L'indépendance économique, un mythe ?

Par Zineb Bouazzaoui
La notion Made in Morocco est un must ©MAP
La notion Made in Morocco est un must ©MAP
Selon les experts, la promotion du made in Morocco n’est pas qu’une affaire d’économie ou de marketing. Il s’agit d’un réflexe à créer et à pérenniser, d’un sentiment d’appartenance à cultiver et d’une approche de communication à réinventer.

 

La pandémie a fait surgir des consommateurs altérés des produits “Made in Morocco”. Pendant le confinement, beaucoup de Marocains ont retrouvé le chemin du commerce local notamment celui de l'artisanat. “Depuis fin mars, nous avons pu vendre toute la nouvelle collection, beaucoup de nos clients commandent en ligne et se font livrer chez eux. Aujourd’hui, ils constituent 85% de nos ventes alors que d’habitude, on ne travaille principalement qu’avec des touristes étrangers”, explique Hanane, propriétaire d’un concept store à Marrakech.

A l’heure de la distanciation sociale, consommer marocain est important afin de soutenir l’économie nationale et préserver les emplois. Dans ce sens, le Hashtag “#jeconsommemarocain” a vu le jour sur les réseaux sociaux, contribuant ainsi à un changement mental qui s'opère doucement mais sûrement en faveur du savoir-faire national.

Approché par BAB, Abderrahim Rharib, enseignant chercheur en économie, en finance et en gouvernance à l’Ecole Nationale de Commerce et de Gestion de Casablanca (ENCGC), a affirmé que le “Made in Morocco” est un concept qui doit être analysé et appréhendé avec beaucoup d'objectivité et d'impartialité car il renferme, en théorie, une philosophie de consommation solidaire qui place l'appartenance au Maroc avant la logique de rationalité de l’homo œconomicus. “La réalité étant très complexe, toute tentative d’appréhension superficielle comporterait un grand risque”, a-t-il souligné.

le made in Morocco, une question de culture et de “patriotisme” ©DR

 

L’autosuffisance, clé de l’“indépendance économique”

Comme le Maroc est un pays lourdement endetté à l'extérieur, il a essayé de stimuler les activités générant les devises, chose qui a eu pour corollaire la négligence d'un certain nombre d'activités pouvant assouvir les besoins des Marocains telle que la réalisation d’une autosuffisance en matière céréalière”, a-t-il noté.

Selon Pr Rharib, le même constat est valable par rapport au secteur touristique, un secteur qui a longuement tourné le dos aux Marocains, qu’il considére aujourd’hui comme une soupape de sécurité. “Le Maroc souffre d’un déficit de confiance entre le producteur et le consommateur”, a-t-il
regretté.

Si Le Made in Morocco est appréhendable par rapport aux produits alimentaires, boissons, tabacs et produits finis de consommations, il l’est beaucoup moins, du moins dans l’immédiat, concernant les produits bruts, énergétiques, les lubrifiants, les demi-produits ainsi que les biens d’équipement. À terme, le Maroc est obligé de sécuriser les intrants de son industrie et l’énergie qui fait tourner son économie. Il se doit aussi de promouvoir la recherche scientifique la seule à même de lui permettre de rompre avec la dépendance économique”, a-t-il estimé.

Mais il est sûr que suite au creusement du déficit commercial du Maroc et la nécessité de relancer l’économie marocaine après cette crise sanitaire, toutes les parties prenantes doivent réfléchir sérieusement au concept made in Morocco”, a-t-il expliqué à BAB.

 

Une question de culture et de “patriotisme”

Interrogé sur l’avenir du made in Morocco, Pr Rharib a indiqué que la réponse est très délicate car le Maroc est fortement dépendant économiquement. “On nous a appris à l’université qu’il suffit d’être dépendant financièrement de l’étranger pour tomber dans les autres formes de dépendance (commerciale, technologique, alimentaire)…Mais, à mon sens, s’il y a une forme de dépendance qui nourrit la désarticulation de l’économie et son extraversion c’est bel et bien la dépendance culturelle”. On se retrouve avec des “gens qui vivent physiquement au Maroc et dont le cœur bat dans un autre pays”, ils vivent au Maroc et prônent d'autres cultures et d'autres modes de consommation, ils vivent au Maroc et n’attendent que l’opportunité de le quitter…Pour cette catégorie, plus particulièrement, il est difficile de miser sur “le made in Morocco”, a-t-il fait savoir avec beaucoup de regret.

“L’avenir du concept est tributaire d’un certain nombre de préalables notamment la fierté d’appartenance au Maroc, le niveau de cohésion sociale, l’attitude égoïste ou altruiste des citoyens , la perception du bien être : est-il purement individuel ou la résultante d’une interdépendance entre les choix des et des autres, l’image de marque de l’Etat et la crédibilité des politiques publiques...” a-t-il
déduit. Pour sa part, Karim Gassemi, Professeur de management à l’ENCGC et Directeur du Laboratoire d'Analyses Marketing et Stratégiques des Organisations (LAMSO), a affirmé à BAB que la crise induite par la pandémie du covid-19 touche à la fois l’offre et la demande comparativement à la crise financière de 2008 et le choc pétrolier de 1973, et les moyens et procédés de production ont connu un changement considérable durant cette période.

“Made in Morocco” challenge… “Yes, we can !”

Il a ajouté que “la clé du succès de la production marocaine réside dans sa flexibilité. Un exemple concret est celui de l’industrie du textile, dont l’appareil de production a été orienté vers la production des masques pour stopper la propagation du virus. Qui avait prédit, en janvier ou février 2019, que le Maroc allait exporter, durant la période de la crise, des masques pour l’Europe et l@es Etats-Unis ? Cet exemple montre d’une manière claire que notre appareil de production est flexible et dispose d’une grande réactivité pour répondre qualitativement et quantitativement aux événements imprévus”.

D'après Dr Gassemi, “le secret d’une économie forte, entre autres, est la densité de son industrie locale. La notion Made in Morocco est un must. Ce n’est plus une option. Le Maroc doit compter sur ses propres ressources pour assurer une production de produits et services et l’exemple du respirateur artificiel produit en avril dernier par des compétences marocaines est une belle illustration. Le Maroc doit tout simplement préparer l’environnement de confiance nécessaire pour l’émergence de ce concept. D’ailleurs, les pays qui ont réussi le “Made in” local ont souvent des politiques économiques basées sur le protectionnisme tels que la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Pendant cette période de crise, nous avons observé le retour en force du patriotisme économique, pratiqué par certains pays comme la Russie concernant l’exportation du blé, qui a bouleversé les règles basiques du commerce international”, a-t-il poursuivi. 

Soulignant que “parmi les leçons apprises durant cette pandémie se trouve le rôle de l’Etat. En effet, le marché, à lui seul, ne peut jouer le rôle de la régulation. L’État providentiel doit être de retour”.

 

Besoin d’industriels patriotiques aussi !

Dr Gassemi reconnaît qu’“une politique économique et industrielle basée sur nos propres ressources internes est impérative dans un contexte post-Covid19. Il ne s’agit en aucun cas de faillir à nos engagements à l’international (manifestement à travers les accords de libre échange) mais plutôt d’assurer un certain degré d’autonomie stratégique”.

Depuis plus de 20 ans, le Maroc a fait le choix d’une structuration de sa compétitivité économique sur la base des secteurs stratégiques. La recherche d’une économie inter-sectorielle est une source inestimable, entre autres, d’opportunités pour le Made In Morocco”, a-t-il
nuancé. 

Ajoutant qu’à titre d’exemple, “il est inconcevable d’exporter des sardines et d’importer des sardines en boîte, ce qui démontre le potentiel du “Made In Morocco” dans ce sens.

Pour conclure, Dr Gassemi a expliqué que la sensibilisation au patriotisme industriel n’est pas uniquement l’affaire des écoles de commerce, c’est un état d’esprit qui doit être présent chez les différents acteurs, ajoutant que la relation entre l’État, le système d’enseignement et les entreprises (publiques et privées) est à revoir. 

Cette relation doit être basée sur la confiance mutuelle. Les compétences marocaines méritent une confiance et un encouragement. La crise actuelle a montré d’une manière claire cette affirmation.

Le “Made in” se développe dans tous les pays, et sur tous les continents. C'est un concept à la fois économique, politique et social, très contemporain, qui a bel et bien de l'avenir.