Magashule, un bandit qui prend l'ANC en otage

Par Abdelghani Aouifia
Ace Magashule, accusé dans plusieurs affaires de corruption à grande échelle, a acquis une réputation de gangster ©DR
Ace Magashule, accusé dans plusieurs affaires de corruption à grande échelle, a acquis une réputation de gangster ©DR
C'est la guerre froide entre Ramaphosa et Magashule, deux faucons de l'ANC. Les deux frères ennemis se livrent une guerre d'influence digne d'un Western. Au milieu de ce choc des titans, ce sont l'économie et l'image du pays qui sont pris en otage.

Quand on évoque les divisions qui déchirent le Congrès national africain (ANC), le parti qui préside aux destinées de l’Afrique du Sud depuis 1994, un nom revient sur toutes les lèvres: celui d’Ace Magashule, le puissant secrétaire général de la formation de l’icône Nelson Mandela.

Pots-de-vin et complots: profil d'un “gangster”

Le nom de cet ancien Premier ministre de la province de Free State (centre du pays) de 2009 à 2018 est également lié aux scandales de corruption qui bouleversent l’Afrique du Sud, portant une grave atteinte à son image dans le monde, notamment auprès des investisseurs.
Les scandales, qui planent sur cet homme politique de 60 ans, sont d’une telle ampleur qu’ils ont fait l’objet d’un bestseller, “Gangster State/Etat Gangster”, publié cette année. à travers les 290 pages du livre, l’auteur Pietr-Louis Mybourg, un journaliste d’investigation, fait la lumière sur l’implication présumée de l’homme dans des cas de corruption à grande échelle.
Le journaliste expose notamment des e-mails et autres documents, obtenus en 2017, à propos de contrats gouvernementaux conclus avec un entrepreneur assassiné en 2017. Les révélations du livre ont été tellement renversantes que son auteur a fait l’objet de menaces et a vu des copies de son œuvre brûlées par les supporters du responsable de l’ANC.
Au milieu des divisions qui se sont aggravées au sein de l’ANC, depuis le départ de son ancien président Jacob Zuma, Magashule est pointé du doigt comme étant le chef d’orchestre de la faction toujours fidèle à Zuma, remplacé par Cyril Ramaphosa à la tête du parti en décembre 2017, puis à la tête de l'État quelques mois plus tard.
Magashule n’a jamais caché son opposition au nouveau patron du parti. Dès les premiers mois de 2018, des informations ont fait état de son implication dans un complot visant à renverser Ramaphosa dès que l’occasion se présente.

Magashule/Ramaphosa: le clash des clans

Magashule est monté au créneau immédiatement après les élections générales du 8 mai dernier que l’ANC a remportées par 57,5% des suffrages, soit la plus faible performance du parti depuis 1994, pour signifier son opposition au chef du parti et de l'État.
Il a souligné que les Sud-Africains ont voté, lors de ce scrutin, pour l’ANC et non pas pour Ramaphosa. Une déclaration interprétée comme étant une tentative de nier à Ramaphosa tout crédit pour le maintien de l’ANC au pouvoir.
La tension allait monter au sein du parti lors de la préparation de la liste des membres de l’ANC candidats à des postes ministériels suite aux dernières élections.
La liste de l’exécutif a été annoncée après une longue semaine d’âpres négociations. Entre-temps, le clan Magashule a secoué les milieux politiques et financiers en proposant un élargissement du mandat de la Banque centrale et, dans la foulée, un recours à la planche à billets pour régler la crise économique qui affecte le pays.
Cette proposition a été formellement rejetée par Ramaphosa et ses alliés, notamment le ministre des Finances Tito Mobweni, estimant que le pays ne peut pas se lancer dans une entreprise aussi hasardeuse pour une économie fragilisée par de longues années de ralentissement.
Magashule et ses acolytes n’ont pas baissé les bras, plaçant leurs protégés à la tête des principales commissions du parlement. Un stratagème visant, selon les observateurs, à garder sous la loupe les membres de l’Administration Ramaphosa.
“Magashule a réussi à renforcer sa position au sein de l’ANC et il serait difficile de le déboulonner”, estime l’analyste politique Sam Mkokeli, soulignant que le duel Magashule/Ramaphosa devra s’intensifier durant les mois qui viennent.

Un président isolé, un pays pris au piège

La guerre entre les deux camps a pris une nouvelle tournure ces derniers jours, avec des accusations de corruption ciblant Ramaphosa lui-même.
D’après l’analyste Adriaan Basson, ces tentatives semblent avoir réussi à isoler Ramaphosa, quelques semaines seulement après son investiture.
Les principaux axes du plan de réforme du président se heurtent à l’opposition de Magashule et son clan, indique l’analyste, citant notamment le plan de sauvetage de la compagnie nationale d’électricité (ESKOM), dont l’endettement s’élève à plus de 30 milliards de dollars.
L’isolement du président sud-africain s’illustre, selon les analystes, par le mutisme de l’ANC au sujet des accusations de corruption pesant sur lui. Le parti a, en effet, pris du temps avant de se fendre d’un bref communiqué pour défendre l’intégrité de son patron.
Cette attitude a donné libre cours aux spéculations au sujet du soutien dont dispose réellement le locataire de l’Union Buildings, quartier général du gouvernement à Pretoria, au sein de la Luthuli House, siège de l’ANC à Johannesburg.
Contrairement à Ramaphosa, l’ANC avait rapidement réagi aux accusations de corruption contre Magashule, observe M. Basson.
Avec ce bras de fer entre les deux hommes, les analystes s’inquiètent au sujet de l’avenir du pays, qui s’enfonce dans sa léthargie avec une croissance économique négative au premier trimestre de l’année en cours.
“La situation devient de plus en plus intenable. Le pays a besoin d’un plan de relance, faute duquel la crise ne fera qu'empirer avec des conséquences incalculables sur une paix sociale de plus en plus fragile, notamment dans les vastes townships, où la grogne ne cesse de monter”, avertit l'analyste.
Selon les observateurs, l’aggravation de ces divisions représente un obstacle majeur pour la mise en œuvre du programme de réformes promis par le président Ramaphosa, en particulier pour relancer une économie qui n’arrive plus à se libérer d’un ralentissement périlleux.

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