“Les Deux Papes”: sur les vertus de l’écoute et du dialogue

Al Mustapha Sguenfle
Projection en avant-première du film “Les deux papes” le 4 décembre 2019 à Buenos Aires ©MAP/EPA
Projection en avant-première du film “Les deux papes” le 4 décembre 2019 à Buenos Aires ©MAP/EPA
Le film “Les deux papes” (The two popes), dont l'histoire est inspirée de faits réels à savoir la succession papale de 2013, est une oeuvre cinématographique qui transmet un message de fond: en dépit de la différence et de l'opposition, le dialogue peut toujours se frayer un chemin pour faire valoir l'entente et la cohabitation.

A la mort du pape Jean-Paul II en 2005, 115 cardinaux électeurs se déplacent des quatre coins du monde vers la cité du Vatican. Objectif: élire le nouveau pape. Pour ce faire, ils doivent réunir, dans la chapelle Sixtine où ils sont isolés, la majorité qualifiée des deux tiers conformément à la Constitution apostolique “Universi Dominici Gregis”. Deux candidats potentiels émergent du lot: le cardinal allemand Joseph Aloisius Ratzinger (Anthony Hopkins) et son homologue argentin Jorge Mario Bergoglio (Jonathan Pryce ).
Les résultats des élections favorisent le cardinal Ratzinger, qui devient le pape Benoît XVI. Le cardinal Bergoglio retourne alors s'installer dans son diocèse en Argentine.
Des années plus tard, le cardinal argentin ne peut plus contenir son insatisfaction quant à la direction prise que l'Église catholique. En 2012, il décide de rédiger une lettre à l’adresse du pape Benoît XVI où il lui demande de lui accorder l’autorisation de démissionner afin de devenir simple prêtre.
En guise de réponse, Benoît XVI convoque le cardinal Bergoglio à Rome et lui fait savoir qu’il n’a nullement l’intention de lui accorder une réponse favorable à sa demande.
Pendant deux jours, les deux hommes vont entretenir des conversations dynamiques et profondes, tantôt empreintes d’humour et d’apaisement, tantôt de confrontation et de coups de sang. Ils échangent sur la foi chrétienne et évoquent les fardeaux qui pèsent sur leur conscience.
Au fil de ces échanges, le pape Benoît XVI révèle au cardinal Bergoglio qu’il est au bout du rouleau, et lui exprime son intention de mettre un terme à ses fonctions. Il lui fait ensuite part de son vœu de le voir monter au pinacle. Ainsi est préparée la succession papale de 2013 qui consacrera Jorge Mario Bergoglio en tant que 266ème pape de l’Église catholique, le pape François.

Les opposés s’attirent
La succession papale de 2013 a brisé plusieurs précédents. En six siècles, plus précisément depuis la démission du pape Grégoire XII en 1415, jamais un pape ne s’est retiré. Quand Benoît XVI annonce à Bergoglio son intention de se retirer, celui-ci rejette catégoriquement l’idée: “Votre autorité vient du fait que vous resterez pape jusque dans la souffrance et dans la mort !”.
“Les Deux Papes” (The Two Popes) s’inspire donc de cet événement réel, afin d’injecter ensuite une bonne dose de fiction dans la trame pour les besoins de dramatisation. En effet, la rencontre estivale de 2012 réunissant le pape Benoît XVI au cardinal Bergoglio semble fictive, et il n’est même pas certain que les deux hommes aient tenu les longues et profondes discussions qui occupent la plus grande partie du long métrage.
Ce qui semble primer surtout dans cette œuvre cinématographique, c’est le message qu’elle entend transmettre. En confrontant leurs positions diamétralement opposées et en mettant leurs différences à l’épreuve du dialogue, la trame permet d’explorer la profondeur humaine chez les deux dirigeants religieux.
Elevé dans l’amour du football et du Tango à Buenos Aires, Jorge Mario Bergoglio, futur pape François, grandit selon un mode de vie sans prétention. Le film le représente comme un homme sympathique, sensible et aux prises avec une lutte interne déchirante pour trouver sens à sa foi dans un monde en constante mutation.
Benoît XVI est, quant à lui, un personnage pince-sans-rire et doté d’une intelligence vive, mais au caractère réservé et aux avis tranchés sur les choses de la religion et de la vie. Il exerce une profession caractérisée par la solitude, l’Eglise catholique étant un lieu historiquement enveloppé par le voile du secret.

Une opposition de caractères
L’opposition de caractères entraine forcément une adversité d’opinions. A cet égard, le film confère aux joutes oratoires entre les deux hommes une place centrale. Dans l’un de leurs premiers échanges frénétiques, Benoît XVI s'emporte contre Bergoglio et l’attaque sur le sacrement qu’il accorde “à des gens hors communion”, comme les divorcés. “Je crois que donner la communion ne sert pas à récompenser les vertueux, mais à nourrir les affamés”, répond Bergoglio. “Ce que vous croyez prime donc sur ce que l’Eglise enseigne depuis des siècles ?!”, ironise Benoît XVI. “Non !”, réplique l’Argentin, citant Marc, chapitre 2, verset 17: “Je suis venu appeler les pécheurs”. Loin d’être impressionné, le pape allemand revient à la charge: “Il faut établir une limite !”, “Ou élever un mur de séparation”, rétorque Bergolio. “Vous parlez des murs en termes de désapprobateurs. Mais une maison est bâtie sur des murs, des murs solides !”, martèle Benoît XVI, ce à quoi Bergoglio répond: “Jésus a-t-il élevé des murs ? il en appelle à la compassion. Plus le péché est gros, plus l’accueil est chaleureux. La compassion est la dynamite qui souffle les murs !”.
Au fil des heures, l’atmosphère électrique des dissonances finit petit à petit par se dissiper à la faveur de la sincérité des conversations échangées entre les deux personnages.
En s’attardant sur les détails relatifs à leur empreintes culturelles, aux traditions dans lesquelles ils ont grandi et à des éléments difficiles de leur passé, le film permet, in fine, de comprendre la différence de style des deux personnages, mais aussi de saisir l’instant où ils se dévoilent, se confessent l’un à l’autre et acceptent le fait qu’ils sont humains. Ainsi, les opposés finissent-ils par s’attirer !

Construire des ponts plutôt que des murs
“Les Deux Papes” est une œuvre artistique qui se positionne contre les murs des exclusions mutuelles. C’est un film qui exalte les vertus du dialogue et de l’écoute, mais aussi celles de l’amitié. Il met en lumière les bienfaits des ponts que peut jeter une conversation sincère.
Il s’agit également d’un film qui interroge le rapport qu’entretient l’individu avec la foi dans son acception la plus universelle et ses traits partagés par toutes les confessions. Le spectateur n’a nullement besoin d'être catholique pour saisir la philosophie intrinsèque de l’œuvre.
Maîtres incontestés du septième art, Anthony Hopkins et Jonathan Pryce sont ici au sommet de leur art. La justesse de leur jeu insuffle de la vivacité et de la fraîcheur à deux personnages pourtant vieillissants, et permet au téléspectateur de plonger dans l’intimité de leurs convictions et souvenirs.
Mention spéciale aussi pour l’acteur argentin Juan Minujín qui, dans une série de flash-backs, incarne le jeune Bergoglio et sa vie antérieure sous le régime de la junte militaire argentine dans la fin des années 1970. Outre les performances d’exception portées par Hopkins et Pryce, “Les Deux Papes” réussit à installer une ambiance de sympathie et d’intimité entre le spectateur et les
protagonistes.
En embarquant dans une prospection expliquant la diversité de leurs styles par l’évolution de leurs parcours respectifs, le spectateur finit par s’attacher aux personnages pour ce qu’ils sont. Cette entreprise est favorisée par un scénario sensible et minutieusement tissé par Anthony McCarten (“Bohemian Rhapsody”, “Darkest Hour” et “The Theory of Everything”).
Coté cinématographie, le réalisateur brésilien Fernando Meirelles (“La Cité de Dieu”, “The Constant Gardener”) apporte une esthétique soignée à l’œuvre avec, notamment, une belle reconstitution de l’intérieur de la chapelle Sixtine.
Meirelles entremêle, par ailleurs, un style dynamique marqué par des mouvements effrénés de la caméra lors des discussions haletantes entre les deux protagonistes et ralentis à l’occasion des échanges apaisés et des flash-backs. Il recourt fréquemment aux gros plans au moyen de caméras mobiles, ce qui permet d’humaniser les personnages.
L’alternance des gros plans et des raccords des deux plans permet aussi de mettre en exergue toute la subtilité des expressions, des réactions et du langage corporel des protagonistes, notamment lorsqu’ils s’engagent dans des échanges énergétiques. Disponible sur la plate-forme Netflix, “Les Deux Papes” a été nommé dans quatre catégories des Golden Globes 2020, dans quatre autres catégories des BAFTA 2020 ainsi que dans trois catégories des Oscars 2020.
Une reconnaissance de la profondeur du message véhiculé par un film qui affirme avec force qu’un dialogue sincère peut rapprocher des Hommes que tout semble opposer.