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Les femmes adouls passent à l’acte !

Par Imane Brougi
La profession d'adoul a ouvert grand ses bras à la gent féminine ©MAP
La profession d'adoul a ouvert grand ses bras à la gent féminine ©MAP
Prêter serment en tant que femme adoul: c’est un jour à marquer d’une pierre blanche dans la vie de ces heureuses élues et un moment fort de l’histoire du pays. Ce métier traditionaliste, resté longtemps la chasse gardée des hommes, accueille à bras ouverts la gent féminine.

Réservée auparavant aux hommes, la profession ancestrale d'adoul a ouvert grand ses bras à la gent féminine, marquant un tournant décisif dans l'histoire de ce métier au Maroc, consacrant ainsi le choix démocratique du Royaume, notamment en matière de promotion des droits des femmes et de lutte contre la discrimination à leur égard.

Cet exploit positif témoigne de la capacité de la femme de s’intégrer et surtout de s’imposer dans tous les domaines, même dans les métiers dits “masculins”, en faisant preuve de compétence, d’engagement, de professionnalisme et d'esprit novateur.

En peu de temps, la femme adoul a su s’affirmer avec succès dans le domaine du notariat, démontrant que la femme est capable de tous les exercices au même titre que l'homme et consolidant le processus de féminisation des métiers de la justice au Maroc.

Lors de notre rencontre avec l’une des premières femmes adouls au Maroc, nous avons compris qu’il a été important de faire ce choix judicieux, la femme adoul est une force incontestée et une valeur ajoutée sûre pour le domaine de la justice, y compris le notariat.

Avec son sourire chaleureux et son attitude positive, Fatima Essalhi, nous a accueillis dans son bureau situé à avenue Al Faouz à Rabat. Le temps d’une discussion à cœur ouvert, elle nous a plongés dans les profondeurs de son parcours atypique et dans l’univers du notariat adoulaire. 

De la fierté et de la responsabilité

Devenir Adoul est “un rêve qui se concrétise, une fierté nationale et une nouvelle étape pleine de promesses”, lance Fatima Essalhi, cette jeune enthousiaste de 29 ans qui ne cache pas son immense joie de faire partie de la première promotion des femmes adouls au Maroc.

“Je ne trouve pas les mots pour exprimer et décrire ce que je ressens depuis mon admission au concours d’accès, c’est un mélange d'émotions qui m'envahit à chaque fois et m’accompagne toujours”, dit cette femme de lutte et de principe, les larmes aux yeux.

Pour elle, le moment le plus marquant était le jour de sa prestation de serment. “J’ai senti beaucoup de fierté mais aussi une énorme responsabilité, car je dois donner l'exemple, être à la hauteur des attentes et satisfaire les exigences du métier”.

“Faire partie des premières femmes adouls et gagner la confiance de tous, même de ceux qui n’ont pas cru en nous et se sont opposés à cette idée au début, est une victoire et une véritable révolution en matière du notariat traditionnel”, se réjouit-elle.

En plus de l’amour que porte Fatima à cette profession, elle raconte avoir intégré ce domaine par curiosité. “J’ai pris les choses comme un défi pour découvrir ce métier qui était l’apanage des hommes et démontrer la capacité de la femme à se distinguer et apporter une valeur ajoutée à cette profession, grâce à son intégrité et son sérieux”, dit la jeune notaire adoulaire.

L’ouverture de la profession, une sage décision royale

Revenant sur son choix d’opter pour ce métier, Fatima relève qu’elle a été “grandement encouragée” par la grande importance accordée par SM le Roi Mohammed VI à ce domaine. “C’est un pas en avant qui place le Maroc dans une position privilégiée en matière de promotion des droits de l’Homme, en général, et ceux des femmes en particulier”, souligne cette jeune ambitieuse.

Selon Fatima, cette initiative donne un sens concret aux dispositions de la Constitution de 2011, surtout dans son volet relatif à l'égalité homme-femme en matière de jouissance des droits et libertés.

“Aujourd’hui, la femme marocaine occupe plusieurs postes de responsabilité et exerce des fonctions de haut niveau. Dans cette profession, être homme ou bien femme ne change absolument rien, c'est la compétence qui prime”, confirme-t-elle.

Une formation aussi riche que diversifiée

La formation dispensée aux adouls est très riche et variée, car il faut savoir que les missions et compétences des Adouls sont illimitées. En effet, ils interviennent dans toutes les affaires et établissent des actes dans toutes les transactions légales de différentes natures.

“Les Adouls sont habilités d’établir par acte adoulaire plusieurs transactions relatives notamment aux immeubles immatriculés, en cours d’immatriculation ou non immatriculés, ventes, achats, compromis de vente, à la création des sociétés commerciales, la cession de fonds de commerce, l’établissement des contrats de gestion, le mariage, l’héritage, les successions et le testament… Vraiment on touche à tout”, explique Fatima.

Pour doter l’adoul d’outils nécessaires pour réussir l’exercice de ce métier noble, la formation combine volets théorique et pratique. 

"On a eu la chance d’être formés par des grands professeurs et experts en la matière, qui maîtrisent parfaitement les rouages de ce domaine”, fait savoir cette adoul disciplinée.

Fatima a bénéficié d’une formation de six mois au sein de l’Institut supérieur de la magistrature (ISM) à Rabat, tandis que d’autres de ses collègues ont suivi leur formation dans plusieurs centres régionaux conformément à la régionalisation avancée. 

Par la suite, ils ont suivi une formation d’un mois au tribunal de première instance, puis une série de formations dans différents bureaux d’adouls, pour connaître de près le métier, maîtriser l’élaboration de l’acte adoulaire et se familiariser avec ce domaine.

L’égalité homme-femme adoul, un acquis à préserver

Fatima ne voit aucune différence entre le travail notarial d’un homme et d’une femme adoul. “Bien au contraire, certains clients exigent que leur acte soit établi par une femme adoul et souhaitent vivre cette expérience. Une discrimination positive”, estime-t-elle.

“Toutefois, on ne peut pas nier que les avis divergent toujours sur cette question, car il existe encore une catégorie qui n’accepte pas de voir la femme accéder à ce métier, en se référant à de fausses explications des textes religieux, notamment en matière de mariage et de divorce”, note-elle. 

“En général, je ne vois et ne ressens aucune différence dans l’exercice du métier entre l’homme et la femme, bien au contraire tout le monde m’encourage pour aller de l’avant et salue mon choix et mon courage d’intégrer cette profession”, souligne Fatima. 

S’agissant des défis rencontrés, elle relève que c’est un métier comme les autres, qui a ses propres contraintes, à leur tête la loi en vigueur, appelant à adopter une nouvelle loi qui garantit à la femme comme à l’homme adoul ses droits et lui dote d’outils et de moyens nécessaires pour réussir ses tâches.

Bureau d’adoul femme… Que l’aventure commence !

“Quand j’ai ouvert mon bureau, j’ai été agréablement surprise et émue par les félicitations de mes clients et touchée par leurs aimables mots d'encouragement et leur respect et soutien”, raconte Fatima avec humour.

“Avant d’évoquer leur raison de venir, ils commencent d’abord par me féliciter et me souhaiter plein succès dans mon parcours. Il y a même certains qui m’ont confié être plus à l’aise et peuvent communiquer mieux avec une femme Adoul. De cela, je peux dire que la majorité écrasante est avec l’accès de la femme à cette profession, c’est réconfortant !”, assure-t-elle. 

Parmi les souvenirs les plus chers qu’elle garde, Fatima se rappelle de cette invitation pour établir un acte de mariage chez une famille à leur domicile et comment elle fut accueillie comme “une héroïne”. “Une fois j’ai mis mes pieds dans la pièce, tout le monde s’est levé et a commencé à applaudir, tout en criant à haute voix ‘Bravo à la première femme adoul au Maroc’”, raconte-elle sans pouvoir cacher son émotion.

Une profession qui se digitalise 

La digitalisation n’est plus un choix ou un luxe, mais elle est devenue une évidence réelle, voire la clé de voûte pour la réussite du chantier de la modernisation de l’administration. L’objectif ultime étant de tirer vers le haut la qualité des prestations offertes aux citoyens qui sont au cœur de ce processus de l’administration numérique.

S’inscrivant dans cette dynamique, les adoul ont adhéré également à cette démarche pour accompagner les mutations opérées et se mettre au diapason des progrès réalisés.

“La profession des adouls n’est plus un métier traditionnel comme on croit. Plusieurs de nos opérations sont numérisées aujourd’hui”, relève cette notaire adoulaire. 

A ce titre, elle a rappelé la convention conclue entre  la Trésorerie Générale du Royaume (TGR) et l’Ordre national des Adouls visant la dématérialisation des échanges liés à l’obtention de l’attestation justifiant le paiement des impôts et taxes grevant l’immeuble objet de cession. 

Ces échanges informatisés portant sur le dépôt et la délivrance de l’attestation, permettent notamment la transmission informatisée de la demande de l’attestation justifiant le paiement, des impôts et taxes grevant l’immeuble objet de cession, l’échange de données et informations nécessaires au traitement et au suivi de la demande et la délivrance sous format électronique de l’attestation…

De même, elle a relevé que plusieurs opérations relatives à l'Agence nationale de la conservation foncière, du cadastre et de la cartographie (ANCFCC) sont exécutées en ligne.

Sans oublier la mise en place par le Ministère de la justice d’une plateforme en ligne, dédiée aux demandes d’autorisations, qui permet de faire des demandes à distance afin d’obtenir l’autorisation de se marier dans la plupart des tribunaux du pays.

“Le digital est  un axe fondamental pour l’avenir de la profession. En d’autres termes, l’utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication fait désormais partie de nos tâches quotidiennes”, confirme-t-elle, ajoutant que “notre objectif principal est de changer l’idée reçue sur cette profession et faire sortir  l’adoul de la case de ‘métier traditionnel’”.

L’Adoul doctorante 

Fatima Essalhi, cette femme dont on peut lire la détermination dans les yeux, incarne la force, la persévérance et le courage.

Parallèlement à son métier, Fatima poursuit toujours ses études au cycle doctoral. Elle est en 5éme année, équipe de recherche droit des affaires et de l’entreprise.

“Être femme adoul et doctorante est une belle chose. Allier mon métier et la recherche scientifique me permettra de rester à jour avec les lois et d’approfondir mes connaissances”, souligne la jeune notaire avec un ton déterminé.

 

“Le métier d’adoul est une profession qui se renouvelle sans cesse, il est en constante évolution et les lois sont souvent actualisées. Alors, le fait de poursuivre mes études me permet de rafraîchir la mémoire et d’accompagner ce progrès”, affirme l’adoul engagée, se disant “honorée” d’avoir accédé à “une profession noble, à la fois juridique et judiciaire mais aussi sociale et humaine”.