Les voeux de changement à l'épreuve du terrain

Par Driss Belkhadir
La paix en RDC s’est heurtée à une dure réalité
La paix en RDC s’est heurtée à une dure réalité
L’espoir en la réconciliation, la paix et la prospérité en RDC s’est heurté à une dure réalité faite de crises sanitaire et budgétaire et d’un paysage politique fortement polarisé, déchiré par les conflits et les règlements de compte. La transition démocratique, elle, reste en stand-by. Les Congolais devront-ils revoir le seuil de leurs attentes à la baisse ?

Alors que pour la première fois de son histoire, la République démocratique du Congo a connu une alternance politique pacifique à la tête de l’État, laissant la population entrevoir des perspectives d’avenir plus prometteuses, l’environnement politique ne semble pas assez épuré pour ainsi permettre une continuité sans à-coups qui résisterait aux différentes mesures d'adaptation qu'impliquerait ce processus.

Prenant la parole à l’occasion de son investiture le 24 janvier 2019 comme chef de l’Etat après avoir remporté l'élection présidentielle du 30 décembre 2018, Félix Tshisekedi avait affirmé qu’il s'agissait d’“un jour historique”, promettant de former un “Congo réconcilié”, “pas un Congo de la division, de la haine ou du tribalisme”.

Par la même occasion, il avait rendu hommage à “celui qui aura été l’un des acteurs de la matérialisation de l’alternance démocratique et pacifique”, en l’occurrence le président sortant Joseph Kabila Kabange, promettant de poursuivre “le long combat pour l’émancipation et la souveraineté du peuple congolais par l’instauration d’un véritable Etat de droit”.

Le Trésor à rude épreuve

Réalisant une transition du pouvoir entre un Président élu sortant et un Président élu entrant, le peuple congolais aura aspiré par cette opération à un avenir meilleur et plus durable, qui ne serait pas contrecarré par des défis liés notamment à la pauvreté, la prospérité, la paix et la justice.

Mais, comme l’avenir est en perpétuel changement, le mieux-être des Congolais pour lequel M. Tshisekedi a pris l’engagement de se battre a été peu réalisé jusqu'à présent en raison des contraintes sanitaires, économiques et même politiques.

En effet, la propagation irrémédiable de l’épidémie du Covid-19, déclarée le 10 mars 2020 en RDC, a déjoué toutes les conjectures mises en place pour accroître la croissance dans le pays. L’Etat congolais a même dû réduire son budget ambitieux, fixé initialement à 11 milliards de dollars, à cause d’une inadéquation entre les dépenses publiques “qui sont toujours importantes” et les recettes “qui ne suivent pas”, selon le chef du gouvernement Sylvestre Ilunga Ilunkamba.

L’environnement politique, qui aurait dû être assez épuré pour favoriser la prospérité et la stabilité, a été à son tour infecté par des orages qui seraient dévastateurs en l’absence d’une volonté politique assez ferme pour faire réussir la transition démocratique.

Une météo politique peu favorable

Dans l’une des phases d’un match très tendu où les tacles sont imprévisibles, Jean-Marc Kabund, par ailleurs président par intérim de l’UDPS, parti du président Tshisekedi, a été destitué le 25 mai, par un député d'opposition, de sa fonction de premier vice-président de l’Assemblée nationale congolaise, dominée par les députés du Front commun pour le Congo (FCC), plateforme dont l’ancien président Joseph Kabila est l’autorité morale, qui forme la majorité avec Cap pour le changement (CACH) du président Tshisekedi. Extrêmement vexés, des militants de l’UDPS ont manifesté le lendemain dans les rues de Kinshasa et dans bien d’autres villes du pays, en exigeant la dissolution de la coalition FCC-CACH. Dans une tentative de se désolidariser de cette opération de destitution, le député Lambert Mende, membre du FCC, a affirmé que cette destitution était une “question parlementaire” et que les membres du parlement “ont réagi un peu de manière corporatiste”.

André Alain Atundu, l’un des porte-parole du FCC, a de son côté déclaré que cette destitution ne remettait pas en cause l’alliance entre les deux partis qui dirigent la RDC. Même tonalité ressentie du côté de Didi Manara, coordonnateur des présidents des groupes parlementaires membres du FCC, qui a affirmé sur la radio onusienne Okapi que cette question “n'ébranlerait pas” la coalition.

Cependant, ces tentatives d'apaisement, en plus des différentes attitudes manifestées par le FCC pour montrer son attachement à cette coalition, ne semblent pas avoir convaincu l’UDPS.

La coalition plus que jamais fragile

Car, trois jours après la destitution du député Kabund, le parti présidentiel a formellement accusé le FCC d'avoir asséné “un coup fatal” à la coalition FCC-CACH. Cette déchéance du député de l’UDPS, qui forme la coalition CACH avec le parti Union pour la Nation congolaise (UNC) de Vital Kamerhe, a été ressentie comme un orage politique qui s’est déchaîné sur le parti présidentiel, au moment où M. Kamerhe, qui occupait la fonction de directeur de cabinet de M. Tshisekedi, était écroué en détention préventive pour corruption et détournement de fonds.

L'arrestation de M. Kamerhe, qui avait reçu la promesse d'être soutenu à la présidentielle de 2023 en vertu d’un accord qui serait établi avec M. Tshisekedi à Nairobi avant les élections de décembre 2018, a déclenché de brusques accès d'expansion de sentiments longtemps comprimés par les deux parties. Pour des cadres à l’UDPS, il est hors de question que leur parti soutienne la candidature de Kamerhe en 2023, conformément à l’accord de Nairobi, alors qu’à l’UNC, parti de Kamerhe, beaucoup voient dans cette arrestation une “manœuvre” pour neutraliser le président de leur parti. Car, toute condamnation pour corruption privera le coupable d’une candidature à la Présidence de la RDC.

Il faut sauver l’alternance politique !

Ces préoccupations exprimées à la douce par les cadres et militants des deux partis ont été envenimées expressément par Kamerhe lui même le 4 juin lors de son audience retransmise par la chaîne d'Etat RTNC, où il a affirmé qu’il ne pouvait pas “prendre des responsabilités à l'insu du président de la République" et que le marché qui l’a entraîné devant les tribunaux “a été accordé sur instruction expresse du chef de l'Etat".

Incarcéré depuis début avril, Kamerhe est poursuivi avec deux inculpés pour notamment le détournement présumé de 50 millions de dollars d'argent public alloués à la construction de 1.500 maisons préfabriquées. Ce marché faisait partie du “Programme des 100 jours” du nouveau président Félix Tshisekedi. Pour tenir tête aux orages, qui semblent monter inéluctablement par intervalles sur la vie politique en RDC, le FCC de Joseph Kabila et le CACH du chef de l’Etat Félix Tshisekedi se sont dits déterminés à préserver coûte que coûte l’alternance politique jusqu’en 2023. Leur volonté commune de franchir ensemble les rivages de leur destin et conduire ainsi le navire à bon port permettrait d’éviter la monopolisation du pouvoir et offrirait aux citoyens la garantie d'être en mesure de sanctionner les gouvernants en place à la fin de leur mandat, selon les observateurs.