‘‘Le Maroc s’est frayé un chemin particulier’’

Par Amine Harmach
Abdelmalek Alaoui, président de l'Institut d'intelligence stratégique ©MAP/Hamza Mehimdate
Abdelmalek Alaoui, pdt de l'Institut d'intelligence stratégique ©MAP/Hamza Mehimdate
Selon Abdelmalek Alaoui, c'est grâce à un train de réformes, dont la cadence s'accélère d'une année à l'autre sous l'égide de SM le Roi Mohammed VI, que le Maroc est devenu ce qu'il est aujourd'hui: Un grand pays influent dans sa région et respecté dans le monde.

BAB: Dans quelle mesure les choix stratégiques opérés par le Maroc, il y a 20 ans, portent-ils leurs fruits aujourd'hui ?

Abdelmalek Alaoui: A l’échelle d’un pays, deux décennies constituent un temps long et court à la fois. Ce n’est pas encore une génération, mais c’est déjà un horizon qui permet de mesurer la justesse des choix stratégiques opérés. Dans le cas du Maroc, je dirais que les déterminants stratégiques qui nous impactent ont démarré il y a plus de 20 ans, avec notamment l’ouverture sur le monde décidée au début des années 90 – dont le sommet du GATT de Marrakech en 1994 constitue un symbole- ou encore l’alternance politique de 98.
Ces deux éléments fondateurs ont ensuite été très fortement amplifiés par les choix de Sa Majesté le Roi Mohammed VI axés sur une politique d’investissement très forte, une réduction des disparités territoriales avec la réhabilitation de la zone nord, et surtout, des gestes très forts sur le plan sociétal que sont l’IER et la réforme de la Moudouwana, sans lesquels le Maroc de 2019 ne serait pas ce qu’il est.
De surcroît, le double avantage de la stabilité institutionnelle et macro-économique, qui constitue le socle incompressible sur lequel est bâti le Maroc contemporain, a permis la croissance relativement forte des vingt dernières années, qui s’est stabilisée autour de 4,5%. Enfin, la consolidation du cheminement démocratique, avec la révision constitutionnelle de 2011 qui consacre une redistribution des pouvoirs entre le Roi et l’exécutif, constitue une pierre additionnelle à l’édifice marocain moderne. Nous devons donc raisonner en termes de bloc lorsque l’on appréhende le Maroc, car le Royaume constitue un tout indivisible et non un ensemble
disparate.

Qu'est-ce qui fait que le Maroc a désormais une place dans la cour des grands ?

Je ne sais pas ce que signifie “cour des grands” à l’échelle d’un pays qui reste relativement modeste en termes de population et de géographie. Incontestablement, le Maroc est dans le peloton de tête des nouvelles puissances africaines et a parcouru un chemin substantiel au cours des décennies passées qui lui confère un poids important. Mais ceci ne se réfère pas uniquement au poids économique ou militaire. La parole du Maroc est d’abord attendue sur quelque chose de plus “immatériel”, tel le leadership religieux de l’Islam du milieu, ou la capacité du Royaume à organiser les chemins de la médiation. Dans ces domaines, incontestablement, le Maroc s’est frayé un chemin particulier qui n’était pas tout à fait écrit.
Lorsque l’on voit notamment la diversification des alliances et les égards particuliers réservés au Maroc lors des grandes rencontres internationales – telles que la commémoration de l’armistice à Paris ou la COP21-, l’on ne peut qu’être admiratifs de la place stratégique que le pays a réussi à ravir, malgré la modestie de notre poids économique ou militaire. De surcroît, il ne faut pas ici raisonner en termes d’appartenance ou pas à un “club”, car le Maroc doit continuer à tracer sa voie particulière.
 

Vous dites que la géographie marocaine constitue un atout insuffisamment exploité par le Royaume. Pourquoi ?

Le Maroc a souvent regardé soit au Nord, soit au Sud, mais jamais de manière globale comme trait d’union ou “HUB” vers l’Afrique ou l’Europe, bien qu’il y ait eu un certain nombre de discours qui affirmaient cette vocation de
passerelle.
A mon sens, le Maroc a très bien exploité sa géographie dans l’industrie, le portuaire ou la logistique, mais encore insuffisamment sur les services, alors même que nous disposons d’avantages compétitifs dans ce domaine.
Il est à ce titre intéressant de constater que cette logique de “trait d’union” entre les deux rives de la Méditerranée est peu exploitée, sauf lorsqu’il s’agit de sujets “négatifs” tels que les migrations clandestines, où il est souvent demandé au Maroc de jouer le rôle de “pompier”.

Qu'est-ce qui définit le soft power marocain? A l'origine, était-ce un choix ou une nécessité dictée par des considérations géostratégiques liées à un voisinage immédiat particulièrement hostile ?

Comme je l’ai expliqué précédemment, le Maroc reste un pays relativement modeste sur le plan de la taille et de la démographie. L’utilisation du “Soft Power” était donc particulièrement indiquée, mais constitue toutefois un coût
important.
Lorsque le Royaume est le premier à déployer un hôpital de campagne dans une zone de conflit en Afrique ou au Moyen-Orient, cela est un acte de soft power, mais dont il faut aussi intégrer le coût en termes de financement. Cela n'aurait pas été possible si nous n’avions pas eu un leadership de long terme, incarné par la Monarchie.

Abdelmalek Alaoui accordant un entretien à BAB magazine ©MAP/Hamza Mehimdate
Abdelmalek Alaoui accordant un entretien à BAB magazine ©MAP/Hamza Mehimdate


Mais au-delà de cet usage récent, il faut souligner que le Maroc a toujours eu dans sa “manière de faire” l’utilisation du “soft power”, car nous sommes un carrefour commercial ancien, ce qui présuppose que les rapports de force ne fassent pas forcément partie de nos pratiques lorsque nous nous projetons vers l’extérieur.
De manière générale, le Royaume est beaucoup plus dans une culture de la médiation, de l’entregent, que dans une tentative d’imposer sa volonté ou sa vision par la force. En ce sens, le modèle marocain se rapproche de celui de la République de Venise.

Le Maroc a opté pour le développement durable s'imposant aujourd'hui comme un modèle en Afrique, notamment en termes d'énergies renouvelables. Pensez-vous que ce choix occupera une place de plus en plus prépondérante au Maroc ?

Comme pour le “soft power”, le choix de devenir un “green hub” ou un champion du climat était pour le Maroc presque inéluctable. Dépourvu de gisements d’hydrocarbures, bloqué dans sa croissance à l’Est, le Maroc devait donc opérer une double rupture. D’abord se projeter dans son espace africain, et en même temps, adopter un mix énergétique pour financer son économie, qui ne pèse pas sur les finances publiques sur le long terme.
C’est dans cet esprit que le développement durable se trouve désormais inscrit dans la plupart des projets structurants du
Royaume. Bien entendu, cela nécessitait quelques préalables fondamentaux, à l’instar du plan d’électrification rurale qui permet désormais d’avoir un taux de couverture de plus de 96%, de même qu’un accès à l’eau dans des proportions similaires. Reste désormais la question de l’indépendance énergétique. En ce domaine, la doctrine développée par le Royaume est l’adoption d’un “mix énergétique” dont la majorité est produite par du
renouvelable.
Certains ont voulu voir dans le projet “Noor”, lancé il y a presque dix ans, une sorte d’“éléphant blanc”. Désormais, de nombreux pays dans le monde se sont lancés dans des projets similaires d’énergie solaire.
Le Maroc a été pionnier, il en récoltera donc les fruits plus rapidement.

Quels seront les choix les plus déterminants pour le Maroc de demain ?

Incontestablement, la manière dont seront réformés les secteurs de l’éducation et de la santé seront déterminants à tous les niveaux.
En effet, nous sommes confrontés au double défi de l’employabilité des jeunes et de la rétention des talents. Or, pour pouvoir améliorer l’employabilité des jeunes, il faut que la manière dont ils sont éduqués et formés soit en adéquation avec les besoins du marché de l’emploi. Sachant que 40% des métiers qui seront pratiqués en 2030 n’existent pas encore, comment pouvons-nous former la jeunesse avec des méthodes issues du XXème siècle ?
Il faut dire que cette problématique de l’éducation a été confrontée à une question démographique prégnante et que, peut-être, nous avons sacrifié la qualité sur l’autel de la massification.
Le résultat est connu de tous et le constat d’échec de l’éducation est partagé par la plupart des protagonistes. Il reste donc désormais à exécuter une réforme profonde qui place l’apprenant au cœur de la réflexion sur l’acte d’enseigner.
Concernant le secteur de la santé, nous sommes confrontés à peu près au même défi: à force d’avoir voulu “essaimer” l’offre de santé, celle-ci s’est dispersée, n’atteignant pas le “seuil critique” d’une offre de soin de qualité pour le citoyen.
Or, en ce qui concerne la problématique de la rétention des talents et de la “fuite des cerveaux”, il faut savoir que la qualité des soins de santé constitue, avec l’éducation, un facteur déterminant dans le choix des jeunes diplômés marocains de rester ou pas dans leur pays. De ce fait, ces deux chantiers sont vitaux

Les choix politiques du Maroc arrêtés et adoptés à haut niveau trouvent-ils, selon vous, l'adhésion nécessaire auprès des diverses composantes de la nation (Classe politique et économique, société civile, décideurs, citoyens, chercheurs, intellectuels...) ?

J’aime souvent donner cette image pour illustrer l’adhésion des Marocains au pilotage de leur pays. Imaginons que le Maroc soit un avion, avec toutes les composantes de ce dernier. Personne ne conteste le leadership du commandant de bord, à savoir Sa Majesté le Roi. En revanche, il y a souvent des questions sur les qualités des co-pilotes et du personnel de bord, notamment dans leur capacité à exécuter les orientations décidées par le capitaine.

Pour M. Alaoui, la qualité des soins et de l'éducation sont des facteurs déterminants pour lutter contre la fuite des cerveaux ©MAP/Hamza Mehimdate
Pour M. Alaoui, la qualité des soins et de l'éducation sont des facteurs déterminants pour lutter contre la fuite des cerveaux ©MAP/Hamza Mehimdate 

 

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