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Le stylo n’a pas écrit son dernier mot !

Par Bouchra Fadel
Les claviers ont envahi notre quotidien, supplantent le stylo dans tous les domaines ©DR
Les claviers ont envahi notre quotidien, supplantent le stylo dans tous les domaines ©DR
A l’ère du tout numérique, que reste-t-il du bon vieux stylo? Pour les accros de la technologie, le “e-learning” et le télétravail auraient asséné le coup de grâce à cet instrument supplanté par les claviers dans les milieux de l’éducation, du travail et de l’édition. Pour les nostalgiques, hors de question de déléguer la tâche de rédiger au clavier, au dictionnaire virtuel et au correcteur automatique. Pour eux, l’écriture manuscrite est un rituel chargé de magie et un stimulateur de la pensée et de la créativité. Car, entre “taper” et “écrire” il y a tout un monde!

“Crayon Vs Clavier”: un constat d’une (r)évolution qui interpelle l'importance qu'aura insidieusement pris l'utilisation fort pratique du clavier qui peu à peu, sans en donner l'air, prend le dessus sur un grand nombre de nos petits plaisirs quotidiens d’autrefois comme d’aujourd’hui.

Écrire son journal intime, recevoir ou envoyer quelque correspondance ou un billet doux, partager nos pensées par le biais d’une lettre, d’une simple carte postale avec sa famille ou ses amis en vacances ont -pratiquement- disparu de nos actes les plus courants et usuels, tout autant que ces petits billets que les élèves se passaient en mains propres pendant que l’enseignant dispensait son cours.

Les claviers ont envahi notre quotidien, supplantent le stylo dans tous les domaines. Que ce soit à l’école, à l’université ou même à l’administration, cet outil de travail, jugé rétrograde, est en train de perdre du terrain devant le grand engouement pour la nouvelle tendance.

Le clavier, que ce soit dans sa forme classique ou tactile, est en train de nous orienter vers une nouvelle forme de l’écriture, une écriture mécanique qui tue chez la nouvelle génération le plaisir de la calligraphie.

 

Tant qu’il y a des livres il y aura des stylos!

Qui prend aujourd’hui un carnet et un stylo pour rédiger son journal intime, son carnet de voyage ou bien même une simple lettre à poster le lendemain?

La technologie a son efficacité, certes, mais rien ne vaut l’émotion qui accompagne la découverte d’une lettre ou bien d’une carte postale dans la boîte aux lettres.

Élèves et étudiants sont de plus en plus nombreux à emmener leurs ordinateurs en classe pour prendre des notes; une méthode décriée par les professeurs car attentatoire à la concentration des élèves et, en conséquence, à leur progressive et indispensable mémorisation.

C’est là un constat – plus qu’une simple vue de l’esprit - qui secoue son monde. Ce constat est partagé par Nadia Berouaga, enseignante de français dans un lycée à Témara qui précise que “s’il est vrai que les élèves aujourd'hui tendent à s'éloigner du stylo et du papier - à cause du téléphone mobile ou en l'espèce du clavier,- il est d'autant plus vrai que cette situation alarmante, sinon préoccupante, a empiré avec les conséquences de la crise sanitaire de Covid-19, et avec le confinement qui s’en est suivi ainsi que l'enseignement à distance”.

“En tant que maman et enseignante, j’affirme que l’enseignement à distance éloigne davantage les élèves de la lecture, des recherches dans les dictionnaires, des fouilles nécessaires dans les bibliothèques… L'élève se trouvant contraint à suivre ses cours sur son téléphone ou son ordinateur, lesquels cours, par intermittence, sont des fois interrompus ou altérés par des interférences ou autres bandes d'annonce ou messages écrits, vocaux ou animés. Ce qui perturbe la concentration et diminue le rendement de l’apprenant”.

Cette contrainte, déplore l'enseignante, ne touche pas qu’à l'élève mais aussi à ses parents. Le contrôle parental, face au nombre d’heures de connexion aux plateformes éducatives de l’enfant, se trouve ainsi amoindri, inopérant et irréalisable.

La question du “stylo et du clavier” rappelle celle du “livre en papier et de l’e-book” que révèle à BAB, Sanae Ghouati, professeur de l'enseignement supérieur à la faculté Ibn Tofail à Kénitra. “Certains ne cessent de prédire la mort certaine du livre. Si cela doit arriver un jour, ce ne sera pas de sitôt car les lecteurs ne sont pas tous adeptes de la lecture sur écran. Pour des lecteurs comme moi, seul le livre en papier arrive à me procurer du plaisir qui commence déjà avec sa rencontre dans une librairie. Feuilleter les pages d’un livre est bien plus qu’un acte banal, c’est un acte jubilatoire et jouissif!”. Donc, ni le livre ni le stylo ne sont prêts à disparaître, lance-t-elle sans hésitation.

 

De la magie dans l’écriture

Le stylo est plus qu’un simple outil d’écriture. “C’est presque un stimulateur de la pensée et de la mémoire. Écrire à la main est une opération quasiment vitale et nécessaire à tout exercice intellectuel; c’est l’acte déclencheur de la pensée, de l’analyse et de la créativité pour beaucoup d’écrivains et pour la majorité des chercheurs”, fait valoir Mme Ghouati.

“Pour produire un texte sérieux, faire un travail académique comme la thèse ou les articles et même pour la préparation des cours, je dois absolument passer par le stylo d'abord. Le geste d’écrire à la main revigore mon cerveau, excite ma pensée et stimule ma mémoire”, conclut-elle.

Même son de cloche chez Fatima Zohra Lazar, étudiante en Master en droit public et sciences politiques, qui trouve dans le stylo “un certain aspect de sincérité que l'on ne retrouve pas sur un clavier”. Le stylo lui inspire “un sentiment de spontanéité et donc de (possible) maladresse bénigne”.

“Le stylo nous permet de 'dessiner' le mot et non de le ‘taper’. Nous traçons alors nos idées par son biais, et je trouve qu'il n'y a pas plus fluide et transparent comme instrument qui puisse étaler l'idée sans la frapper ou l’altérer par une quelconque influence. L'écriture au stylo permet de nous projeter (d'une manière ou d'une autre) dans ce qu'on écrit et lit: chaque écriture est unique puisque chacun trace ses lettres à sa manière et en sa singulière graphie. Ainsi, nous pouvons parler d'un certain acte de partage de soi, d'une signature, ou encore d'une trace personnelle, authentique”.

“Lorsqu’on écrit à l’ordinateur, on note tout. On ne fait pas de hiérarchie entre ce qui est important et ce qui l’est moins. Alors qu’en écrivant à la main, il faut traiter davantage les informations qu’on nous donne avant de les coucher sur papier. Il faut réfléchir à (tout) ce que l’on note et donc on fait déjà la moitié du travail'', ajoute-elle.

Malgré les nombreux adeptes du “tout va très bien Madame la Marquise”, il n'y a pas de doute, l’écriture manuscrite figure sur la liste du “Tout se perd’’. “Que reste-t-il, dans nos vies d’adultes, de cette pratique ancestrale? Excepté quelques rares écrivains qui ne sont pas initiés à l'outil informatique, la plupart ont plutôt tendance à écrire directement sur ordinateur”, déplore l'écrivain Soufiane Marsni. 

Cependant, précise-t-il, “j'ai toujours été nostalgique de la méthode classique, c’est-à-dire stylo et papier. Tout comme je ne peux pas imaginer un livre sans le support papier qui est en train, lui aussi, de céder la place au livre électronique”.

Et d’ajouter: “Toutefois, même lorsque l'auteur esquisse la première ébauche de son œuvre sur papier (ce que je fais assez souvent), il est tenu de le taper sur ordinateur et d’y apporter les dernières modifications avant de le présenter à son éditeur. Les éditeurs, pour leur part, n'acceptent (pratiquement) plus aujourd'hui les manuscrits - et l'on parle désormais de 'tapuscrit'”!

 

Pratique, accessible, efficace… Vivement le clavier !

Pour emblématique qu’il puisse paraître, le témoignage de l’écrivain Moulay Seddik Rabbaj résume de manière assez représentative une réalité permise ou imposée par ce que l’on peut communément appeler le progrès. 

Et “nul n’arrête le progrès”, dit-on! Laissons-le s’exprimer et nous confier les aléas et chemins de sa propre expérience, en s’en tenant à l’essentiel à ce sujet qui bouscule son monde: 

“On reste très souvent confinés dans nos habitudes, incapables de les délaisser, de s’en éloigner vers d’autres horizons. La peur d’affronter le renouveau, de perdre le confort dans lequel on se complaît nous empêche d’entreprendre de nouvelles aventures. Pourtant, parfois, certaines choses s’imposent par la force du temps, nous obligeant à adhérer à l’ère du temps. Me concernant, j’ai évité pendant plusieurs années l’utilisation d’un ordinateur pour écrire mes textes. J’aimais beaucoup voir le crayon parfois, courir d’une vitesse vertigineuse sur une page blanche, parfois, s’arrêter- incapable de faire le moindre pas - comme un vieillard devant une pente raide!

J’aimais ce crissement de la mine au contact de la feuille. J’aimais voir des mots indésirables disparaître sous l’effet magique de la gomme… L’écriture était pour moi un rituel qui ne pouvait pas se faire sans un tas d’éléments: papiers de différentes couleurs, dictionnaire volumineux, crayons divers etc. Je ne pouvais écrire que chez moi, dans mon bureau. 

L’ordinateur est entré dans ma vie par petits glissements. Au début, c’était pour la recherche sur internet, l’écriture des emails… Petit à petit je commençais à l’utiliser pour des petits textes ou pour des idées que je gardais auparavant dans un calepin. Avec le temps, il gagnait de la place jusqu’à devenir un outil incontournable pour moi. C’est le premier objet que je mets dans la valise avant de voyager. Il m’accompagne dans mes déambulations. Je n’ai plus besoin d’être dans mon bureau pour écrire, je l’allume partout et j’écris partout: dans des cafés, au salon, dans le train ou dans l'avion ... Je n’ai plus besoin de salir l’endroit après avoir gommé quelques mots, je n’ai plus besoin de perdre du temps pour m’assurer de l’orthographe d’un mot, le correcteur orthographique automatique, se chargeant de cela, me rappelle toujours mes oublis. Le grand dictionnaire encombrant a disparu laissant place à un autre électronique, intégré et accessible, performant et discret, qui me demande seulement de taper le mot pour m’afficher, au choix, une panoplie d’explications. Je n’ai plus peur de perdre mes textes parce que je les envoie illico à ma boîte email dès que je les enregistre. Je peux facilement insérer la quantité de mots que je veux là où je veux, sans avoir besoin de refaire des pages et des pages. L’ordinateur m’a facilité la vie et je ne suis pas prêt maintenant à le troquer contre toutes les feuilles du monde”. 

Les pédagogues conviennent qu’il existe une mystérieuse et merveilleuse alchimie entre l’écriture et la pensée, donc entre l’écriture et la lecture: 

“Écrire à la main améliore les performances cognitives, permet une mémorisation plus efficace des contenus et favorise l’expression développée d’idées subtiles et complexes”, nous révèle un pédagogue.

Plus qu’un outil, un vecteur de créativité

On parle souvent, à propos de l’art ou de l’artisanat, de l’intelligence de la main, expression directe de l’alliance entre l’esprit et le corps qui en est le prolongement et qui, ensemble, ont construit les civilisations humaines.

“Les écrans sont aujourd’hui, nous dit-on, une extension de notre esprit. Mais au passage, nos mains sont peut-être en train de devenir complètement stupides. Et nous avec!”, lance-t-il, telle une boutade.

“Un fait pérenne demeure. L’apprentissage manuel et physique de l’écriture est indispensable. Il aide à construire ou structurer les mécanismes du cerveau. Et supprimer ou négliger cette étape ou ce moyen et cette culture, équivaut à entraver la lecture. Il faut toujours que le corps participe à l’apprentissage des lettres et des sons”, estime la psychomotricienne Mouna Chami.

Elle précise que “même quand on utilise l’ordinateur dans le cadre de la rééducation pour les enfants ayant des problèmes de dysgraphie, on met tout en place pour qu’ils puissent quand même apprendre à écrire et on ne remplace totalement les cahiers et le stylo par l’ordinateur qu’à partir du collège, une fois que l’enfant aura maîtrisé la lecture. Sinon, il y a ce risque de le voir arriver à lire sans – réellement- comprendre ce qu’il lit!”.

Selon une étude scientifique menée à Caen (France), les zones du cerveau mises en jeu quand on saisit un texte sur un clavier ne seraient pas les mêmes que celles sollicitées lorsque l’on écrit à la main.

Et les enfants, en tant qu’apprenants, mémoriseraient mieux les mots lors de l’écriture manuscrite. “Former les lettres aide à comprendre les mots, à les mémoriser et participe à la chaîne intellectuelle qui se forme pour pouvoir acquérir une lecture fluide et une bonne orthographe”, explique sentencieusement à BAB Mme Chami.

Mine de rien, il est évident que le clavier a détrôné l’usage qu’on pensait monopolistique du crayon, de la plume, du stylo, etc.

 

Et quoi qu’on puisse en penser, pour autant, la “mine de crayon”, tenace et accessible, en marge des tumultes technologiques ambiants, n’a pas encore écrit son dernier mot ni n'a l'intention de jeter l'éponge. Même si pour le moment elle fait le dos rond ou carrément semble ne plus payer de mine.