Le pétrole en chute, Alger peine à se relever

Par Driss Belkhadir
Alger peine à se relever ©MAP/EPA
Alger peine à se relever ©MAP/EPA
Alors que les revenus des hydrocarbures ont fortement baissé à cause d'une chute des exportations, l’économie algérienne sera mise à rude épreuve sur fond d’une érosion des réserves de change et d’un déficit budgétaire abyssal.

Étant le pilier de l’économie algérienne, le secteur des hydrocarbures représente plus de la moitié du PIB de ce pays, dont l’aisance financière est strictement liée à deux facteurs fondamentaux: l’augmentation des volumes d’exportations et l’envolée des cours des hydrocarbures.

Mais en 2020, l’épidémie de coronavirus a eu des incidences sur la demande mondiale et les prix d’hydrocarbures, une situation qui a extrêmement affecté la production et les exportations algériennes.

Ainsi, les exportations algériennes d’hydrocarbures, qui représentent la majorité des exportations des biens et de marchandises, s'établiraient à 22 milliards de dollars, soit une baisse de 33% par rapport à l’année 2019, selon les autorités algériennes.

Le président de l'Association nationale des exportateurs algériens, Ali Bey Nasri, estime, quant à lui, que l’Algérie va vers “des recettes annuelles de 15 milliards de dollars d’exportation d’hydrocarbures”.

De même, la production d’hydrocarbures a reculé cette année de 8% à 143 millions de tonnes. 

Étant dépendante des exportations des hydrocarbures, l'Algérie va donc voir ses réserves de change baisser à moins de 47 milliards de dollars, soit moins d’une année d’importation.

Si ces réserves ont fondu de près de 65% entre 2014 et 2019, elles devraient atteindre près de 75% en 2021, selon la Banque mondiale.

 

Une économie essoufflée

 

A travers la dégradation de tous ses indicateurs macroéconomiques, à commencer par une croissance économique inférieure à la croissance démographique, la baisse des réserves de change, l’inflation et un dinar en constante dérive, l’économie algérienne présente tous les signes d’essoufflement.

Cette crise est le corollaire de facteurs structurels, notamment une dépendance aux hydrocarbures, un système financier peu modernisé et un mauvais choix en termes de politique économique.

Elle est également la conséquence logique d’une spoliation programmée des richesses du pays sous l’ère de Bouteflika, notamment depuis que son invalidité l’avait tenu pendant six ans loin de son poste de commande.

Alors que la gouvernance du pays a été répartie sur plusieurs centres de décisions détenus par la fratrie du président et une multitude de responsables corrompus, l’économie n’a pas pu résister à sa dégringolade, en rentrant irrémédiablement en léthargie. 

C’est effectivement durant cette longue période de gouvernance catastrophique que le phénomène de la corruption s’est exacerbé en termes de trafics de devises, de recours abusif à la planche à billets, d’affreuses malversations sur presque tous les gros contrats d’équipements, et d’explosion des dépenses de fonctionnement au dépens de l’investissement productif. 

C’est aussi durant cette phase que l'Algérie s'est rendue compte de sa forte dépendance des hydrocarbures, une dépendance qui a empêché de penser à imprimer une impulsion aux autres secteurs d’activité aux moyens d’investissements impliquant tant les ressources publiques que les opérateurs privés.

De même, dans une situation économique assez fragilisée, la monnaie algérienne poursuit inévitablement sa chute.

Depuis près de deux mois, le marché des devises atteint des records. Parallèlement à la chute de la monnaie algérienne, qui a perdu plus 10 % de sa valeur ces dernières années, un euro s'échange, fin décembre, à près de 220 dinars algériens (DA) sur le marché informel,  peut monter à 240 DA début 2021 et, selon la Banque d'Algérie, à 161 DA.

En fait, le marché informel suit de près la courbe de la dévaluation du dinar opérée par les autorités. La loi de finances 2021 table, en effet, sur une dépréciation progressive du dinar sur trois ans : un taux de 142 dinars pour un dollar américain en 2021, 149,71 dinars en 2022 et 156 dinars en 2023.

Il s'agit en fait d'une poursuite de la dévaluation du dinar destinée depuis ces dernières années à gonfler les recettes fiscales pétrolières par effet de change, selon les experts.

Ces dépréciations ne sont pas opérées pour stimuler les investissements et favoriser les exportations hors hydrocarbures, mais seulement pour doper le budget de l'État par l'effet de la conversion en dinars des recettes pétrolières libellées en dollars, déplore l'économiste Nordine Grim.

Ce sont surtout les entreprises de production qui sont impactées de plein fouet par les préjudices du glissement de la monnaie algérienne par rapport à l'euro et au dollar. 

Ces opérateurs sont en effet dépendants des marchés étrangers pour maintenir leur production. Ils importent les matières premières sur ces marchés et paient leurs fournisseurs en devises. Les pertes au change de ces entreprises vont automatiquement se refléter sur le prix de vente des produits finis. 

Les répercussions de cette dégradation sur les ménages commencent à se faire jour avec une inflation touchant différents produits et qui risque de toucher une grande partie des produits non subventionnés, selon des observateurs algériens.

De ce fait, les perspectives sur le front économique ne sont pas bonnes, selon le Fonds monétaire international (FMI), qui prévoit une chute du PIB de 5,5% en 2020.

Les projections concernant le déficit extérieur courant sont, elles aussi, peu rassurantes, avec un solde négatif à -17% attendu cette année.

Cette chute est une conséquence évidente d’une économie qui dépend des prix des matières premières. 

 

Tant rejeté, l’endettement est incontournable...

 

Ces chiffres ont déjà affecté le projet de loi de finances 2021, où le montant des recettes fiscales de l'État va à peine couvrir les dépenses ordinaires de fonctionnement. Pour pouvoir couvrir les autres dépenses, l’Algérie ne peut se soustraire à l’endettement extérieur, qui sera “inéluctable dans 18 mois”, selon l'économiste Mahfoud Kouabi.

Bien que les autorités algériennes aient exclu catégoriquement, en mai, tout recours au FMI ou à la Banque mondiale, au nom de la “souveraineté nationale”, une délégation du FMI a effectué en novembre une mission afin d'actualiser le cadrage macroéconomique et de discuter des perspectives et priorités pour l'Algérie, selon le ministre algérien en charge des finances.

Les deux parties ont échangé sur les instruments à envisager pour “contenir le déficit budgétaire, stimuler la croissance et promouvoir une diversification de l'économie”. Mais, dans cette conjoncture caractérisée par la crise mondiale à cause de l'épidémie du coronavirus, conjuguée à une chute des exportations des hydrocarbures et un manque de visibilité, l’Algérie ne semble pas capable de remédier à son déficit, ni d’échapper à une récession encore plus sévère et de s’affranchir du joug de la rente des hydrocarbures qui tend à faire apparaître le pays comme une nation de rentiers de l’économie mondiale. Car, cette rente s’est tellement ancrée en Algérie à tel point qu’elle a estompé les autres formes de production et altéré gravement tous les rouages de la vie sociale, économique et politique.