L'inhumaine guerre du sang

Par Mohamed Amine Harmach
En cette fin du mois d'octobre, l'alerte est jaune dans les différents centres de transfusion sanguine à travers le Maroc ©MAP/EPA
En cette fin du mois d'octobre, l'alerte est jaune dans les différents centres de transfusion sanguine à travers le Maroc ©MAP/EPA
Alerte jaune ce 28 octobre 2019. Casablanca, Rabat, Tétouan, Fès, Tanger et Oujda affichent moins de six jours de stock de sang. Pourquoi de telles pénuries sont régulièrement annoncées? Où sont les donneurs? Qu’est-ce qui les dissuade de revenir régulièrement? Vend-on vraiment leur sang? Ne s'agit-il pas plutôt d'un problème de gestion de ce domaine assez vital? BAB a mené une enquête à ce titre et a sollicité l'avis de l'ensemble des intervenants. Éclairage.

Munis de leurs glacières, des proches de malade attendent impatiemment, durant plusieurs heures, des poches de sang.
Ils viennent d’un peu partout, désemparés, au centre de transfusion sanguine de leur région. Avant de pouvoir décrocher les si précieuses gouttes, à Casablanca, les familles des malades doivent réunir 6 donneurs.
C’est ce qu’exige le Centre régional de transfusion sanguine de Casablanca afin de compenser la pénurie structurelle que subit la métropole. Avec plus que 4 jours de stock ce 28 octobre 2019, la ville frôle l’alerte rouge (moins de trois jours de stock, soit moins de 300 donneurs par jour).
Même constat, dans différents centres de transfusion sanguine de grands pôles urbains au Maroc: l’alerte est aussi jaune en cette fin
d’octobre.

Alerte à la pénurie

Casablanca, Rabat, Tétouan, Fès, Tanger et Oujda affichent moins de 6 jours de stock, confirme Dr Mohammed Benajiba, directeur du Centre national de transfusion sanguine et d'hématologie.
La situation s'aggrave pendant les périodes de vacances, de fêtes et de la rentrée scolaire, marquées par la rareté des donneurs, les voyages et la hausse d’accidents de la circulation.
Ainsi, le personnel médical est toujours à pied d’œuvre pour essayer de satisfaire la demande, organiser les longues et lentes files d’attente et accueillir tant bien que mal des volontaires, des fois à bout de nerfs. La plupart, 85% sont de nouveaux donneurs. Les réguliers, eux, ne dépassent pas 15% sur les 290 mille personnes qui ont donné leur sang en 2018 au Maroc, selon les chiffres officiels. Les experts appellent ainsi à une contribution régulière des donneurs pour assurer un stock pérenne tout au long de l’année et répondre à une demande qui ne cesse de croître.
Opérations médicales, interventions à la suite d’accidents, maladies chroniques... Cela n'arrive pas qu'aux autres, tout le monde peut être victime, tout le monde peut être un jour dans le besoin. Il y a aussi un grand nombre de patients qui ne vivent que grâce au sang des autres. Il est question des personnes souffrant de pathologies graves (cancer par exemple) et dont la part se chiffre à 30% de la production des produits sanguins labiles.
Le sang est également indispensable quand il est question de traiter en urgence les hémopathies chroniques, les malades atteints de drépanocytose qui, eux, nécessitent du sang phénotypé, plus rare encore. Sans parler du recours au sang dans les hémorragies causées par l'accouchement.
“C’est vital ! Ça n’a pas de prix ! Une personne peut se vider de son sang au bout de 6 minutes”, explique, dans un entretien à BAB (voir pages 46-47), Sanaa Smaal, médecin au Centre de transfusion sanguine d’Oujda. Pour illustrer son propos, elle cite le cas “d’une femme qui venait d’accoucher et dont l’état critique nécessitait le recours à 173 poches de sang”. C’est dire l’importance d’avoir à portée de main cette denrée irremplaçable.
Pour qu’il soit fin prêt, une fois collecté, le sang doit passer par plusieurs étapes.
Dans les labos du centre de transfusion sanguine, le staff est mobilisé: examens, analyses, contrôle virologique, groupage, séparation, contrôle de qualité... Le liquide rouge est, au bout d’au moins 24h d’effort acharné, qualifié, apte à couler dans les veines d’un autre corps, à le revitaliser.

Plus de demande, moins de moyens

C’est donc la course contre la montre pour sauver des vies. Mais le nombre de dons collectés ne permet plus de répondre à l’augmentation de la demande. Au cours des quatre dernières années, la consommation en produits sanguins a enregistré un taux d’augmentation annuel de 28%, selon le Centre national de transfusion sanguine et d'hématologie.
Pour autant, les centres de transfusion ne disposent pas des moyens humains et matériels qui vont de pair avec une grande demande.

©MAP
Réserve de sang en jours ©MAP


“Les ressources humaines et logistiques dont nous disposons ne nous permettent pas d’accompagner une offre pléthorique. Tout cela requiert des staffs importants de praticiens et techniciens qui nous font défaut pour le moment”, souligne M. Benajiba, dans une interview grand format accordée à BAB (Voir pages 50-55). À titre d’exemple, le Centre régional de transfusion sanguine de Casablanca distribue 400 poches de sang par jour, alors qu’il subit une grande pression nécessitant des milliers de poches quotidiennement. “Nous devons satisfaire la demande de plus de 180 cliniques et centres hospitaliers à Casablanca, sans parler d’autres villes voisines qui dépendent de nous: Khouribga, Settat, Berrechid, Mohammedia”, explique un responsable du centre de transfusion de Casablanca. Selon Dr Benajiba, Casablanca nécessite à elle seule dix sites de collecte de sang, alors qu’elle ne dispose que de cinq sites, d’où la nécessité d'appeler des familles de malades en renfort.

La société civile en appui

À Oujda, la société civile a été mise à contribution pour pallier le manque de moyens. Ainsi, l’Association des donneurs de sang de l’Oriental collabore étroitement avec le centre de transfusion sanguine d’Oujda lors des campagnes de don de sang, allant même jusqu’à prendre en charge, à ses frais, cinq professionnels mobilisés dans différentes opérations de collecte organisées à travers les différentes provinces de la région. Un engagement qui donne ses fruits puisque l’Oriental est pionnier au Maroc, avec un taux de 1,2% de donneurs parmi la population de la région, contre un taux 0,95% de donneurs au niveau national. Cet effort est faiblement soutenu par le ministère de tutelle qui refuse de reconnaître d'utilité publique des associations très actives dans le domaine.
Toutefois, les différents acteurs de la transfusion sanguine au Maroc s’accordent tous sur un objectif pour faire face à une situation générale marquée par le manque de moyens et la demande grandissante de produit de sang: faire évoluer le nombre des donneurs réguliers.

Ces rumeurs meurtrières

Mais pourquoi donc le don spontané et régulier n’est toujours pas la règle ? “La rumeur tue”, s’indigne Dr Sana Smaal, militante active dans le milieu associatif du don de sang dans
l’Oriental.
Selon elle, plusieurs fausses idées circulent et dissuadent les donneurs potentiels de passer à l’acte. La plus meurtrière d’entre elles est que “le sang se vend et s’achète”. “Il faut savoir que les 360 DH payés par les malades pour accéder aux poches ne couvrent même pas les analyses effectuées pour qualifier le sang et qui coûtent à elles seules plus de 2.500 DH et plus de 5.000 DH pour le sang phénotypé”, relève Mme Smaal.

Plusieurs fausses idées circulent et dissuadent les donneurs potentiels de passer à l’acte ©MAP/photomontage
Plusieurs fausses idées circulent et dissuadent les donneurs potentiels de passer à l’acte ©MAP/photomontage


En effet, après avoir donné le sang, les volontaires ont droit aux résultats de cinq analyses, groupage ABO-Rh, hépatite B, hépatite C, syphilis et SIDA.
La rumeur de la commercialisation du sang persiste aussi à cause de personnes mal intentionnées qui rôdent autour de centres hospitaliers, particulièrement à Casablanca, pour proposer leur don en contrepartie de quelques sous.
La rumeur trouve aussi une origine dans la dénomination utilisée dans la facturation par le ministère de la Santé et qui parle explicitement de “prix du sang”, alors que la société civile appelle depuis plusieurs années à remplacer cette dénomination pour souligner que ce montant n’est qu’une contribution aux dépenses de qualification du sang.
Les associations pointent aussi du doigt l’idée qui circule dans une franche de la société selon laquelle en donnant son sang, on risque d’être contaminé.
L'autre fausse idée c'est qu’en donnant son sang, entre 400 et 450 ml (1/12 du volume sanguin de l’homme estimé de 5 à 6 litres), on peut contracter une anémie. Les gens qui le pensent ignorent que le corps est capable de régénérer toutes les composantes qui ont été données.
Au final, donner son sang est un droit, un devoir citoyens envers soi et son prochain.

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