Mehdi Alioua: ‘‘Malgré les mutations, le lien ne s’est pas délité’’

Par Amine Harmach
Mehdi Alioua ©MAP
Mehdi Alioua ©MAP
Mehdi Alioua estime que les personnes en mobilité ont contribué à la transformation de la famille. Il s’agit, selon lui, d’une nouvelle configuration de la famille marocaine qui lui a fait perdre quelques valeurs mais lui a fait gagner d’autres en lien avec la modernité.

BAB: Dans quelle mesure les mouvements de déplacement des Marocains modifient-ils la conception de la famille traditionnelle marocaine?

Mehdi Alioua: Les personnes en mobilité se transforment profondément au même titre que les communautés ou les familles qui voient partir leurs membres. Les lieux, les sociétés et les populations qui sont investies par les personnes en mobilité se transforment aussi au contact de ces dernières.

Lorsqu’on part de chez soi, on laisse un vide, une sorte d’absence. On apprend à s’organiser avec des membres de la famille qui vivent à distance. Cela impacte progressivement l’organisation intra familiale ou intra communautaire.

 

Comment la mobilité peut-elle avoir une incidence sur le statut de la femme marocaine?

Par exemple, lorsque dans un village les hommes partent pour s’installer à Casablanca, Rabat ou Tanger ou à l’étranger afin de travailler, ce sont les femmes qui deviennent progressivement les cheffes de ménage dans la mesure où souvent, les maris renvoient de l’argent à leurs épouses, surtout s’il y a des enfants. Donc, cela renforce quelque part l’implication des femmes dans les décisions et l’organisation de la communauté.

Aussi, plus les hommes partent, plus les femmes deviennent actives. Un changement qui, bien sûr, ne s’opère pas du jour au lendemain. Dans un deuxième temps, les femmes elles-mêmes finissent par partir, parce que l’homme sert de modèle: si cela a été accepté pour les hommes, progressivement, il devient acceptable pour les femmes. D’abord, les femmes rejoignent leurs maris, mais aussi, les femmes célibataires se mettent à partir. D’ailleurs, depuis des décennies, le nombre de femmes marocaines qui migrent en interne ou à l’international a explosé au point de rattraper celui des hommes, voire parfois le dépasser dans certaines destinations internationales.

 

Les espaces urbanisés peuvent-ils modifier les valeurs des nouveaux arrivants?

Dans les grandes villes, les nouveaux arrivants doivent réadapter ce qu’ils ont appris, normes, valeurs et pratiques héritées et reproduites dans leurs villages ou familles. Ils sont confrontés à de nouvelles situations dans un endroit où l’on devient étranger, anonyme, alors que dans le village, tout le monde se connaissait.

Ce nouvel environnement urbanisé demande un processus bien plus important de rationalisation de ses pratiques (façon de s’exprimer, formules de politesse, activités, aspect vestimentaire...). Dans ce contexte, l’on est beaucoup plus amené à réfléchir sur ce qu’on fait, on doit être plus calculateur, on doit interpréter les nouvelles situations. Lorsque les gens nous regardent bizarrement, lorsque face à notre différence l’on sent parfois de la moquerie ou du rejet ou une sorte de racisme, évidemment cela pousse les personnes à se réadapter, à vouloir trouver leur place. En tout cas, il s’agit de donner du sens à ce qu’elles vivent, même si ce n’est pas évident.

J’ajoute, par ailleurs, que souvent, les villes qui ont connu des vagues successives d’immigration sont beaucoup plus cosmopolites, elles s’habituent à la différence et l’acceptent plus facilement. Elles offrent une forme de liberté qui n’est pas simplement liée à la tolérance, mais aussi à l’anonymat qu’apporte la ville.

 

Les grandes villes favorisent-elles le métissage?

Dans les villes comme Casablanca, où l’ensemble du Royaume du Maroc a “débarqué”, pour le dire en ces termes, et continue de le faire, sans parler bien sûr des vagues migratoires de la période coloniale et aujourd’hui de l’immigration internationale, française, chinoise, d’Afrique méditerranéenne ou subsaharienne, on a vraiment un dynamisme fort qui est lié à l’économie, mais aussi au fait qu’il y a différents types de populations qui se fréquentent et pas forcément toujours de manière communautaire. Il y a beaucoup de métissage et de mélange, ne serait-ce qu’au niveau marocain. Ces migrations ont entraîné beaucoup de mariages entre régions. Les Marocains ne se sont peut-être jamais autant mélangés dans l’histoire, même s’ils sont par excellence un peuple migrateur, nomade et semi-nomade. Il y a toujours eu des métissages et des villes cosmopolites, ce n’est pas nouveau. Mais c’est le degré de mixité qui est très important. Les gens ne se sont jamais autant mélangés, donc ça transforme les choses. Et par ricochet, la transformation des patelins d’origine s’est renforcée de par les multiples et réguliers aller-retour entre le village ou le “bled” et les nouvelles terres d’accueil. Lorsqu’elles reviennent, les personnes ramènent avec elles des mœurs et des pratiques qu’elles ont vues ailleurs, ou du moins, elles reviennent transformées. Ça transforme encore plus le village, ne serait-ce que parce qu’on dispose désormais de connaissances ou produits dont on n’avait pas idée auparavant…

 

Selon vous, la pilule contraceptive est l’un des exemples révélateurs ramenés par les migrants dans leurs bagages…

En effet, par exemple, concernant l’accélération de la transition démographique, c’est-à-dire la baisse drastique de la fécondité (nombre d’enfants par femme), cet aspect ne s’explique pas uniquement par l’importation de modèles culturels, mais aussi par l’arrivée d’un produit contraceptif, notamment la pilule contraceptive.

La pilule contraceptive a été ramenée notamment par les femmes qui migrent, et aussi parfois par les hommes; ce sont des études qui l’ont démontré. La pilule a été beaucoup plus facile à faire accepter que d’autres types de contraceptifs puisque ce sont les femmes qui peuvent la prendre, parfois même d’ailleurs à l’insu de leur mari. Cela ne se voit pas, il n’y a pas de pression du village, les gens ne sont pas censés savoir que vous prenez la pilule et donc vous ne tombez pas enceinte, c’est bien plus pratique. Évidemment, les modèles de société ont voyagé. Le planning familial marocain a joué bien sûr son rôle, mais la tendance a été accélérée par la migration. Pendant les années 80, au moment où cette transition a commencé, il y avait tout un ensemble de villages marocains, peut-être même la majorité, qui n’étaient pas connectés, ni par des routes, ni par l’électricité, ni concernés par le planning familial ou les dispensaires médicaux. Ce sont ceux qui sont partis, qui, en revenant chez eux, ramènent des produits, des idées et des pratiques qui vont accélérer les changements. Des études ont été menées pour comparer des douars dans lesquels personne n’a jamais migré avec ceux où les hommes ont migré en interne, ainsi qu’avec les villages où les hommes ont migré à l’international. Il en ressort que dans les villages qui n’ont pas connu de migration, les femmes continuent à avoir sept enfants en moyenne, alors que ceux où les populations ont migré en interne, la moyenne atteint quelque 3,6. Pour ce qui est des territoires marqués par l’immigration internationale, le taux moyen de natalité baisse à 2 enfants par ménage. C’est-à-dire qu’on retrouve dans un village très reculé les mêmes taux de natalité qu’en Europe.  

 

Est-ce que ces changements font qu’on est face à des familles avec des membres plus individualistes?

Les mobilités transforment les gens, changent leurs mœurs, les obligent à être plus rationnels, les rendent peut-être un peu plus individualistes. Mais l’individualisme ici relève plus d’une volonté de réussite individuelle, pas forcément d’un égoïsme. Les personnes gardent toujours des contacts très forts avec leurs familles, elles aident leurs familles, juste elles n’ont plus envie que leurs parents leur choisissent le conjoint ou la conjointe, que la maman, après avoir été au hammam, dicte à son fils la femme qu’il va épouser… Ils ne veulent plus que la belle-mère s’immisce dans la relation conjugale, fasse pression pour que sa fille tombe enceinte, à tel moment, tel nombre de fois… Cela ne veut pas dire qu’ils ne partagent pas des liens intergénérationnels. La famille marocaine s’est juste transformée, mais cela n’implique pas que le lien s’est délité. Il y a toujours des liens forts avec la famille. 

 

L’exode est un concept que vous jugez dépassé pour expliquer les mutations de la société marocaine. Pourquoi?

Il ne s’agit pas de l’exode rural. En réalité, c’est un vieux concept qui ne permet plus de comprendre le Maroc qui s’est construit ces 30 dernières années. Il s’agit de l’aller-retour entre la ville et la campagne qui finissent par renforcer les grandes villes marocaines dans leur urbanité. Mais outre urbaniser les campagnes aussi, ces aller-retour transforment les mœurs, la manière de se marier, de faire des enfants, le rapport au corps, à la sexualité et aux contraceptifs, la place des femmes, l’éducation des jeunes filles, etc. Ce Maroc actuel dont une jeunesse qui arrive à grands pas a besoin de plus d’espace de liberté, de culture et d’éducation pour donner du sens à ce qu’elle vit aujourd’hui et à ce nouveau Maroc qui s’est créé, mais qui peine à se stabiliser économiquement.

 

Sommes-nous face à une famille plus centrée sur l’épanouissement personnel de ses membres aux dépens des traditions et des valeurs d’hospitalité et de solidarité?

Je ne pense pas que les valeurs d’hospitalité ou de famille aient disparu, elles se sont juste reconfigurées. Elles ne sont plus d’actualité, cette hospitalité et cette solidarité inconditionnelles d’antan du Maroc rural et ancien dans lequel on ne voyait pas passer tous les jours des personnes dans le besoin comme le nomade, le mendiant, le voyageur. Aujourd’hui, lorsque vous habitez Casablanca, tous les jours vous rencontrez des gens qui ont besoin d’aide et vous ne pouvez pas aider tout le monde, accueillir tout le monde chez vous, cela devient impossible. Même par exemple dans une ville moyenne, si vous devez dire bonjour à tous les habitants de Tinghir cela dépasse vos capacités psychologiques et cérébrales. Alors qu’avant, dans un douar, on ne peut pas ne pas saluer tout le monde, tout le monde se connaît. Et même quand vous n’étiez pas sûr de connaître une personne, vous essayiez de la situer. Donc, on était dans d’autres types de rapports, de proximité, d’hospitalité, de solidarité qui étaient liés en fait à la permanence des relations sociales. Quand vous arrivez dans une ville moyenne, ne parlons même pas d’une grande métropole comme Casablanca, vous êtes dans l’anonymat. Donc ne serait-ce que pour éviter que votre cerveau ne brûle, vous êtes obligé de mettre en place des systèmes de protection, c’est-à-dire que même si vous êtes poli et que vous avez le cœur à la main, vous mettez un peu à distance les gens, sinon vous vous faites avoir. Ainsi, les gens ont changé quelques-unes de leurs valeurs, peut-être qu’on y perd quelque chose, mais on y gagne d’autres en termes de citoyenneté, de coopération… Et c’est inévitable! C’est la modernité. On ne peut pas être dans la même forme de solidarité directe, spontanée, quasi naïve que nous pouvions connaître quelques siècles ou décennies auparavant selon les régions. Aujourd’hui, nous avons besoin de substituer à ces relations de solidarité de face-à-face, des solidarités collectives, plus étatiques ou régionales, à travers des systèmes comme la CNSS pour permettre à tous l’accès aux soins et à l’indemnité chômage, entre autres mesures sociales. Peut-être que la petite communauté ou la famille y perd quelque chose, mais elle gagne une plus grande famille qui est le peuple marocain, et au-delà, des amis de par le monde. On appartient de plus en plus au monde et le Maroc compte dans le monde. Peut-être pas autant que l’on espère, mais ce n’est que le début, je pense qu’il comptera plus dans l’avenir parce que nous nous serons transformés tout en valorisant nos valeurs ancestrales. C’est une question d’échelle, on espère que la collectivité, la ville, la nation se chargeront de cet accueil.w