L’homme et l’argent, une fable moderne

Par Bouchra Fadel
L'écrivain Mohamed Nedali est né à Tahannaout (région de Marrakech), en 1962. Il est professeur de français depuis 1985 ©DR
L'écrivain Mohamed Nedali est né à Tahannaout (région de Marrakech), en 1962. Il est professeur de français depuis 1985 ©DR
Dans cette satire sociale aux allures de fable, Mohamed Nedali met à nu la fragilité de l’homme vis-à-vis de l’argent. L'auteur signe une métaphore impitoyable de ce péché capital qui précipite l’humanité dans l’abîme: La cupidité.

“La bouteille au cafard” de Mohamed Nidali n’est pas un roman au sens classique du terme mais une fable… Il met en scène un paysan d’une paresse extrême que “les besognes longues et rudes fatiguent et rebutent”. Ce dernier, d'entrée de jeu, nous est présenté comme un personnage apathique, gangrené par la passion du lucre facile.
L'incipit du roman est assez suffisant par lui-même pour illustrer par son style sobre et condensé, la grisaille et la désolation d'un village où le cycle des jours se déroule lentement, où les saisons vont et reviennent, sans rebondissement. “A Ouirizen, la vie tourne en boucle, indéfiniment dépourvue d'imprévus et de couleurs; ce qu’on y a vécu la veille nous attend de pied ferme le lendemain, et ainsi de suite jusqu’à ce que mort s'ensuive”.

Quand l’argent rend fou

Prénommé Hmad, notre protagoniste de premier plan a toujours caressé le rêve de monter à la fortune, persuadé, tout comme ses congénères, qu'il ne saurait asseoir son avenir qu'à la condition expresse de tourner le dos à Ouirizen… Une chose étrange va lui arriver lorsqu’il trouvera un cafard au fond d’une bouteille de tournesol qui lui a été livrée par un fournisseur. C’est là le point de départ de la nouvelle vie du personnage. Une vie marquée par la gourmandise, la cupidité et la naïveté qui servira de matière à cette fable qui montre que l’avidité des hommes n’a pas de limites.
Et souvent dans les fables, les protagonistes sont des animaux. Tel est le cas dans l’ouvrage de Jean de La Fontaine ou dans “Kalila Wa Dimna” d’Ibn Al Mouqaffaâ, ou encore, cette fable politique, le roman  “La ferme des animaux”  de George Orwell qui dénonce le communisme, le fascisme et le nazisme, mais aussi n’importe quelle autre dictature.
Mais Mohamed Nidali, dans “La bouteille au cafard”, a choisi de mettre en scène des humains; à charge pour eux d’enseigner et d’éduquer leurs semblables en leur faisant comprendre que la cupidité n’est pas toujours bonne conseillère.
Et Hmad, héros de l’histoire, un être aussi fragile s'il en est, est potentiellement vulnérable à la tentation; il rêve du moment où la richesse, tombée du ciel comme par enchantement, viendrait le soustraire à la misère. Quoiqu'il fût le seul dans son douar à tenir une épicerie, son commerce allait cahin-caha, la pratique étant rare, les villageois habitués à se munir de vivres dans le souk hebdomadaire.
Ainsi, à travers une série de péripéties, aussi rocambolesques les unes que les autres, Mohamed Nedali nous fera suivre le cheminement de cette bouteille au cafard qui, en passant d’une main à l’autre, nous fera voir l’avidité et la cupidité de ces hommes toujours prêts à courir lorsque la récompense s’annonce facile.

Portrait d’une société vénale

“La bouteille au cafard” est un conte d’une lecture aussi aisée qu'agréable. C'est “la métaphore impitoyable d’une société en déficit moral où toutes les catégories nourrissent une appétence forcenée pour le gain et un désir égal de plaire aux puissants”.
L'oeuvre, en ses péripéties à la queue leu leu, sa composition épicée en cocasseries de toutes sortes, en hauts et bas et en personnage hauts en couleurs, se prête facilement à l'adaptation au drame.
Il semblerait que l'auteur ait conçu une trame aux confluents du roman, de la fable et du théâtre.
On serait donc tenté de conclure que cette satire sociale est pourvue de tous les constituants d'un drame, tant par la structure (les chapitres qui peuvent être apparentés à des scènes de théâtre) que par la tournure des répliques, le comique des mots, des gestes ou des tirades de Hmad cherchant sa bouteille, à l'instar de Harpagon de Molière délesté de sa bourse.

Le roman “La bouteille au cafard” de Mohamed Nedali est édité en 2019 par la maison Virgule ©MAP
Le roman “La bouteille au cafard” de Mohamed Nedali est édité en 2019 par la maison Virgule ©MAP


"La bouteille n’y est plus (...) Epuisé et hors d'haleine, il arrête ses recherches, lève les yeux au plafond, prostré, éploré, implorant.
Dieu tout puissant, ou est sa bouteille? Il veut sa bouteille! Il faut qu’il l'a retrouve! Il faut absolument qu’il retrouve sa bouteille, et tout de suite!
Sinon, il percerait ses le cœur, il se couperait les veines, il se crèverait les yeux, il s’arracherait les tripes, il s’immolerait par le feu, il se jetterait par la fenêtre, la tête la première! La vie de sa mère, il ferait tout ca, et plus encore... !”.

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