Les apothicaires: vendeurs d'herbes et de fantasmes

Abdelilah Edghoughi
les apothicaires ne connaissent pas la crise ©MAP
les apothicaires ne connaissent pas la crise ©MAP
Ancêtres des pharmaciens, les apothicaires continuent à avoir pignon sur rue. Les Marocains sont encore nombreux à recourir aux services de ces “herboristes” qui coupent l’herbe sous le pied des médecins. Des plantes médicinales aux grisgris, ces “messieurs sait-tout” ratissent large pour attirer une clientèle en détresse qui boude la médecine conventionnelle. Dans ce marché qui échappe à tout contrôle, charlatanisme, arnaque et magie noire prospèrent à vue d’oeil...

Toute activité économique ou professionnelle cherche à séduire les clients, identifier leurs besoins et leur offrir un service ou un produit de qualité. Mais certaines activités sont tellement insolites, hissant ainsi le slogan “joindre l'utile à l’agréable” comme devise éternelle. Parmi ces activités, celle des herboristeries marocaines dirigées par des apothicaires qui préparent et commercialisent des plantes médicinales ou aromatiques destinées à guérir certaines “maladies” ou encore pour des fins esthétiques. Mais ce n’est pas tout.
Lorsqu’on dit que les apothicaires ne connaissent pas la crise, c’est une vérité qu’il faudrait l’avouer. Derrière ce constat, les files d’attente devant ces “pourvoyeurs” d’espoirs en témoignent.
Au vu et au su de tous, ces véritables précurseurs des pharmaciens, communément appelés “les orfèvres de la médecine traditionnelle”, sont installés en toute quiétude même dans les quartiers les plus luxueux des villes marocaines.
Ces boutiques proposent à leur clientèle des “remèdes” à base de toutes sortes de produits, et ce en fonction de la demande, commençant par les savons bio et le henné jusqu’aux différentes sortes d'encens… mais aussi des grigris !

Un marché qui ne connaît pas de récession

Et ce n’est pas tout, car en plus des plantes et des minéraux qui sont en tête de la liste, le “menu” renferme “un petit zoo” où des animaux comme les chats, les tortues, les caméléons, les lézards, les hérissons, tous “immobilisés”, trouvent leur place dans les magasins de ces “faiseurs de miracles”, sans oublier les organes redoutables de l’hyène, notamment sa cervelle.
Quant à la clientèle, elle représente toutes les catégories de la société marocaine: femmes à la recherche du mari perdu, hommes impuissants, chômeurs, commerçants et bien d’autres qui cherchent le bonheur, la chance ou encore la vengeance. C’est ce qu’a déclaré à BAB Ahmed, un apothicaire au centre de la ville de Kénitra. Notre interlocuteur a fait savoir que les prix des objets proposés varient en fonction de l’offre et de la demande.
“En réalité, on ne connaît pas de récession”, s’est-il réjoui, poursuivant que si certains produits connaissent une forte demande, c’est parce que “notre clientèle en veut plus”.
“On augmente le prix surtout pendant les occasions, les fêtes, le Ramadan et certains mois hégiriens”, a-t-il indiqué. Un business juteux et en plein essor qui fleurit dans un terrain fertile et permissif, jouissant ainsi de l’ignorance qui frôle la mauvaise foi.
Par ailleurs, le charlatanisme se glisse dans cette zone tampon. Et, parce que l’arnaque profite du désespoir, les tireurs des ficelles ont beaucoup d’imagination pour mettre leurs mains dans les poches des crédules.

Le charlatanisme, business de la détresse
et de l’ignorance

Si les Marocains sont nombreux à recourir aux services des apothicaires et apothicairesses, sans distinction de sexe, certains préfèrent les charlatanes et les voyantes, et ce pour des raisons financières car leurs “services” reviennent moins cher que ceux des hommes. Ce constat est approuvé par Radia, une pratiquante de ce “métier” installée dans les périphéries de Salé. Cette “déformatrice de la réalité” maîtrise, selon ses dires, tous les montages des grigris. “Je dispose d’un matériel diversifié que j’utilise selon le cas à ‘guérir’ pour satisfaire ma clientèle”, assure-t-elle, ajoutant qu’elle propose ses services par le biais des cartes de jeu ou de la paume de la main, qu’elle utilise des morceaux d’étain fondu dans des seaux et qu’elle dispose même de plantes pour des opérations d’avortement de fortune.
“On ne recule devant rien pour assouvir l’irrationnel de nos clients, qui veulent qu’on les rassure”, s'est-elle justifiée, précisant que ses tarifs vont de 100 dhs à 2.500 dhs la séance, et ce en fonction de la complexité de la maladie ou de la demande.
D’autres “collègues” proposent plus pour le même “montage”, a révélé cette mère de cinq enfants dont le mari est un marchand ambulant à bord d'un hippomobile. Si ces arnaqueurs s’installent là où règne le désespoir, certains marabouts demeurent une destination privilégiée, où des messes sont organisées pour “se remonter le moral”.
A cet égard, la dénonciation, sur les réseaux sociaux, de certains charlatans et charlatanes en flagrant délit de séances de “désintoxication”, a fait réagir aussi bien la société civile que les autorités compétentes.

La magie noire d’Afrique a aussi ses clients

En revanche, dans le droit fil de cette manigance étourdie, le charlatanisme à l’africaine monte sur le podium. La majorité des charlatans africains vient de l’Afrique de l’Ouest francophone. Tranquillement installés dans certains quartiers, notamment à Rabat, à Hay Mohammadi à Casablanca et dans d’autres villes, leur présence ainsi que leurs activités sont amplement observées.
La magie noire est, de plus en plus, inscrite sur les bons de commande délivrés, par ses adeptes, aux apothicaires. En proposant leurs services, ces subsahariens ont considérablement bénéficié de l’hospitalité marocaine pour générer des profits qu’ils transmettent à leurs familles dans les pays de provenance.
Les charlatans et apothicaires représentent le revers de la médaille de la médecine parallèle. Une bataille sans merci les oppose aux pharmaciens et médecins conventionnels. Dans cette guerre d'usure, les charlatans et les apothicaires gagnent du terrain alors que les médecins et les pharmaciens en perdent. Et c’est parce qu’à la fin du bal qu’on paie les musiciens, avec la mondialisation et la prédominance d'une “génération connectée”, c'est presque finis la mission et le rôle social de l'apothicaire qui circulait à bord de sa bête et sillonnait les douars.

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