut les mettre dans toutes les sauces ! Je suis fier de mon appartenance, pourvu que ça colle à ma pratique d’être islamiste. Je revendique mon identité islamique. Je ne peux pas la nier. L’autre revendique son identité socialiste, communiste ou chrétienne, c’est son affaire à lui. Mais il ne faut surtout pas mélanger la rationalité avec les croyances. Vous avez un système de valeur qui vous aide tout en étant rationnel. Ce qui est scientifique est scientifique. Il n’y a pas la science du musulman et celle du chrétien ! C’est là où il ne faut pas faire de confusion. Il y a des choses rationnelles et elles le sont pour tout le monde. Mais, vous avez un système de valeur qui vous permet d’utiliser cette rationalité à l’intérieur de votre système. Donc, je ne revendique que mon système de valeur, mais la rationalité on la partage avec tout le monde. Chacun a sa spécificité, sinon comment faire pour adopter le même système !
Il est impossible de se détacher de soi-même pour intégrer un autre système. Je suis moi-même et je respecte l’autre, c’est aussi simple. Vous savez, l’islam m’habite. J’ai grandi dans une maison qui abrite une mosquée. Les enfants du village venaient apprendre le coran dans notre maison. Comment faire pour m’enlever ça du jour lendemain ? C’est impossible.

Tout compte fait, avez-vous le sentiment du devoir accompli ?

Jamais. Il faut être modeste dans la vie. Mon souhait c’est que j’aurais fait, d’abord, mon devoir envers le bon Dieu. “Et je n'ai créé les djinns et les hommes que pour qu'ils M'adorent”, prescrit le coran. C’est le premier devoir qu’il faut accomplir. Et le devoir envers Dieu et celui envers la société se confondent. La religion ce n’est pas que prier et faire le ramadan. C’est encore plus large que ça. Il s’agit de se conformer à son système de valeur. Mais, jamais on ne peut dire qu’on a fait ce qu’on devait faire ou ce qu’on voulait faire. Il faut toujours avoir les espoirs supérieurs aux réalisations. Il faut se fixer des objectifs volontaristes pour aller toujours plus loin. Certes, on peut échouer quelque part, mais comme disent les Français: “la réussite est la somme des échecs”. La vie est ainsi faite !

La presse a trop parlé de vous, de vos hauts et de vos bas. De votre vie privée et de votre action politique. Mais, qu’est ce qu’on ne connaît toujours pas de M. Daoudi ?

Oulala ! Comme je suis bavard, je ne sais pas ce que je n’ai pas encore dit ! (Rires). Cependant, il y a des petites choses que les gens ne connaissent pas trop de moi. Par exemple, la tentation de revenir ou pas au Maroc à l’époque où j’étais en France. J’ai fait mes études en France et je pouvais m’y intégrer facilement. On avait du boulot à portée de main. Il y avait donc de l’hésitation. J’étais étudiant à Lyon et j’avais un petit travail à Grenoble. J’avais le train payé, le repas payé et 100 francs l’heure, donc 800 francs le jour. L’été on travaillait facilement. Donc, on était riches même étudiants.
Mais deux choses, principalement, m’ont poussé vers le retour: aller participer à la construction du pays, c’était la devise du temps. Et comme je me suis marié très tôt, j’avais déjà un enfant quand j’ai obtenu mon doctorat. On s’est dit donc, mon épouse et moi, que cet enfant doit aller grandir au Maroc et non pas en France.
Donc, pour revenir au Maroc on devait être plus forts que la tentation matérielle.
En plus, il y a autre chose dont on n'a jamais parlé: mes enfants ont bien la nationalité française mais ils n'ont jamais fait la Mission française. Ils ont fait leurs études à l’école marocaine. C’était du militantisme, pour le pays...

Quelle est la plus grande crise que M. Daoudi a dû confronter. Une situation au bout de laquelle vous auriez pu lâcher?

Lâcher ! Jamais. Jamais je me suis dit là je suis battu. On est des ruraux, des montagnards. On marchait pieds nus. Moi, par exemple, j’ai été piqué deux fois par un scorpion. Une fois, c’était un été. Je me suis collé contre un mur à la maison et un scorpion m’a piqué dans le ventre, mais heureusement qu’il y avait les moissonneurs à l’extérieur. Ils sont vite intervenus. On m’a coupé un peu la peau pour sucer le poison. C’était un incident des plus ordinaires !
Et puis, même si ma famille avait des terrains, ces derniers ne valaient rien dans le temps. Dans les années 50, si vous mangiez du pain blanc vous faisiez partie riches ! On était très contents de monter dans le camion, partir ramasser du blé. En plus, l’école était très loin de chez nous. Et comme il faisait très froid, on rêvait toujours d'avoir des sandales en plastique, parce qu’on marchait sur le ruisseau d’eau qu’est chaud l’hiver ! On ne revenait pas entre 12h-14h. On nous servait de la soupe avec beaucoup de pois chiche. Donc, pour répondre à votre question, non. J’ai vu pire... (Rires)

Un dernier mot, M. Daoudi, en guise

de testament politique...
Brièvement, un être humain ne peut pas vivre sans système de valeurs, sans amour de son pays et sans amour du travail. L’argent ne doit pas être une finalité en soi. Si c’est le cas, on est à côté de la plaque! Il y a mille façons de gagner de l’argent, mais ça ne doit pas être la finalité suprême.
Aussi, pour les croyants, il faut remplir son devoir envers le bon Dieu. Mais être croyant, c’est aussi être un bon travailleur, quelqu’un qui ne triche pas, qui n’est pas jaloux vis-à-vis des autres et qui se comporte en bon citoyen. Comment faire en sorte que nos enfants grandissent dans le cadre d’un système de valeurs et se comportent en bons citoyens ? C’est la grande question qui doit nous préoccuper aujourd’hui. Nos enfants doivent aimer travailler, et pour cela, il faut que la famille, l’école et la rue fassent leur travail.
C’est un cri d’alarme: notre système de valeurs est agonisant. Penser le nouveau modèle de développement, c’est aussi penser au ciment de la société qui n’est autre que le système des
valeurs.

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