Les Algériens ne baissent pas la garde

Hamid Aqerrout
Manifestation en Algérie, le 31 mai 2019, réclamant le départ  du régime ©MAP/EPA
Manifestation en Algérie, le 31 mai 2019, réclamant le départ du régime ©MAP/EPA
Les Algériens ne baissent pas la garde, quatre mois après leur coup de gueule historique contre le régime. Acculé, le système tente de gagner du temps en usant de la politique de la carotte et du bâton. Mais c’est sans compter sur la persévérance des Algériens qui réclament des mesures concrètes pour débloquer la situation et établir la démocratie.

Après plus de quatre mois de contestation populaire, la révolte pacifique citoyenne se poursuit toujours en Algérie, contre vents et marées, réussissant ainsi à maintenir la mobilisation populaire pour porter ses revendications.
En effet, depuis le 22 février 2019, un mouvement populaire sans précédent mobilise, chaque vendredi, des millions d’Algériennes et d’Algériens dans les rues des villes pour exiger la fin d’un régime qualifié de “corrompu”, le départ de toutes les figures du système et l’avènement d’un nouvel État de droit.
Hormis les manœuvres dilatoires des tenants du pouvoir, qui ont tout fait pour imposer le fait accompli à travers une élection présidentielle vite rejetée, les citoyens continuent à faire preuve de maturité et de vigilance en exigeant le départ des laudateurs de l’ancienne alliance présidentielle avant l’organisation de tout scrutin.
C’est ainsi que devant le refus par le peuple d’un processus électoral biaisé et savamment orchestré par le pouvoir en place, l’absence de candidats - les partis politiques s’étant retirés les uns après les autres de la course, convaincus que les conditions de la tenue d’une Présidentielle juste et transparente n’étaient tout simplement pas réunies -, outre l’absence d’une commission électorale, le scrutin présidentiel qui était initialement prévu le 4 juillet est annulé créant ainsi une situation de blocage dangereuse pour l’avenir du pays et de ses institutions.
Et pour cause, cette annulation place l’Algérie ipso facto dans l’inconstitutionnalité du fait que l’annulation n’est tout simplement pas prévue par la Constitution.

La stratégie du régime ne paie pas

C’est donc peu dire que malgré tous ces développements tumultueux et une opposition populaire radicale, massivement exprimée chaque vendredi depuis plus de 4 mois, et au lieu de répondre favorablement aux revendications, en somme tout à fait légitimes, des citoyens, les laudateurs du pouvoir continuent de manœuvrer pour gagner du temps en adoptant la politique de la carotte et du bâton, au risque de pousser le pays vers le chaos.
Ils n’hésitent pas ainsi, dans l’optique de briser la dynamique citoyenne, d’user tantôt de menaces et d’intimidations, tantôt de manipulations et de désinformations.
D’aucuns peuvent donc constater que les tenants du pouvoir s’accrochent à leur agenda comme à une bouée de sauvetage, pour sauver le système par une alternance clanique, quitte à recourir aux pratiques d’un autre âge: Mobilisation de l’appareil sécuritaire pour bloquer le déplacement des citoyens vers Alger, fermeture des places emblématiques de la contestation et arrestations tous azimuts de manifestants, de militants, de blogueurs, d’activistes politiques… Bref,  tout l’arsenal répressif est alors mis à profit pour détourner la révolution de ses nobles objectifs et servir de la sorte leurs desseins aussi inavoués qu’inavouables.
Mais c’est sans compter sur la persévérance du mouvement citoyen qui, en dépit de toutes les machinations sournoises, continue à porter la révolution et à la défendre corps et âmes pour la libération du peuple. C’est que les citoyens lambda sont parfaitement conscients que leur rejet à deux reprises de la Présidentielle, exprimé par verdict de la rue, est un pas vers la victoire et la réhabilitation de la volonté populaire, seule source de légitimité.
El le commandement de l’armée ? Il s’est retrouvé pris en tenaille entre ces exigences de soutenir les revendications populaires et son engagement national et international de respecter la légitimité constitutionnelle.

Procès des symboles du régime, une mascarade

Pour calmer la ferveur des manifestants et donner un semblant de crédibilité à son action, la machine judiciaire s’est mise en branle contre de nombreux laudateurs connus pour leur proximité avec l’ancien président Abdelaziz Bouteflika. C’est ainsi que Ahmed Ouyahia, ancien premier ministre et secrétaire général du RND et Amara Benyounès, président du MPA ont été placés en détention provisoire à la prison d’El Harrach à Alger. Le même sort a été aussi réservé à Abdelmalek Sellal, ancien premier ministre et ex-directeur de campagne du candidat Bouteflika, alors que Amar Ghoul de TAJ pourrait connaître le même sort dans les jours à venir. Son dossier a été transféré à la Cour suprême dans le cadre des enquêtes sur la corruption. Tous ces personnages avaient appelé, le 2 février dernier, l’ancien président Bouteflika à se représenter à la Présidentielle qui était prévue en avril dernier. Alors que l’opération est loin de toucher à sa fin, elle augure au moins d’une reconfiguration imminente de la carte politique du pays.

Le dialogue pour sortir de l’impasse

Face à cette situation de cul de sac, des appels incessants au dialogue ont été lancés pour sortir de l'impasse et des propositions faites par plusieurs acteurs politiques et de la société civile. Ces derniers préconisent deux solutions majeures : L’instauration d’une période de transition conduite par une présidence collégiale, ou l’élection d’une Assemblée constituante souveraine.
Pour les adeptes de la première proposition, la présidence collégiale aura pour mission de nommer un gouvernement de compétences en dehors du sérail qui sera chargé principalement de préparer l’élection présidentielle dans un délai raisonnable de six à douze mois.

Depuis le 22 février 2019, un mouvement populaire mobilise, chaque vendredi, des millions d’Algériennes et d’Algériens ©MAP/EPA
Depuis le 22 février 2019, un mouvement populaire mobilise, chaque vendredi, des millions d’Algériennes et d’Algériens ©MAP/EPA


Quant aux partisans de l'élection d'une assemblée constituante souveraine, élue au suffrage universel, ils estiment que celle-ci sera chargée de désigner un chef de l'État de transition, de nommer un gouvernement et d'élaborer une nouvelle Constitution. C’est une fois la Constitution adoptée par voie référendaire, que les institutions prévues par la nouvelle loi fondamentale seront installées.
Force est de souligner que jusqu’à présent, les différents appels ont échoué pour des raisons liées aux exigences extrêmes des uns et des autres, comme c’est le cas de la volonté du commandement de l’armée d’aller directement à des élections présidentielles avec la mise en place d’une commission électorale indépendante, mais avec le maintien des membres du gouvernement, du président de l’Assemblée populaire nationale (parlement) et des walis. Une exigence rejetée unanimement par les manifestants qui réclament une période transitoire avec le remplacement du chef de l’État par une instance de transition, l’organisation d’une conférence nationale et même l’élection d’une assemblée constituante.
C’est le sort qui a été réservé à la réunion de préparation de la Conférence nationale de la société civile, tenue le 8 juin à Alger, qui a buté sur la définition des mécanismes de la transition. Certains prônent une transition démocratique avec l’élection d’une assemblée constituante, alors que d’autres soutiennent la proposition du pouvoir d’aller directement et rapidement vers une élection présidentielle, explique à ce propos Abdelouahab Fersaoui, président du RAJ, l’une des associations qui composent les trois dynamiques de la société civile.

Le peuple veut du concret, maintenant !

Toujours dans cet élan visant à parvenir à une solution à la crise qui n’a que trop duré, des constitutionnalistes et des politologues ont apporté leurs contributions en estimant que deux options sont envisageables. Le pouvoir politique peut continuer sur sa démarche constitutionnelle, bien que l’annulation du scrutin du 4 juillet a placé ce même pouvoir dans l’inconstitutionnalité, soutiennent-ils, expliquant qu’avec le report de la Présidentielle dans les mêmes conditions, c’est-à-dire avec le même gouvernement, le même chef d’Etat et les mêmes lois, il est fort probable que la prochaine élection se termine comme celle-ci. L’autre possibilité qui s’offre est l’ouverture d’un dialogue sérieux entre les représentants du pouvoir réel et les représentants de l’opposition et du soulèvement populaire, suivi d’actes concrets, estime la politologue Louisa Ait Hamadouche qui insiste sur l’importance d’instaurer un climat “d’apaisement et de confiance” pour que les partenaires acceptent d’aller vers le dialogue. L’application de certaines mesures comme la levée des restrictions sur les libertés individuelles et collectives et l’amendement des lois sur les partis et les associations sont autant de mesures qui peuvent instaurer un climat qui rassure et permette un vrai dialogue, retient-elle. Il va sans dire que pour sortir de l'impasse et préserver le caractère pacifique du mouvement de protestation, les tenants du pouvoir se doivent de prendre des mesures concrètes, en écoutant la voix du peuple et en répondant, enfin, à ses revendications légitimes. Il est temps d'accompagner la volonté populaire vers son émancipation démocratique pour éviter à l'Algérie de sombrer dans le chaos.

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