Le ‘‘nègre’’ littéraire, cet écrivain de l’ombre

Par Bouchra Fadel
Le négre littéraire ©DR
Le négre littéraire ©DR
"Nègre littéraire", "écrivain fantôme", "prête-plume"… Autant d’appellations qui servent à désigner cette personne investie de la mission, ingrate quoique rémunérée, de rédiger un texte littéraire pour autrui. Loin de toute partialité, des personnalités du milieu littéraire livrent à BAB leur analyse de cette pratique aussi ancienne que controversée.

En France, et contre toute attente, deux écrivains maghrébins se livrent à un combat sans merci qui agite toute la scène littéraire et défraie la chronique, à savoir l’Algérien Yasmina Khadra -de son vrai nom Mohammed Moulessehoul et le Marocain Tahar Ben Jelloun. Le Prix Goncourt 1987 accuse l’écrivain algérien du délit “d’imposture” au motif qu’il s’appuierait sur “un nègre littéraire” et donc sur un scribouillard qui écrirait pour lui !

A l’évidence, il n’en fallait pas plus pour faire sortir Yasmina Khadra de ses gonds et le pousser à dénoncer “une campagne calomnieuse” menée gratuitement à son encontre par Tahar Ben Jelloun pour l'empêcher d’obtenir le prix Goncourt. Ainsi, en l'espace de quelques semaines, l’écrivain algérien a multiplié les attaques dans des sorties médiatiques très remarquées.

Des allégations à prendre avec des pincettes

 

“Le nègre littéraire” est un sujet assez difficile dans son approche. Et son “traitement’’ est forcément des plus délicats et ne peut être sans risque. D'abord et surtout pour quiconque s'y trouverait au cœur de son scandale. De même, pour celui qui en aura été la cause de tous les remue-ménages provoqués car nuisibles à bien des égards. “Une telle accusation serait si lourde de conséquences. En l’absence de toute preuve, et même s’il ne se serait agi que d’une simple “suspicion’’ – basée sur quoi au fait et à quel titre l'étaler, ces déclarations ou ces insinuations qui n'honorent pas son auteur, sont en soi et par principe condamnables !”, confie à BAB un éditeur ayant requis l’anonymat.

L'intérêt de s'y arrêter aujourd'hui consiste uniquement à éclairer le lecteur sur ce phénomène complexe de “nègre littéraire”.

 

Un terme aux relents racistes

 

Qui est donc le nègre littéraire? ''C’est la personne qui fait la besogne pour le maître sans jamais apparaître au grand jour, masqué par la nuit, une double nuit, cela ajoute aux relents esclavagistes et racistes du terme, le préjudice de l’anonymat, de l’effacement", ainsi le définit le professeur universitaire et écrivain Hassan Moustir. On propose à la place de “nègre” des termes moins choquants comme “Ghostwriter”, (écrivain-fantôme) ou (de l’ombre), notamment en France qui en a banni l’usage en 2017.

“Cette appellation rend cette pratique (dans les consciences et non dans les faits) “plus poétique’’, donnant à cet anonyme exploité l’air d’un joli fantôme, d’un génie, comme dans les contes. On propose aussi le terme “prête-plume”. Ça paraît toujours gentil, ça efface la cruauté derrière, celle qui lie un exploitant et un forçat, un “forçat de l’écriture’’, ajoute-t-il sur un ton savant.

On comprend que l’emploi de l’expression «nègre littéraire’’ pour désigner un collaborateur d’un auteur, est un héritage d’un contexte esclavagiste, où il est utilisé pour désigner les personnes exploitées – à l’instar des esclaves noirs - par une autre, le maître. Son emploi dans la langue commune renvoie inconsciemment à cette partie de l’histoire universelle, où des blancs exploitent d’autres hommes, des noirs. On peut donc aisément comprendre que l’expression heurte les personnes noires d’aujourd’hui puisqu’elle renvoie à un passé où le racisme était une réalité courante.

 

Alexandre Dumas, la genèse

 

L'appellation “nègre littéraire” provient d'Alexandre Dumas, lui-même métis qui, après avoir eu beaucoup de succès, n'aurait plus beaucoup de temps pour écrire. 

Aussi, aurait-il décidé de faire appel à des personnes blanches de peau et pour autant, à les appeler “nègres” après avoir beaucoup souffert lui-même de ségrégation. De cette manière, il faisait donc un pied de nez au racisme ! 

“On incrimine les auteurs qui recourent à cette pratique frauduleuse qui fausse la question de la valeur littéraire. Personnellement je n’en connais aucun”, souligne M. Moustir. Cependant, Dumas, révèlent des enquêtes et des études académiques, ne serait pas devenu une figure aussi imposante sans l’appui de ses 45 collaborateurs.

S’agit-il d’un scénario créé de toutes pièces ou d’une vérité historique et mal connue ou admise? Cette histoire a, en tout cas, été reprise et médiatisée il y a quelques années par le film “L’autre Dumas”. Son réalisateur Safy Nebbou revient sur cette collaboration méconnue entre Alexandre Dumas et son collaborateur Auguste Maquet qui fut, pendant de longues années, l'écrivain fantôme de l’auteur des “Trois Mousquetaires”.

 

Invisible mais essentiel

 

“Un nègre littéraire n’est pas reconnu aux yeux du public: il renonce à la gloire contre une somme d’argent. Si le phénomène existe un peu partout, il est surtout répandu aux États-Unis où il tient moins lieu de sujet tabou qu’en France ou ailleurs”, confie à BAB un éditeur ayant requis l' anonymat.

Car, en effet, aux États-Unis les gens ont un rapport à l’argent moins complexe que celui des Français comparativement, ce qui explique pourquoi le fait de vendre son talent de plume – généralement sur la base d’un engagement ou d’un contrat en bonne et due forme entre les deux parties - y est moins choquant au pays de tous les rêves et de tous les possibles !

Ainsi, si le “nègre” littéraire est l’un des plus vieux métiers du monde, c’est aussi l’un des plus beaux. Il est à la fois discret et percutant, toujours dans l’ombre mais essentiel, créateur de récits comme de nouveaux espoirs.

L’histoire retiendra le nom d’Alexandre Dumas ou celui de Shakespeare ou autres, comme il aurait pu retenir celui d’Auguste Maquet, la plume de Dumas, mais après tout, l’essentiel n’est-il pas ce qui reste? La postérité ne s’intéresse pas plus à l’œuvre qu’à son auteur?

L’on y voit rouge? L’on y voit noir? Qu’importe!

L’essentiel, surtout, est qu’on puisse y voir clair - en nous comme entre nous- et que l’œuvre littéraire soit vecteur rassembleur et facteur de liaison, une passerelle entre les êtres comme entre les peuples et les civilisations.