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Les restaurateurs dans le pétrin

Par Meriem Rkiouak
Les professionnels de la bouffe sont dans le pétrin ©MAP
Les professionnels de la bouffe sont dans le pétrin ©MAP
Les cafetiers et restaurateurs sont dans de sales draps. Après trois mois de fermeture de leurs commerces, ils ne sont pas au bout de leurs peines. Entre les créanciers impayés, les taxes accumulées et les clients qui se font rares, ils ne savent plus où donner de la tête.

LE 13 JUILLET, les patrons et clients de cinq restos-pubs classés de la Corniche Ain Diab à Casablanca ont vécu une nuit pas comme les autres. Sans crier gare, les agents d’autorité ont effectué une descente spectaculaire et, sous les regards abasourdis des clients, ont ordonné la fermeture des lieux pour 48 heures pour non respect des mesures de prévention dictées par les autorités publiques.

Confinement ou déconfinement, c’est kif kif: les mauvaises nouvelles pleuvent comme grêle sur les professionnels de la bouffe. Pris en tenaille entre l’impératif de respecter les consignes sanitaires sous peine d’être sanctionnés (exploitation de 50% de la capacité d’accueil, distanciation physique, fermeture à 22H, port des masques et mise à disposition de désinfectants) et le besoin de renflouer des caisses qui ont diminué comme peau de chagrin sous l’effet de trois mois d’inactivité, ils ne savent plus sur quel pied danser.

La situation est d’autant plus intenable que les factures s’amoncellent depuis la mi-mars, date de proclamation de l’état d’urgence sanitaire. Location, eau et électricité, taxes et impôts (une dizaine au total)… sans parler des employés dont plusieurs, non immatriculés à la CNSS, ont été remerciés.

Selon Noureddine El Harrak, président de l’Association nationale des propriétaires des cafés et restaurants du Maroc, cet état de faits a engendré des conflits entre les professionnels de la restauration et les bailleurs qui réclament leurs mensualités, déjà en retard de plusieurs mois.

Beaucoup de ces litiges, portés devant les tribunaux de commerce, attendent d’être jugés et beaucoup d’établissements à travers le Maroc, croulant sous les dettes, n’ont pas pu rouvrir leurs portes, déclare-t-il à BAB.

Problèmes structurels et demi-solutions

Rien ne sera plus comme avant. C’est le feeling prédominant chez les professionnels qui ont, selon toute vraisemblance, mangé leur pain blanc et dit “au revoir” - si ce n’est “adieu”- aux jours fastes.

Après de nombreux courriers adressés aux autorités compétentes, leur SOS a trouvé finalement un écho.Le Wali, directeur général des collectivités locales, Khalid Safir, a tenu, au début du mois, une réunion avec l’Association nationale des propriétaires des cafés et restaurants, afin d’étudier à tête reposée les problèmes auxquels ils sont confrontés et y trouver des réponses concertées et immédiates.

Les principales questions à l’ordre du jour: les casse-tête des impayés (trois mois de loyer et de consommation d’eau et d’électricité) et des impôts et taxes (une quatorzaine au total) dus à l’Etat et aux collectivités territoriales. En effet, les commerces de l’alimentation ont été autorisés à lever les rideaux le 24 juin dernier, soit quelques jours avant la fin du trimestre (le 30 juillet). Même s’ils n’ont travaillé qu’une semaine durant tout cet exercice, ils sont obligés de payer rubis sur l’ongle les honoraires semestriels des créanciers, intraitables sur la question. Une situation kafkaïenne qu’ils dénoncent vivement.

“Nous avons réclamé, au moins, une exonération des impôts locaux et une révision à la baisse de certaines taxes, notamment la taxe relative à l’exploitation de l’espace public et celle sur les débits de boissons. Ce serait, à défaut d’une solution réelle et durable, une bouffée d’oxygène et un geste rassérénant en direction du secteur qui broie du noir”. Pour toute réponse, l’association a eu la promesse de soumettre ses doléances au Comité de veille économique, et d’examiner l’éventualité d’une exonération de certains impôts locaux. S’agissant de l’heure de fermeture, fixée aux alentours de 22H - un horaire jugé inadapté en cette période estivale et de GMT+1, aucune prolongation n’est envisageable pour le moment.

Ce qui rajoute aux peines des professionnels, c’est le taux de remplissage établi à 50%. “Des établissements occupés à moitié, à quoi ça sert ? Les recettes couvrent à peine les salaires des employés. Et je ne vous parle pas des prix de la matière première et du transport qui ont flambé, des repas, salades, sauces et boissons qui ne trouvent pas preneur et qui périssent vite en ces jours de forte chaleur, des clients qui avaient leurs habitudes chez nous avant le confinement et qui ne viennent plus, soit par méfiance soit par manque de moyens… c’est une autre histoire”, confie à BAB Ahmed, gérant d’un restaurant au centre-ville de Casablanca.

En dehors de la loi, point de reprise possible

Ayant marre des mesures de rafistolage qui n’offrent que des pseudo-solutions à des problèmes instantanés et fragmentaires, les professionnels montent au créneau pour appeler à ce que le mal soit attaqué à la racine. D’après eux, le “mal” serait l’absence d’un cadre réglementaire qui peut lui seul amorcer le redécollage d’un secteur aujourd’hui au bord de la faillite. “C’est à travers une réglementation dédiée qu’on pourra trouver des réponses globales et institutionnalisées aux défis posés, au lieu d’une gestion au jour le jour et au cas par cas comme ça se fait actuellement”, plaide M. El Harrak.

A titre d’exemple, un tel texte de loi permettrait d’en finir avec l’iniquité fiscale dont seraient victimes les tenanciers des cafés et restaurants, sommés de verser un taux de TVA de 20% contre seulement 10% pour les prestataires de services d’hébergement et de restauration. Un amendement du PLF 2020, proposé par la Fédération des chambres de commerce, a été adopté, le 5 décembre 2019, par la Chambre des conseillers, dans le sens de taxer à hauteur de 10% les cafetiers et restaurateurs et ainsi réaliser l'équité fiscale.

En attendant que leur appel de détresse soit reçu, le statu quo dure, les factures s’entassent et les commerçants de la bouffe sont, sans aucun jeu de mots, dans le pétrin.