Légalisation: le cannabis fait tourner les têtes

Par Noureddine Hassani
Cannabis ©DR
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Jamais une plante n’a suscité autant de défiance, de polémique et de volte-face à travers le monde. Le retrait du cannabis d’une liste de l'ONU des drogues les plus dangereuses a été un tournant historique et une reconnaissance du potentiel thérapeutique de cette plante. Une annonce lourde de sens et de conséquences pour le Royaume, premier producteur mondial où des décennies de répression de la culture et de la commercialisation du “kif” se sont avérées contre-productives.

En février 2020, nous avions consacré le dossier de BAB à la légalisation du cannabis. Nous avions vu juste, puisqu’en moins d’un an plus tard cette question va être propulsée sur la scène internationale après une reconnaissance onusienne des bienfaits thérapeutiques de la plante.

En effet, début décembre dernier, la Commission des stupéfiants des Nations-Unies (CND), qui examinait une série de recommandations de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) sur le cannabis et ses dérivés, a décidé de retirer le cannabis du tableau IV de la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, où il figurait aux côtés d'opioïdes mortels et toxicomanogènes, dont l'héroïne. A ce titre, le cannabis faisait l’objet de contrôles des plus stricts qui décourageaient même son utilisation à des fins médicales. Autre élément qui a découlé de cette décision, le gouvernement marocain a soumis à examen fin février un projet de loi portant usage légal du cannabis.

 

Au Maroc, satisfaction et mise en garde

 

Au Maroc, où des décennies de répression du kif n’ont pas fait leurs preuves, la décision onusienne a été accueillie avec satisfaction, à quelques exceptions près. Avec soulagement aussi, chez certains, quand on apprend que le Royaume a été l’un des 27 États membres de la CND, contre 25, ayant voté en faveur du retrait du cannabis de ladite liste. 

Il s’agit d’une “décision historique”, estime le député du Parti de l’Istiqlal Allal Amraoui. “C’est une rupture totale avec un dogme qui a assez duré, mettant le cannabis au même rang que d’autres drogues plus graves, plus dangereuses et plus dévastatrices”.

“Cette décision va apporter un changement dans la manière dont le cannabis est réglementé aussi bien dans le monde qu’au Maroc”, relève ce chirurgien et ancien directeur régional de la Santé à Fès, dont la formation politique, tout comme le Parti Authenticité et Modernité, avaient déposé des propositions de lois pour la réglementation du cannabis.

En revanche, la décision onusienne a été du mauvais goût d’une partie de la communauté scientifique, en l’occurrence les addictologues qui sont en première ligne dans la lutte contre la dépendance. Dr. Imane Kendili, psychiatre et addictologue, affirme avoir accueilli cette nouvelle “désolante” avec “stupéfaction”.

Cette décision est “irresponsable, surtout si on n'a pas la capacité de suivre, doser, jauger et vérifier les teneurs en THC (Tétrahydrocannabinol)”, estime l’auteure du livre “Les drogues expliquées à mes enfants” (éditions ORION). 

“Nous n'avons qu'à bien nous tenir. La recrudescence des addictions et des troubles du comportement est fort attendue et n'oublions pas le lien établi entre le cannabis et les troubles psychiatriques”, ajoute-t-elle dans une interview à BAB.

Un verrou qui tombe

 

La sociologue Kenza Afsahi et l’anthropologue Khalid Mouna ne partagent pas ce constat alarmiste. Pour eux, ce vote revêt une dimension “symbolique”. “La classification antérieure du cannabis créait un blocage à la fois pour la recherche sur le cannabis et ses usages thérapeutiques.

Cela peut encourager l’émergence de nouvelles législations, plusieurs pays pouvant y voir des opportunités économiques, sanitaires et sociales”, expliquent-ils dans une interview accordée à BAB .

Les deux experts relèvent que le cannabis fait toujours partie du tableau I des drogues les plus dangereuses. Il a seulement été déclassifié du tableau IV qui regroupait les drogues dont l’intérêt médical était peu important. Le fait de le retirer de ce tableau est “une manière de reconnaître ses bienfaits thérapeutiques”. 

Convaincu des vertus médicinales mais aussi cosmétiques et industrielles du cannabis, Abdellatif Adebibe a été de tous les combats pour lutter contre la stigmatisation qui a frappé ce produit de terroir cultivé depuis la nuit des temps dans le Nord du Maroc. 

Ce porte-voix des cannabiculteurs estime que cette déclassification est en grande partie le fruit de ses efforts de plaidoyer. Pendant plus d’une décennie, il a été auditionné par les instances pertinentes des Nations unies et a multiplié les déplacements et les témoignages devant tous les fora internationaux consacrés à la question. 

Son combat sur le plan national se résume à la mise en place d’un programme de développement intégré dans lequel la filière du cannabis occupe une place de choix. Pour lui, c’est la seule alternative possible pour résorber le chômage endémique dont pâtit le Rif central, “zone historique de la culture du kif”, créer des activités génératrices de revenus et désenclaver la région.

Pour contrer les prohibitionnistes et asseoir ses convictions sur des bases solides, il fait appel à la science.

Son objectif actuel, lancer des études sur les bienfaits de l’espèce locale du kif, dite “beldia”.

Pour lui, l’approche éradicationniste ayant montré ses limites et eu un coût humain et économique indéniable, il est grand temps d’explorer les potentiels de cet “or vert” et d’en faire le socle du développement local.

 

Usage médicinal: l’urgence de la légalisation

 

De par le monde, les vertus thérapeutiques du cannabis sont avérées. Des médicaments issus de certains de ses composants sont prescrits pour des soins palliatifs de maladies aussi diverses que l’épilepsie, le Parkinson, l’Alzheimer, le cancer, la douleur, le manque d'appétit, etc.

Au Maroc, la quasi-totalité des intervenants dans le débat en cours s’accordent sur la nécessité de légaliser le cannabis à usages thérapeutiques, cosmétiques et industriels, d’autant plus que plus de 50 pays ont adopté des programmes relatifs au cannabis médicinal.

Pour le Pr. Amraoui, la réglementation actuelle au Maroc décourage la recherche scientifique sur le cannabis à usage médical et son utilisation à des visées thérapeutiques.

“On a beaucoup à gagner en investissant dans la recherche scientifique dans ce domaine. Tout cela mérite un débat serein, loin de toute surenchère politicienne”, souligne-t-il.

Bien avant une éventuelle légalisation, une équipe de recherche impliquant des neurologues, pharmacologues et étudiants biologistes, travaille sur le cannabis depuis quelques années avec une autorisation émanant des autorités de la province de Taounate. Objectif: valoriser scientifiquement le “cannabis sativa” du Maroc. L’équipe a, d’abord, réussi à extraire les cannabinoïdes neutres de la variété du kif marocain, avant d’élaborer une huile à usage oral qui contient du cannabidiol (CBD) principalement en plus de terpènes, à profil pharmacologique très significatif, expliquent les Prs Dalila Bousta et Zouhayr Souirti, respectivement pharmacologue et neurologue à la faculté de médecine et de pharmacie de Fès, qui conduisent ce travail de recherche.

“Nous avons évalué plusieurs profils pharmacologiques, entre autres l’effet antiépileptique et anxiolytique”, affirment les deux chercheurs dans un entretien à BAB, assurant que l’objectif actuel est de purifier le CBD et d’autres cannabinoïdes à profil prometteur du “kif” qui représente l’espèce la plus intéressante de toutes les variétés existantes au Maroc, en termes de valeur thérapeutique. 

 

Une part de marché à gagner

 

Face à la dynamique internationale de la légalisation du cannabis médical et devant un marché de plus en plus compétitif, le Maroc, producteur majeur de résine de cannabis, dispose d’avantages incontournables qui doivent être valorisés dans l’éventualité, probable, d’une légalisation économique du cannabis sativa à des fins thérapeutiques, ajoutent les deux praticiens.

En effet, une étude du cabinet Grand View Research en 2017 a montré que le marché mondial du cannabis médical pourrait s'élever à 55,8 milliards de dollars en 2025, un chiffre quasiment multiplié par cinq par rapport à 2015.

En Afrique, le groupe de réflexion Prohibition Partners évalue la taille du marché du cannabis médical à 800 millions de dollars dès 2023, si neuf Etats du continent, dont le Maroc, légalisent cet usage. 

De l’avis des Prs Bousta et Souirti, le Maroc devrait se distinguer en mettant en place “une agriculture biologique labellisée” en tablant sur la notoriété internationale de sa variété locale du kif (beldia) et commencer dans un premier temps avec une valorisation médicale, la réussir et la maîtriser, avant de passer à d’autres exploitations en l’occurrence cosmétique et industrielle, en sélectionnant les semences de cannabis les plus adaptées à chaque domaine. Outre la notoriété de la variété locale, il y a le volume de production (1er au monde, selon les estimations de l’ONU).

Ces deux atouts conforteraient la position du Maroc comme leader dans ce marché mondial. 

A ce titre, à en croire Prohibition Partners, si le commerce du cannabis est légalisé, le Maroc pourrait gagner près de 944 millions de dollars dès la première année. 

Exagéré? C’est en tout cas l’avis de Kenza Afsahi, auteure d’études comparatives sur les marchés du cannabis, notamment entre le Maroc et le Liban.

“Les chiffres doivent toujours être pris avec précaution, surtout quand ils sont fondés sur des spéculations. Ils ne reflètent pas la réalité de terrain, d’une économie qui est difficile à estimer”, argue-t-elle.

Un éventuel marché légal reste difficile à définir en termes de retombées économiques, car “ce marché on ne pourrait le saisir que dans sa dimension économique, puisque d’autres variables vont apparaître, à la fois sur le plan humain, moral et institutionnel”, poursuit-elle, citant l’exemple de la main d’œuvre ouvrière sans terre ou celle des cultivateurs qui ne pourront pas s’adapter ou en bénéficier; bref, ceux qui seront marginalisés par le nouveau marché. 

La légalisation, un processus long et complexe

Tout en plaidant pour la légalisation de l’usage médical, Kenza Afsahi et Khalid Mouna estiment, toutefois, qu’il s’agit d’“un processus long et complexe” car en plus de devoir créer les conditions d’un marché, on doit recueillir l’adhésion de plusieurs acteurs parmi lesquels les cultivateurs historiques du cannabis dans le Rif. Il faudra également sensibiliser la population générale quant aux bienfaits du cannabis. “Plutôt que de le voir sous l’angle du danger, il s’agira d’en redécouvrir les bienfaits”. Quant à la démarche, les deux chercheurs proposent la création d’une entité publique: institut ou agence, qui dépendrait à la fois du ministère de la Santé et du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique pour réglementer et contrôler la culture du cannabis. Il faut aussi, selon eux, penser à une politique de prévention et de réduction des risques auprès des jeunes et de la population à risque quant à l’usage social dit récréatif du cannabis: “dépénaliser plutôt que punir les usages et ce pour mieux prévenir les risques sanitaires et sociaux”.

A ce propos, l’addictologue Imane Kendili avertit qu’“à moins d'une législation qui pousse pour contrôler les taux de THC et un système réel de surveillance, l'issue sera grave”. “Il suffit de voir le nombre de bouffées délirantes post-cannabis ou l'entrée en maladie mentale grave où le cannabis jouerait un rôle”, ajoute-t-elle, citant entre autres troubles l’impact sur la mémoire, la cognition, le syndrome amotivationnel, etc.

Pour elle, une réglementation du cannabis “permettrait de gagner en organisation et en maturité avant de se retrouver dépassés”, mais elle précise que la légalisation devrait d’abord être à des fins industrielles. 

“Avec un système rodé peut-être, plus tard, émergeront des consommations à des fins médicales jaugées et strictement surveillées mais ceci est une autre histoire”, nuance-t-elle, qualifiant une telle démarche d’utopie “très difficile à entreprendre”.

 

Quid de la légalisation à usage récréatif ?

 

Si le débat sur l’usage récréatif n’est pas réellement posé au Maroc, y compris par les acteurs les plus progressistes du tissu associatif, certains n’excluent pas cette éventualité, du moins dans le cadre d’un processus de légalisation progressif qui commencerait par l’encadrement de l’exploitation du cannabis à des fins médicinales. 

D’ailleurs, de l’avis même de l’ONU, la reconnaissance du potentiel thérapeutique de la CND pourrait “agir comme un catalyseur pour que les pays légalisent la drogue à usage médical et reconsidèrent les lois sur son usage récréatif”. Et même avant cette reconnaissance, le Canada, l'Uruguay et 15 Etats américains avaient légalisé l’usage récréatif du cannabis, le Mexique et le Luxembourg étant sur le point de devenir les troisième et quatrième pays à le faire.

Au Maroc, “le coût social de la répression du cannabis a été lourd, avec des gens qui se retrouvent hors la loi, en tant que simples cultivateurs ou ouvriers”, estime le député istiqlalien Allal Amraoui, soulignant que “la banalisation ne peut que le rendre moins attractif et c’est l’expérience de tous les pays qui ont même légalisé le produit”. “Il ne s’agit pas d’une dépénalisation totale. Il faudra nuancer certaines lois, certaines règles”, relève-t-il.  “On ne peut pas nier que le cannabis reste une drogue qui pourrait être la porte d’entrée à d’autres drogues encore plus dures, mais il ne faut pas ignorer qu’en termes de santé publique, le tabagisme est beaucoup plus lourd et plus grave que la consommation du cannabis”, ajoute ce médecin, notant que la consommation du tabac par les jeunes pourrait aussi être une “porte d’entrée des drogues”. Camélia Benaskour, consultante en stratégie d'entreprises et organisations et auteure d’un projet d’étude sur le sujet, juge “tout à fait logique au vu de la réglementation actuelle qui autorise la vente et la consommation du tabac et de l’alcool (pour non Marocains) de dépénaliser sa consommation”.

Cette dépénalisation, elle l’envisage “partielle et géographique” dans les principales zones de culture du cannabis. En l’occurrence le nord du Maroc.

“Drainer du tourisme grâce à la dépénalisation géographique permettrait d’attirer des touristes d’un nouveau genre, avec un minimum voire zéro investissement. Il suffirait de créer des campings naturels en délimitant simplement et en sécurisant certaines zones, en installant des sanitaires et des douches publiques et en mettant en place des unités de santé mobiles, les locaux feront le reste”, suggère-t-elle. 

Cela pourrait favoriser “la création d’une vraie dynamique pour cette zone, engendrer des emplois, créer de la valeur, générer des recettes fiscales qui, à leur tour, serviront à créer les infrastructures de base et in fine réduire la pauvreté et la précarité dans cette zone”, ajoute-t-elle.

Quant aux risques de dérives, Mme Benaskour est rassurante: “une dépénalisation bien encadrée et régulée serait très bénéfique pour le développement de la zone en question”.

Cela passerait notamment par une limitation de l’âge d’accès et la quantité consommée par personne, le contrôle du taux de THC et in fine une normalisation de la production.

Il suffit de regarder ce qui se passe dans les pays qui ont tenté l’expérience, ajoute-t-elle, notant qu’au Canada par exemple, après la dépénalisation du cannabis à usage récréatif, la consommation de ce dernier a baissé. “Cela paraît contradictoire mais c’est la stricte réalité”.

Le débat sur la légalisation du cannabis demeure toujours passionné et passionnant. Entre l’enthousiasme pour le potentiel économique de l'usage médicinal et industriel et la crainte d’ouvrir une porte d’entrée vers un usage récréatif, tous les arguments penchent vers la nécessité d’une législation qui encadre les usages industriels et médicaux. 

Mais avant cela, il faudrait que la population générale soit associée, accompagnée et sensibilisée dans un débat ouvert pour qu’elle saisisse mieux les enjeux d'une réglementation voire d’une légalisation, comme le préconisent Prs Afsahi et Mouna.w