L'ANC, le banditisme au sommet de l'État

Par Hamid Aqerrout
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Les ennuis judiciaires de l’ANC, parti à la tête du pouvoir, se poursuivent, et avec eux les clivages se creusent entre les deux clans pro-Zuma et pro-Ramaphosa. De plus en plus de voix appellent à la suspension des dirigeants du parti soupçonnés de crimes financiers.

Vol, pots de vin, trafic d’influence, fraude et blanchiment. L’ANC, parti au pouvoir en Afrique du Sud, est actuellement au cœur d’une tempête politico-judiciaire qui défraye la chronique, impliquant plusieurs de ses hauts responsables.

Avec le resserrement de l’étau judiciaire contre les principales figures du parti, les fissures s'élargissent et ceux qui prévoyaient que la récente réunion du Comité exécutif national (NEC) serait passionnée, ont été confirmés dans leur pronostic.

Deux clans de ce parti anti-apartheid sont à couteaux tirés: ceux qui soutiennent l’actuel chef de l’Etat Cyril Ramaphosa et les partisans de l’ancien président Jacob Zuma et de l’actuel secrétaire général de l’ANC, Ace Magashule, qui sont en mauvaise posture pour des affaires de corruption. 

 

Affaires de corruption: le SG du parti au banc des accusés 

 

De l’aveu même de Ramaphosa, également président du parti, des divisions sont apparues au sein de l’ANC et, contrairement au passé, elles sont maintenant en train de faire une spirale dans l'arène publique et inquiètent même les Sud-Africains.

Et pour cause, plusieurs affaires de corruption impliquant des hauts responsables du parti, dont Zuma et Magashule. 

En novembre dernier, un mandat d'arrêt a été émis contre Magashule, l’un des six hauts responsables de l’ANC, poursuivi pour 21 chefs d'accusation de fraude et de corruption, alternativement de vol et de blanchiment d'argent, résultant du scandale financier de l'amiante de l'État libre d’un montant de 255 millions de rands (plus de 16 millions de
dollars).

L'acte d'accusation émis par l'Autorité nationale des poursuites détaille une poignée de gratifications qu'il aurait acceptées ou tolérées au nom d'autres personnes de la part de l'homme d'affaires Ignatius Mpambani, le patron assassiné de Diamond Hill Trading.

 

Rester ou se retirer, telle est la question

 

Pour de nombreux observateurs, Magashule, 61 ans, compte comme l'accusé numéro 13 dans l'affaire de l'amiante et est de loin le plus haut responsable politique arrêté à ce jour dans le cadre du soi-disant scandale de capture d'État qui a entraîné la perte de milliards de fonds publics dans des entreprises de recherche de rente. 

Réunie en urgence pour éteindre le feu à la maison ANC, la Commission d'intégrité du parti a demandé à ce dernier de se retirer de ses fonctions, en attendant l'issue de son affaire de corruption devant la justice. Les décisions prises dans les conférences du parti doivent s'appliquer “sans crainte ni faveur”, a affirmé la Commission dans son rapport soumis au Comité exécutif national (NEC), notant que l'une des résolutions stipule que les membres du parti officiellement accusés devraient se retirer de leurs fonctions en attendant le jugement final de la justice.

Réponse du berger à la bergère, le porte-parole de l'ANC, Pule Mabe, a déclaré aux journalistes que Magashule resterait en fonction jusqu'à ce que la plus haute instance décisionnelle du parti, le Comité exécutif national, se réunisse l'année prochaine pour adopter ou rejeter le rapport de la commission.

Reste maintenant à savoir si Magashule va se plier à la décision de la Commission d'intégrité. Interrogé à ce sujet, il a soutenu que les mesures punitives contre tout membre accusé de corruption et de fraude devraient être traitées de manière équitable et transparente.

Le cas du SG du parti n’est pas seul dans cette tempête judiciaire. Il rejoint ainsi une longue liste de politiciens et de hauts responsables au sein de l'ANC poursuivis pour des allégations de corruption.

 

De Zuma à Magashule, la saga continue

 

C’est le cas particulièrement de l'ancien président Zuma (2009-2018) engagé dans un bras de fer avec la Commission judiciaire d'enquête sur la corruption, présidée par le juge Raymond Zondo. M. Zuma, qui a appelé les membres de l'ANC à ne pas coopérer avec la Commission, a refusé de déposer ses déclarations sous serment, exigées par la Cour constitutionnelle du pays à la demande urgente de la Commission d'enquête.

Il fait face, ainsi que des hauts responsables gouvernementaux et du parti, à un flux continu d’allégations de corruption et d’abus de fonction. 

Un total de 783 chefs d’inculpation ont été portés contre lui devant les tribunaux et une décision judiciaire récente a rejeté sa demande de clôturer l’enquête sur la corruption à haut niveau impliquant ses associés.

Suite à ces affaires abracadabrantes, d’aucuns relèvent une réelle crainte au sein de l'ANC que le parti ne perde le pouvoir aux élections générales de 2024 s'il continue sur sa voie actuelle de destruction.

En effet, les allégations de corruption à l'encontre de ses dirigeants et de ses membres, la perte de crédibilité due à de mauvaises performances dans la prestation de services et l'incapacité d'attirer les jeunes exposent le parti au risque de perdre le pouvoir.

Un point de vue que partagent de nombreux Sud-africains pour qui toutes ces affaires louches, entre aveux, rétractations et rebondissements, continuent à jeter le discrédit sur un parti historique incarnant la lutte contre l’apartheid et révélant une crise aiguë en son sein.

Le chef de la politique de l'ANC, Jeff Radebe, déclara à ce propos que dans le pire des cas, l'une des possibilités est que le parti puisse devenir si affaibli qu'il pourrait être contraint à des gouvernements de coalition ou transféré sur des bancs de l'opposition à la législature.

L'autre possibilité, estime-t-il, était que l'ANC pourrait encore rester une force dirigeante dans le pays arc-en-ciel, mais que “son unité d'objectif, de valeurs et de position sera compromise à tel point que son caractère même de mouvement populaire, une force disciplinée de la gauche, appartiendra au passé”.w