Le cri de détresse qui embrase les USA

Par Omar Achy
Les manifestations de protestation contre le racisme se poursuivent aux  Etats-Unis ©MAP/EPA
Les manifestations de protestation contre le racisme se poursuivent aux Etats-Unis ©MAP/EPA
Il a suffi d’un cri de détresse pour mettre à feu et à sang tout le territoire des
Etats-Unis. Les souvenirs, encore vivaces, du lourd passé d’esclavage et de racisme ont tout à coup resurgi. Et l’onde de choc créée par cette énième tragédie contre les noirs n’est pas près de s’estomper. Alors que les politiques se renvoient la responsabilité et les accusations, les Américains réclament justice et ne comptent pas tourner la page de sitôt.

“S'il vous plaît, je ne peux pas respirer”. Le cri de détresse de George Floyd, l'Afro-américain tué lors d'une interpellation musclée de la police, le 25 mai dernier à Minneapolis, a indigné le monde et embrasé une Amérique toujours aux prises avec les démons de la discrimination raciale et les injustices envers les Noirs, aujourd'hui exacerbées par l'ampleur de la pandémie de coronavirus et une profonde crise économique. L'enregistrement vidéo des derniers instants de l'homme de 46 ans menotté et plaqué au sol par plusieurs policiers, dont l'un d'eux s’agenouillant sur son cou durant presque neuf minutes, a fait le tour de la planète. Deux autopsies ont conclu qu'il s'agit d'un homicide. Les quatre officiers impliqués ont été immédiatement licenciés mais au départ, seul un a été inculpé de meurtre au troisième degré. Ce n'est que plus d'une semaine plus tard, à l'issue d'une vague de protestations, parfois violentes, que les faits ont été requalifiés d'homicide volontaire. Le policier ayant asphyxié la victime a été inculpé de “meurtre non prémédité” et les trois autres agents présents désormais poursuivis pour complicité. Entre temps, de l'ouest à l'est du pays, des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues dans des manifestations d'une ampleur jamais vue aux Etats-Unis depuis des décennies pour décrier la discrimination raciale et la violence policière. Les maires d'une quarantaine de villes se sont vus contraints de décréter un couvre-feu.

Le “Juneteenth”, jour férié à la mémoire des esclaves

C'est la première fois qu'un nombre aussi important de dirigeants locaux émettent simultanément de tels ordres face à des manifestations depuis 1968, après l'assassinat du leader de la lutte pour les droits civiques des noirs, le révérend Martin Luther King.

Ces développements surviennent alors que des millions d'Américains s’apprêtent à commémorer, vendredi 26 juin, l’anniversaire de la fin de l’esclavage dans une ambiance particulière marquée cette année par une forte poussée pour dénoncer un racisme systémique révélé à nouveau, au grand jour, par des bavures policières qui suscitent émoi et indignation aux Etats-Unis et à travers le monde.

Des manifestations ont eu lieu dans les grandes villes à l'occasion du 155ème anniversaire du “Juneteenth” (contraction de juin et de 19 en anglais), lorsqu'en 1865 des esclaves de Galveston au Texas ont été affranchis de l'esclavagisme.

Des appels incessants ont été lancés pour faire de cet anniversaire un jour férié célébré par l'ensemble du pays. Sans attendre, de nombreuses entreprises comme Twitter, Nike, Target et d'autres grandes sociétés américaines ont décrété Juneteenth comme jour férié payé cette année.

Dans cet élan, John Cornyn, sénateur républicain du Texas, d'où l'évènement est originaire, a annoncé qu'il compte présenter un projet de loi pour en faire un jour férié au niveau fédéral. Quatre sénateurs démocrates, dont les deux anciens candidats à la Maison Blanche, Kamala Harris de Californie et Cory Booker du New Jersey, ont fait part d'une proposition similaire.

L’agenda électoral bousculé 

Par respect pour cet anniversaire, le président américain Donald Trump a dû repousser son rassemblement électoral à Tulsa, en Oklahoma, affirmant qu'il le fait par respect pour la date qui commémore la fin de l'esclavage aux États-Unis.

Ce rassemblement électoral serait le premier de Trump depuis qu'il a pris une pause de trois mois en raison de la pandémie de coronavirus. Il était initialement prévu ce 19 juin, une date et un lieu qui ont déclenché un tollé alors que le pays est secoué par les protestations nationales contre la brutalité policière, en particulier contre les Afro-Américains.

Loin d'être isolé, rien qu'au vu des faits récents ayant relancé le débat sur les violences à l'encontre des Noirs, le drame survenu à Minneapolis dans le nord du pays a constitué un véritable “électrochoc” offrant l'occasion d'exprimer la colère de milliers d'Américains face à un racisme encore endémique.

Recueillement en hommage à George Floyd, l'Afro-américain tué lors d'une interpellation musclée de la police, le 25 mai dernier à Minneapolis ©MAP/EPA
Recueillement en hommage à George Floyd, l'Afro-américain tué lors d'une interpellation musclée de la police, le 25 mai dernier à Minneapolis ©MAP/EPA

Les rassemblements largement pacifiques ont parfois dégénéré en affrontements violents donnant lieu à des scènes de pillages et à des incendies de voitures et d'immeubles. La police a eu recours au gaz lacrymogène, aux tirs de balles de caoutchouc, aux grenades assourdissantes et aux coups de bâton pour disperser les protestataires en colère.

Pour les manifestants, nombreux ayant le poing levé qui rappelle ceux des athlètes Tommie Smith et John Carlos dénonçant la ségrégation raciale aux Jeux olympiques de Mexico en 1968, il s'agit de réclamer des comptes aux policiers responsables de l'arrestation mortelle de M. Floyd. Mais au-delà, c'est l'heure pour dénoncer une discrimination raciale systématique exacerbée aujourd'hui par les ravages de la pandémie de coronavirus et son corollaire de récession économique.

Des slogans comme “je ne peux pas respirer”, “Black Lives Matter” (La vie des Noirs compte) ou encore “le racisme est la vraie pandémie” ont été les maîtres mots des manifestants de ce mouvement antiraciste qui a gagné, dans certaines villes où les défilés se sont passés dans le calme, la solidarité des policiers. Certains d'entre eux ont même accepté de mettre un genou à terre en réponse à l'appel des manifestants reprenant une posture choc rendue célèbre en 2016 par le joueur de football américain Colin Kaepernick qui avait boycotté l'hymne national pour dénoncer les violences policières contre les Noirs.

À bas le “racisme institutionnel” !

Le président américain Donald Trump qui a qualifié de “choquante” la vidéo de la mort de M. Floyd, n'a pas tardé à blâmer des radicaux de gauche, dont le groupe d'extrême gauche “Antifa” (antifascistes), qu'il compte inscrire comme “terroriste”, pour les “émeutes et l’anarchie”. Il a ensuite menacé de déployer l'armée pour rétablir l'ordre et la sécurité.

Pour son rival démocrate à l'élection présidentielle de novembre prochain, l'ancien vice-président Joe Biden, cette dernière bavure policière est plutôt un “électrochoc pour notre pays. Pour nous tous”.

Tout en condamnant les actes de violences, il a déploré le “racisme institutionnel” qui ronge les Etats-Unis.

Dans une claire bataille sur la vision à venir pour l'Amérique, l'ex-président Barack Obama a accusé Trump d'avoir “transformé ce pays en un champ de bataille divisé par les vieux ressentiments et les peurs nouvelles”. La réplique du clan de M. Trump n'a pas tardé: Biden “a clairement fait le calcul politique grossier que les troubles en Amérique sont un avantage pour sa candidature”.

 Selon une base de données du Washington Post sur les tirs impliquant la police, les Noirs américains sont également deux fois plus susceptibles d'être abattus et tués par la police que les Américains blancs.

La violence policière a toujours été à l'origine des violentes révoltes des Noirs et de leurs alliés. La violence policière engendre une résistance violente”, a commenté Ibram Kendi, directeur du Antiracist Research and Policy Center de l'American University à Washington DC.

De “J’ai un rêve” à “Je ne peux pas respirer”… 

Ce lourd passif de “racisme systémique” a fait réagir l'ancien président George W. Bush qui a exhorté la société américaine à confronter “cette tragédie, qui s'inscrit dans une longue série de tragédies similaires”.

Cela ne devrait pas être normal dans l'Amérique de 2020. Cela ne peut pas être normal”, a renchéri, de son côté, le premier président noir du pays, Barack Obama.

Au-delà des Etats-Unis, des manifestations pour décrier le racisme et la brutalité policière ont été organisées dans de nombreuses capitales à travers le monde avec pour refrain: “Je ne peux pas respirer”, la phrase que George Floyd répétait avant de perdre connaissance et succomber sous le poids du policier blanc agenouillé sur son cou.

Pour le président du prestigieux cercle de réflexion Brooking Institut, John R. Allen, “à bien des égards, les vestiges les plus odieux de l'esclavage ont persisté en Amérique jusqu'à ce jour, et ces dernières tragédies ne sont que la manifestation continue de cet héritage terrible et brutal”.

Tout en condamnant les actes de vandalisme et de pillage qui ont émaillé les manifestations, la présidente de “The Heritage Foundation” Kay Coles James, s'est interrogée, dans la même veine: “combien de personnes de plus doivent-elles mourir et combien de fois des déclarations de sympathie devront-elles être émises? Combien de fois des manifestations devront-elles avoir lieu? Combien de comités devront-ils encore être formés jusqu'à ce que l'Amérique admette que le racisme est toujours un problème?”.

Le meurtre insensé et totalement injustifié de George Floyd - un homme noir non armé - par un policier blanc à Minneapolis devrait choquer la conscience de l'Amérique”, a noté la présidente de ce groupe de réflexion conservateur proche des républicains.

Et “tant que l'Amérique remet la justice à plus tard, nous sommes dans la position d'avoir ces récurrences de violence et d'émeutes encore et encore”, avait prévenu Martin Luther King, prix Nobel de la paix rendu célèbre par son combat contre la ségrégation raciale avec en 1963 le célèbre discours “I have a dream” devant 25 000 personnes, à Washington D.C. Il avait été assassiné par un ségrégationniste blanc cinq ans plus tard. 

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