L’argent couleur ‘‘Rouge safran’’, roman de Yasmina Rheljari

Par Bouchra Fadel
“Rouge safran” de Yasmina Rheljari ©DR
“Rouge safran” de Yasmina Rheljari ©DR
On dit que l’argent n’a pas d’odeur, mais pour Ahraz, un montagnard devenu homme d’affaires richissime, il a une couleur: rouge safran. Cette épice, symbole d’opulence et de raffinement, est au centre du nouveau roman de Yasmina Rheljari.
“Rouge safran” de Yasmina Rheljari, paru récemment aux éditions Le Fennec, est un roman d’apprentissage en ce sens qu’il retrace l’histoire de l’ascension d’un villageois, devenu l’un des hommes d’affaires les plus riches du pays grâce à son ambition et à son génie.
Après cinq décennies de travail acharné, Ahraz était à la tête d’une entreprise plus que florissante de production de safran qui distribuait ses produits partout dans le monde. Son business ignore les crises ou l’inflation, car “dans le même plat le plus simple, on met toujours une pointe de sel, de paprika ou de safran; n’est-ce pas ?”.
Après avoir fait du chemin, Ahraz, cet orphelin des montagnes, décide de se retirer de son poste de PDG actif de son entreprise Alkanz et de chercher à qui passer le flambeau. Pour cela, il faudra qu’il trouve quelqu’un “qui a l’audace, qui détectera les opportunités avant tout le monde; une personne qui a le don de fédérer et de prendre des risques”. En somme, trouver une personne qui a le courage requis à l’effet de faire bouger les frontières invisibles de son environnement et, face à la concurrence, d’innover, d’anticiper en permanence.

L’or rouge qui attise toutes les convoitises
C’est à cette fin qu’il confiera cette mission de recherche et d’évaluation à Ahmed Boutazoulit, le narrateur, le premier combattant, celui qui était à ses côtés, cinquante années plus tôt, au moment du démarrage de l’aventure. Chasseur de têtes, omniprésent et omniscient, le narrateur est partout et sait tout sur les personnages du roman. Ces derniers disputeront le gros lot et chacun incarnera une forme d'ambition singulière avec des revanches à prendre sur la vie ou sur les autres.
Mais s’il est vrai que l'ambition est une qualité appréciable, qui permet d'avancer et de réaliser ses projets, il n’en demeure pas moins qu’elle a ses limites qui peuvent se trouver là où cette qualité devient un défaut, là où ce trait de caractère devient insupportable aux yeux des autres.
Il en fut ainsi au début, quand Mustapha, le frère aîné de Ahraz, eut un comportement malhonnête: il trafiquait le safran, allant jusqu’à “rajouter du blanc de poulet teint et même de la poudre de brique”. Mais que dire de ceux qui, en n’ayant pas de rêves, n’ont aucun chemin à suivre ? Ils sont simplement conformistes ou passifs, mais tous démotivés, amers, vindicatifs.
“Rouge safran” s'achève sur un coup de théâtre qui résonnera longtemps dans les oreilles du lecteur et qui émane, sans aucun doute, de la volonté toute de subtilité de l’écrivaine de mettre à nu ce côté dramatique de la condition humaine.
Le roman donne à réfléchir sur une autre question: la dictature parentale. Autrefois, la question du choix du métier ne se posait même pas. Le fils, tenu de se plier aux injonctions de son géniteur, devait suivre les traces de son père sans rechigner.
Le dicton bien de chez nous qui dit “Snâat bouk la ighelbouk” sous-entend que “si tu exerces la même fonction que ton père tu seras toujours vainqueur”. Ce vieux dicton illustre bien cette tradition qui veut que le géniteur qui donne la vie transmet également à sa progéniture le métier qui lui permettra d’y faire face. Le père oriente, en effet, le destin professionnel de ses enfants vers le métier que lui-même exerce car il y dispose des compétences et des appuis nécessaires qui lui permettront d’assurer leur avenir. L’adolescent n’a pas le droit de s’écarter de la voie tracée par son géniteur. N’ayant pas le droit de rêver d’une vie différente de celle qu’ont menée leurs pères, les fils sont donc voués à suivre les traces de leurs aïeux. Ainsi, on est artisans de père en fils ou fermiers de père en fils. Tel fut le cas du patron de la grande entreprise “Alkanz”. “Lorsque ses parents avaient perdu la vie dans cet horrible accident, Ahraz, qui avait à peine 13 ans, avait repris le lopin de terre de ses parents et s’occupait de tout: les semailles et la récolte du safran. Le jeune patron supervisait tout dans les moindres détails et réinvestissait ses gains pour augmenter la taille de sa société. Le travail, le sien, avait fini par payer et le succès fut au rendez-vous: à 65 ans, il est arrivé à la tête d'une des plus grandes entreprises qui rivalisent avec de plus gros concurrents internationaux”.

De la fiction mais aussi de la documentation
“Rouge safran”, à travers bien de ses péripéties savamment transcrites et pertinemment racontées, demeure un captivant roman. Au-delà de l’intrigue et de la fiction, c’est un roman richement renseigné et documenté sur “l’environnement du safran”. En dilettante et sans en donner l’air, il nous informe sur bien des aspects de ce singulier et indispensable ingrédient de notre terroir agricole et patrimoine culinaire national (ses propriétés et caractéristiques, ses vertus et différentes utilisations dans le monde de la gastronomie, etc).
Yasmina Rheljari, inspirée et audacieuse, dresse un tableau sans concession et non sans subtilité du monde de l’entreprenariat, avec quelques excès habilement intégrés dans le déroulement de l’histoire.
Un milieu insoupçonné et encore inconnu, loin de nos propres images qu’on s’en fait de l’extérieur, un “monde effrayant et complexe” mais foncièrement humain qu’elle connait et dont elle nous fait une ébauche saisissante des secrets, délices et travers.
“Rouge safran” demeure tout de même fort plaisant, attrayant, palpitant; il est rédigé et compartimenté d’une manière habile et précise, une écriture séduisante et soutenue alternant au besoin des monologues intérieurs pour faire plonger le lecteur au cœur des pensées confidentes du narrateur et des dialogues contribuant à l’avancement du récit.
Et l’on se régale, du safran et du roman !