Le Royaume du Maroc, un Etat-nation de l'ère impériale

Par Jalila Ajaja
Le Maroc, Etat-nation de l'ère impériale ©MAP
Le Maroc, Etat-nation de l'ère impériale ©MAP
Au Maroc, il n'a pas été question d’un passage de l’empire chérifien à l’État-nation, ni de la perpétuation d’une tradition impériale résiduelle au coeur de l’État moderne. Il s’agit bel et bien d’un assemblage de ces deux logiques. C'est le point focal de l'ouvrage “Tisser le temps politique au Maroc”, cosigné Mohamed Tozy et Béatrice Hibou.

Avec son dernier ouvrage “Tisser le temps politique au Maroc : Imaginaire de l’Etat à l’âge néolibéral”, Mohamed Tozy, Professeur des Universités et spécialiste des régimes politiques des mondes arabes, signe avec Béatrice Hibou, Directrice de recherches au CNRS, rattachée au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri-Sciences Po), un travail de réflexion générale à portée universelle sur l’État et l’art de gouverner à travers le cas particulier du Royaume du Maroc.

Paru en septembre 2020 aux éditions parisiennes Karthala, l’ouvrage propose une lecture originale des modes de gouvernance au Maroc, rompant avec les analyses classiques opposant Etat-nation et logique impériale. 

A peine sorti, l'ouvrage est déjà une référence sur l'histoire contemporaine du politique dans le pays. Fruit de 30 années d'étude de terrain, il explore, sur 660 pages, l'imaginaire et les modes de gouvernement au Maroc sans stéréotype.

“Le Maroc inspire des lieux communs. Il serait un prototype d’immobilisme politique, dans la main autoritaire et conservatrice du “commandeur des croyants”, en mal de démocratie, mais à l’ombre d’un islam somme toute modéré. Trente années d’enquêtes de terrain, d’entretiens, de dépouillement d’une vaste documentation primaire et d’observation participante permettent à Béatrice Hibou et Mohamed Tozy de montrer comment les changements démographiques et environnementaux, ainsi que les processus de naturalisation du néolibéralisme, ont transformé les façons de gouverner les hommes et les territoires du royaume”, lit-on dans la présentation faite par la maison d’édition Karthala.

 

Les deux faces d’une même pièce

 

À partir des types-idéaux de l’Empire et de l’État-nation, les auteurs, qui travaillent en binôme depuis plusieurs années, dégagent la pluralité des modes de gouvernement et de domination à l’oeuvre au Maroc en insistant sur leur osmose continuelle. 

Selon eux, ces deux modes coexistent encore, entrent parfois en contradiction, mais sont les deux faces d’une même pièce.

L’ouvrage, une synthèse d'enquêtes de terrain, d'entretiens et de recherches fondées sur l'observation participante, montre comment les changements démographiques et environnementaux ainsi que les processus de naturalisation du néolibéralisme ont transformé la pratique du pouvoir et l'imaginaire politique au sein du royaume chérifien, tenant à la fois de l'Empire et de l'Etat-nation.

Ils dégagent aussi la pluralité des modes de gouvernement et de domination à l’oeuvre au Maroc en insistant sur leur osmose continuelle. Il n’est pas question d’un passage de l’empire chérifien (XVIIe-XIXe siècle) à l’État-nation, dont le protectorat français aurait jeté les fondements, ni de la perpétuation d’une tradition impériale résiduelle au coeur de l’État moderne. Il s’agit bel et bien d’un assemblage de ces deux logiques, qui déjà coexistaient dans les siècles précédents, et dont le jeu simultané est sous-jacent au gouvernement néolibéral contemporain. 

“L’Empire et l’État-nation ne se présentent pas sous la forme d’une alternative ni d’une contradiction. Ils constituent deux ressorts d’une même domination qui ne se réduit pas à la seule figure du roi. Ils sont en tension continue, une tension dont procède l’historicité de l’imaginaire politique marocain et qui en tisse le temps singulier. Une démonstration fondamentale de sociologie historique comparée de l’État”, souligne-t-on.

L’ambition de ce livre n’est pas d’offrir une énième monographie du régime politique marocain, mais de réfléchir, à partir du Maroc, aux transformations de l’Etat et aux changements des arts de gouverner, dans leurs expressions comme dans leurs réceptions et accommodements les plus divers, affirment d’emblée les deux auteurs en introduisant leur ouvrage.

 

Une combinaison des savoirs

 

“La démarche qui le guide, et que nous voulons conceptualiser en nous inspirant du cas marocain, donne toute son importance aux idées, aux représentations, aux pratiques et à ce qui fait sens pour une société. Elle est sensible, aussi, à la superposition des registres et des temporalités. Cette attention au changement, centrée sur la nature de l’Etat et de ses rapports à la société, est une manière de mieux saisir l’ensemble des pratiques matérielles et idéelles qui fondent les dynamiques de l’exercice de la domination et des processus de légitimation”, soulignent Béatrice Hibou et Mohamed Tozy. Partant de l’idée que le Maroc est un Etat comme un autre susceptible d’être connu à partir d’une combinaison des savoirs historiques et sociologiques, les deux chercheurs ont choisi, suivant une approche wébérienne, de construire deux types idéaux qu’ils ont appelés “Empire” et “État-nation”, des élaborations intellectuelles susceptibles de retracer deux façons différentes de comprendre les relations de pouvoir et les façons de gouverner.

Ces deux types idéaux ont permis aux deux chercheurs de mieux saisir la spécificité des modes de gouvernement et des conceptions du pouvoir sans tomber pour autant dans l’exotisme ou le particularisme. 

 

Ils leur ont surtout permis de décrire les cheminements des changements en cours. Des changements qu’ils n’ont pas considérés comme une rupture, comme l’avènement d’un ordre nouveau ou comme l’apparition de relations de pouvoir et de modes de gouvernement radicalement différents. Au contraire, toute leur réflexion s’est déployée dans une démarche qui conçoit la sociologie historique comme une sociologie de compréhension.