‘‘Libérer les femmes du fardeau des traditions’’

Par Hajar Erraji
Saida Idrissi Amrani, militante pour la question des femmes soulaliyates et ex-présidente de l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM) ©MAP/Abdelhak Fattoumi
Saida Idrissi Amrani, militante pour la question des femmes soulaliyates et ex-présidente de l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM) ©MAP/Abdelhak Fattoumi
Dans cet entretien à BAB, Saida Idrissi Amrani revient sur les actions entreprises par l’Association démocratique des femmes du Maroc, pour accompagner les femmes soulaliyates dans leur lutte pour leurs droits et pour la réforme du cadre juridique applicable en la matière.

BAB: Que représente pour vous le fait de militer en faveur des droits des femmes soulaliyates ?
Saida Idrissi Amrani: Défendre les droits des femmes pour l’atteinte de l’égalité entre les sexes est l'une des missions principales de l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM) où je milite depuis 20 ans. Militer pour les droits socio-économiques des femmes est une action menée par l’ADFM depuis 2007, dans le cadre d’une stratégie de plaidoyer où les demandeuses de droits sont au centre de l’action, justement pour les faire sortir de la zone d’ombre et les libérer du fardeau des traditions et l’emprise du pouvoir patriarcal qui, au nom du droit coutumier, les privent de l’usufruit des terres collectives.
Cette discrimination basée sur le genre a poussé les femmes à se révolter et revendiquer leur droits, et l’Association démocratique des femmes du Maroc était là pour les accompagner à travers tout un programme de renforcement de capacité, les appuyer auprès des décideurs dans les différentes régions du Maroc et faire entendre leur voix dans les différentes langues.

En quoi consiste votre combat ? Quelles sont  les principales actions que vous avez menées pour garantir les droits de ces femmes ?
Le combat mené consiste à reconnaître les femmes en tant qu’ayant droit à l’usufruit, à l’exploitation des terres collectives et pour qu'elles participent à la gestion des affaires de leurs tribus sur un pied d’égalité avec les hommes. Pour atteindre cet objectif, l’ADFM a adopté toute une stratégie de plaidoyer et de communication. Par ailleurs, les approches adoptées pour la campagne de plaidoyer sont innovatrices, tenant compte des profils des femmes soulaliyates, majoritairement rurales, analphabètes et pauvres.
Ces  approches ont été déclinées en deux volets: Le renforcement des capacités des soulaliyates en leadership, communication et estime de soi et la mobilisation de la société civile, de l’opinion publique et l’interpellation des décideurs.

Comment les représentants de tribus et les autorités locales ont réagi à votre mouvement et à votre plaidoyer ?
Vu l’enjeu économique majeur, le combat mené a fait front aux résistances des mâles de la tribu, qui se sentaient menacés dans leur pouvoir et leurs privilèges, ils étaient les seuls à bénéficier des richesses des terres collectives et à en tirer profit.
Les soulaliyates ont, ainsi, subi des violences verbales et physiques de la part de leurs proches (les nouabs de la jmaâ, frères, oncles ou cousins...) Mais cela ne les a pas intimidées, bien au contraire cela les a renforcées et poussées à revendiquer leurs droits à tous les niveaux, d’où l’émergence de leaders dans différentes régions.
De plus, ces femmes leaders se sont remarquablement distinguées dans nombre de forums nationaux et internationaux, notamment le Forum Mondial des Droits de l'Homme (Marrakech, novembre 2014) et le Dialogue National sur le devenir des Terres collectives organisé par le ministère de l'Intérieur en 2014. Concernant les autorités centrale et locales, un dialogue constructif a été ouvert depuis le début de la campagne avec les responsables de la Direction des Affaires rurales du ministère de l'Intérieur et les autorités locales et régionales. Ce dialogue permanent avec les pouvoirs publics a abouti à la reconnaissance des soulaliyates en tant qu’ayants droit par le ministère de l’Intérieur.

Qu'en est-il de l'état actuel des choses ?
Certes, les circulaires émises ont rencontré des difficultés quant à leur mise en œuvre surtout dans le monde rural, mais elles ont contribué à valoriser les femmes dans leur tribu et dans leur famille et elles ont encouragé d’autres à revendiquer leurs droits et à faire face aux mâles de la tribu, surtout après l’adoption de la Constitution de 2011.
Toutefois, une grande partie de ces femmes souffrent encore de la marginalisation et de l’exclusion, pour des considérations juridiques et administratives complexes qui ne peuvent être résolues par la législation en vigueur, à savoir le Dahir du 27 Avril 1919 tel que modifié et complété.
Ainsi, il est devenu nécessaire de réviser le Dahir de 1919 et de promulguer une nouvelle loi digne des enjeux futurs du patrimoine foncier collectif, dans le cadre d’une politique foncière globale qui sert le développement humain, respecte les valeurs des droits de l’Homme et se donne les moyens d’atteindre la justice et l'égalité.

Mme Amrani appelle à une nouvelle loi digne des enjeux futurs du patrimoine foncier collectif ©MAP/Abdelhak Fattoumi
Mme Amrani appelle à une nouvelle loi digne des enjeux futurs du patrimoine foncier collectif ©MAP/Abdelhak Fattoumi

 

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