‘‘Le plastique fortement présent en Méditerranée’’

Par Meriem Rkiouak
Yousra Madani appelle à un traité mondial contre la pollution plastique des océans ©DR
Yousra Madani appelle à un traité mondial contre la pollution plastique des océans ©DR
Dans cet entretien à BAB, Yousra Madani, directrice Maroc du Fonds mondial pour la nature (WWF), tire la sonnette d'alarme sur le retour en force du plastique au Maroc et en région méditerranéenne et appelle à une mobilisation mondiale pour y faire face.

BAB: Comment évaluez-vous l’empreinte écologique des accessoires de protection fabriqués à base de plastique ?

Yousra Madani: Depuis le début de la pandémie, les écologistes du monde entier observent avec inquiétude une nouvelle forme de pollution plastique, due à l’utilisation massive de masques jetables, de gants, de visières ainsi que de bouteilles de gel hydroalcoolique. Et alors que la bataille culturelle contre le plastique à usage unique semblait en bonne voie, elle est aujourd’hui affaiblie. Partout dans le monde, les gants et les masques qui s'échouent sur les plages sont devenus le symbole du retour en force du plastique à usage unique.

Qu’en est-il du Maroc ?

Avant le début de la pandémie, plusieurs pays dont le Maroc, avaient réalisé des progrès significatifs en ce qui concerne l'interdiction des sacs en plastique et leur remplacement progressif par des articles réutilisables. D’autres étaient sur la voie d’interdire plusieurs objets en plastique à usage unique tels que les pailles, les gobelets et les cotons-tiges. Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire mondiale, et bien qu’essentiels à notre protection au quotidien, ces objets en plastique représentent un réel problème environnemental car ils ne sont pas correctement collectés et sont bien souvent jetés de manière aléatoire, se retrouvant ainsi en grande quantité dans les villes, sur les routes mais aussi dans la nature tout autour de nous. Ces produits à usage unique sont fabriqués en majorité avec du polypropylène, un dérivé du pétrole, et peuvent mettre jusqu'à 450 ans à se décomposer. Ce type de plastique ne disparaît pas, il se transforme avec le temps en micro-plastiques et intègre la chaîne alimentaire.

Quels risques cette situation pose-t-elle à moyen et long termes ?

Et bien au-delà du risque sanitaire immédiat dû à la pandémie, ces objets représenteront dans les années qui viennent un véritable défi environnemental. Des millions de masques utilisés et non récoltés finissent chaque mois dans l'océan se rajoutant aux 150 millions de tonnes de déchets plastiques qui s’y trouvent déjà et aux 8 millions de tonnes de plastique qui y sont déversées chaque année. La pollution plastique est aujourd’hui incontrôlable et d’ici 2030, la production mondiale de déchets plastiques pourrait augmenter de 41 % et la quantité accumulée dans les océans pourrait doubler atteignant ainsi les 300 millions de tonnes et menaçant de manière irréversible la vie marine et notre santé. L’impact sur la biodiversité est particulièrement frappant puisqu’à ce jour, plus de 270 espèces ont été victimes d’enchevêtrement et plus de 240 ont ingéré du plastique. Des équipes du WWF en Méditerranée ont pu filmer des poissons qui ingèrent des gants en plastique parce qu’ils les prennent pour des méduses ou des animaux emmêlés dans les sangles des masques. Déjà, en 2019, le WWF appelait à la vigilance et avait évalué à 600.000 tonnes la quantité de plastique rejetée en Méditerranée, dont 40 % en été.

Les pays méditerranéens seront touchés de plein fouet par les effets de la pollution plastique étant donné que la mer Méditerranée est déjà l’une des mers les plus polluées au monde et que l’économie de ses pays repose en grande partie sur les activités touristiques et l’économie bleue. Le système de gestion de la pollution plastique dans le monde est défaillant et doit être remis en cause car le coût de la pollution plastique n’est pas supporté par les acteurs qui tirent profit de sa production et de son utilisation. Cette absence de responsabilité a conduit à la situation actuelle de production insoutenable et de pollution croissante. Ainsi, il est moins coûteux de rejeter les déchets dans la nature que de gérer leur fin de vie.

Que suggérez-vous pour re-mobiliser le monde autour de la lutte contre le plastique?

Face à ce nouveau défi, nous ne baissons pas les bras et nous croyons qu’une reprise verte est possible après la pandémie si les dirigeants mondiaux et les politiciens prennent les mesures nécessaires à temps. Nous appelons tous les acteurs de la société à un effort collectif notamment par le biais des actions prioritaires suivantes: - Les gouvernements doivent négocier un traité international juridiquement contraignant pour mettre fin à la pollution plastique des océans, en établissant des objectifs nationaux pour favoriser la réduction, le réemploi et le recyclage du plastique. - L’interdiction au niveau national de certains produits à usage unique non nécessaires tels que les pailles, les gobelets et les cotons-tiges. - L’engagement des entreprises pour réduire l'utilisation de plastique dans leur chaîne d'approvisionnement et la responsabilisation des producteurs et des utilisateurs de plastique. - La sensibilisation des citoyens pour qu’ils entreprennent des actions significatives pour réduire leur consommation de plastique à usage unique.

Comment le WWF contribuera-t-il à cet effort ?

Le WWF s’est engagé, à l’horizon 2030, dans un programme ambitieux visant à stopper les principaux points de fuite des déchets marins en collaboration avec 1000 villes. Ces dernières élaboreront et adopteront des programmes d'action modulables, afin de transformer les “points chauds” mondiaux de pollution par le plastique en “villes intelligentes”. Et nous sommes fiers que le Maroc fasse partie de cette aventure, par l’adhésion en novembre dernier de la ville de Tanger à ce programme du WWF, et nous espérons développer ensemble des solutions et de meilleures pratiques pour mettre fin aux fuites de pollution par les déchets plastiques et contribuer à la création de nouvelles opportunités d’emplois par la promotion d’une économie circulaire.