Le ‘‘Kessal’’, le thérapeute des corps et des âmes

Par Adil Chadli
De ses mains expertes, le Kessal crée un contact qui apaise, nettoie et revitalise ©MAP/Hamza Mehimdate
De ses mains expertes, le Kessal crée un contact qui apaise, nettoie et revitalise ©MAP/Hamza Mehimdate
Incontournable dans les bains maures marocains, le “Kessal” est un métier qui a résisté au temps. Car, outre ses talents de “masseur” et son corps d’athlète, ce personnage a le savoir d’un rhumatologue et le sens d’écoute d’un psychanalyste. Portrait moderne d’un amphibien qui nage dans la saleté pour chasser toxines des corps et peine des esprits.

Son terrain de jeu est si fragile et sensible. C'est le corps humain. Un corps plein de vie et de complexités pour lequel notre “Kessal”, pas comme les autres, fait des études et mène des recherches dans l'objectif de ne pas tordre une articulation, de ne pas engourdir un muscle ou encore pour ne pas froisser la peau de ses clients.
Noureddine, un jeune “Kessal”, maître des lieux au bain maure New Feelings, à Rabat, passe son avant-bras, qui glisse doucement grâce à un savon destiné au massage, sur le dos de son client. À poings légèrement fermés et entrelacés, il fait dilater les muscles du cou en continuant vers l'ensemble du dos et des bras avant d'atteindre les genoux et les mollets auxquels il réserve un traitement spécial. Des étirements, des mouvements et des actions qu'on applique uniquement aux sportifs, en guise d’échauffements. En effet, Noureddine est un ancien athlète contre qui le sort s'est acharné mais qui n’a jamais baissé les bras. En atteste sa conversion vers le métier de “Kessal”. Une profession qu'il exerce avec passion en profitant de son expérience en tant qu’athlète et en s’épaulant d’un corps qui garde les effets perpétuels du sport.

Un masseur, un érudit et un psychanalyste !

Celui qui a également perdu son commerce ne rate pas la moindre occasion pour innover en matière de techniques de massage, de gommage et de bien-être. En accédant à ce bain maure moderne, il y a un an, ce jeune âgé de 38 ans, allie techniques traditionnelles et modernes dans son contact avec le corps de l’homme. Magnanime, il partage son savoir-faire avec ses trois collègues au Hammam. Le tout pour le bien-être des baigneurs. Un domaine auquel il accorde un intérêt particulier en lisant des ouvrages sur l'anatomie, la morphologie et la physiologie du corps. En profitant pleinement de son temps libre durant les premiers jours de la semaine, avant que cela ne chauffe le vendredi, le samedi et le dimanche, jours de grande affluence au bain maure, Noureddine peut lire des dizaines de livres. Objectif: acquérir de nouvelles connaissances outre celles qu’il possède dans les domaines des nouvelles technologies et du sport.
Multi-casquettes, l’originaire de la ville de Rabat a développé un sang-froid imperturbable et un sens d’écoute irréprochable. Que son client soit en colère, arrogant ou exécrable, Noureddine reste toujours de marbre. En plus du tempérament des clients qu’il gère avec délicatesse, le technicien contrôle et manipule, au-dessus d’un grand bloc de marbre lisse et mouillé, le corps humain. D’un seul revers de main, il fait glisser son client, de corpulence grande ou petite, facilement de gauche à droite et de haut en bas. De ses gestes, de ses actions et de ses outils, il arrive à créer un contact sensuel qui peut se transformer en une intimité avec le corps humain. Succombant au charme de cette intimité, le baigneur laisse son corps -et pourquoi pas son âme ?- entre des mains de confiance tout en éprouvant des sensations de sérénité et de tranquillité absolues.
Au-delà de l’intimité corporelle, Noureddine crée également une intimité personnelle avec ses clients. Certains partagent avec lui leur joie et bonheur tandis que d’autres lui racontent leurs soucis et malheurs. Enfin, c’est un bon entendeur !

Un amphibien à la chasse des saletés

Pourtant, tout n'est pas rose dans le travail de Noureddine. Passer 4 à 5 heures d'affilée d'intenses efforts dans un espace où la chaleur peut frôler les 40 ou 50°C n'est pas donné à tout le monde. Garantir à chaque individu une séance d'au minimum 45 minutes et prendre soin de son corps, requiert une longue haleine. Pour supporter la chaleur élevée, le nombre de clients qui peut atteindre jusqu'à 15 personnes, notamment durant le week-end et la charge de travail, le maître-serviteur a trouvé des solutions efficaces qu'il nous explique minutieusement et dans l'esprit d'un scientifique, fin connaisseur de son corps et de ses besoins.

En plus du gommage, le “Kessal” peut offrir, en contrepartie d'un peu plus d'argent, une séance de massage  ©MAP/Hamza Mehimdate
En plus du gommage, le “Kessal” peut offrir, en contrepartie d'un peu plus d'argent, une séance de massage  ©MAP/Hamza Mehimdate


Pour se rafraîchir, il verse de l'eau froide sur son corps en se focalisant en particulier sur les genoux. Ainsi, il récupère son souffle et permet aux battements de son cœur de reprendre leur rythme normal. Face à la déshydratation, Noureddine ne cesse de boire de l'eau, affirmant qu'un jour il a bu 15 litres d'eau, un record. Quant à l'énergie, il se repose de 15 à 30 minutes après avoir servi successivement quatre ou cinq habitués du Hammam. “Je suis une grenouille dans un bain chaud”, nous lance dans un moment de rigolade Noureddine, soulignant, toutefois, la capacité de cet amphibien à s'adapter au froid glacial et à la chaleur torride. Fier de son job, Noureddine le fait de bout en bout. Premièrement, il accueille le client qu'il conduit à l'étuve, la salle la plus chaude du bain maure, pour une bonne séance de sudation. Puis, il enduit son corps de savon noir qui facilite l'opération de gommage. Ensuite, il rince le corps de la personne avant de commencer un gommage satisfaisant à l'aide d'un gant rêche (le kiss) permettant d'extraire la peau morte. Le massage doux et relaxant est pour la fin de la séance. Et ce n'est pas tout. Le “Kessal” s'occupe même des affaires personnelles et des vêtements intérieurs du baigneur.
Même “baignant dans la saleté des autres”, Noureddine, père de famille, voit en sa profession de “Kessal” un métier honorable vu qu'il élimine les toxines du corps ainsi que les idées noires qui peuvent tarauder l'esprit de son client. Chez Noureddine, la passivité n'a pas de place. La positivité, l'ambition et la serviabilité sont des traits de personnalité de cet être humain.

 

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