Mercato, le business de tous les excès

Afaf Razouki
Le mercato bascule dans une logique financière où le merchandising chasse le fair-play ©MAP/EPA
Le mercato bascule dans une logique financière où le merchandising chasse le fair-play ©MAP/EPA
Avec un record de dépenses de 7 milliards USD atteint en 2018, le marché du transfert des joueurs est l’un des plus juteux, mais aussi des plus opaques. Inflation, déficits financiers et fraude sont la face sombre du “mercato” où le plus offrant est certain de rafler la mise.

Comme chaque année en plein mercato d'été, les spéculations vont bon train dans la planète football sur les joueurs qui vont créer l'événement, mais aussi sur les montants de leurs transferts qui se chiffrent en millions.
Au-delà de l'impact sportif de ces mouvements des joueurs entre les différents clubs, le marché des transferts a atteint ces dernières années des sommets vertigineux, avec des chiffres qui donnent le tournis.
Pour s'attirer les meilleurs joueurs, les clubs sont désormais prêts à casser la tirelire, frôlant parfois la démesure financière. La notion du “foot-business” n'a donc jamais été aussi d'actualité avec des sommes astronomiques dépensées chaque année par les différentes équipes.

Des transactions qui explosent les compteurs !

Selon le rapport annuel sur les mouvements internationaux des joueurs publié en janvier dernier par la Fédération internationale de football (FIFA), le montant total des transferts a dépassé pour la première fois les 7 milliards de dollars en 2018, tandis que la valeur globale du marché a augmenté de 10,3 % par rapport à 2017.
Sans surprise, les clubs européens se taillent la part du lion dans ce marché lucratif, avec 56,9% des arrivées de joueurs en 2018, représentant 87,7% des dépenses de transfert, soit 6,2 milliards de dollars.
A eux seuls, les 5 grands championnats du vieux continent (Angleterre, Espagne, Italie, Allemagne, France) pèsent pour 73,1% du total des dépenses de transfert.
Le mercato estival de 2017 aura été incontestablement un tournant pour cette envolée spectaculaire du marché des transferts, avec les arrivées en grande pompe de Neymar et Kylian Mbappé au Paris Saint-Germain, pour respectivement 222 et 180 millions d'euros.
Ces sommes qui dépassent l'entendement ont littéralement fait basculer le football mondial dans une logique financière toute nouvelle. Alors que jusqu'à tout récemment la barre symbolique des 100 millions d'euros semblait infranchissable, elle est devenue aujourd'hui la norme dans un marché de transferts qui ne cesse de s'emballer.
La flambée sans précédent des prix des joueurs s'inscrit en droite ligne de l'explosion des revenus dans les championnats européens, en raison notamment de la hausse continue des droits télévisés dopés par l'émergence de nouveaux diffuseurs, comme les opérateurs de télécommunication, aux côtés des chaînes payantes et gratuites. Selon une étude de la Commission européenne, les montants de ces droits sont passés de 4,2 à 8,5 milliards d'euros entre 2011/2012 et 2017/2018.
A cela, s'ajoute l'arrivée d’investisseurs étrangers aux plus grands club européens (PSG, Manchester city, Chealsea, Manchester United...). Séduits par l'image “glamour” de ces prestigieux clubs et par la rentabilité du business du football, ils n'hésitent pas à injecter des sommes faramineuses pour s'attacher les services des plus grandes stars du ballon rond

Exit le fair-play, place au merchandising !

Ces investissements à outrance ont rapidement faussé les prix du marché, poussant les clubs vendeurs à augmenter leurs exigences financières et à demander souvent des montants supérieurs à la valeur marchande réelle du joueur.
Cette valeur est évaluée, non seulement en prenant en considération le potentiel sportif du joueur et ses performances sur le terrain, mais aussi son poids en termes de marketing et de merchandising. Ainsi, un joueur “bankable”, qui, en plus des qualités footballistiques, a un fort potentiel dans la vente de maillots ou en termes de contrats publicitaires aura toujours une longueur d'avance dans le marché des transferts.

Les intermédiaires, des acteurs de premier plan

Outre les joueurs et les clubs, les “intermédiaires” sont les autres protagonistes de ce nouveau modèle financier du football mondial. Les agents des joueurs se sont, en effet, imposés au fil des ans comme des acteurs de premier ordre dans le marché des transferts.
Mettant en rapport les parties (joueurs et clubs) intéressées par la conclusion d'un contrat rémunéré, ils ont vu les commissions qu'ils touchent grimper à un rythme effréné au cours des dernières années.
Ces sommes sont passées de 420 millions d’euros en 2014 à 900 millions en 2017, soit une augmentation de 114% en 4 ans, selon des chiffres du Centre International d’Étude du Sport (CIES) de Neuchâtel en Suisse.
Les contours de cette profession demeurent, cependant, mal définis posant notamment des problématiques relatives à la représentation multiple qui permet à un agent de représenter à la fois le joueur et le club.
C'était le cas du célèbre agent italien Mino Raiola qui a géré en 2016 le transfert du Français Paul Pogba de la Juventus Turin vers Manchester United pour la somme de 110 millions d'euros. Etant à la fois l’agent de la Juventus, de Manchester et du joueur, il aurait perçu une commission de 49 millions d'euros lors de cette transaction.
Ce fréquent conflit d'intérêt n'est pas la seule ombre au tableau pour ce milieu épinglé souvent pour son "opacité" et pour les suspicions de fraude qui l'entachent.
En plus de l'aspect financier, le “foot-business” a aussi entraîné des déséquilibres sportifs, en augmentant les inégalités dans la sphère du football mondial. Ces dernières années, un fossé s'est encore creusé entre les clubs les plus riches et les autres moins fortunés, anéantissant l'esprit de concurrence saine et annihilant tout suspense, avec à la fin, les mêmes équipes qui gagnent.
Que ce soit dans les championnats nationaux ou continentaux, l'hégémonie d'une poignée de clubs privilégiés agace et parfois, lasse. Ainsi, dans les cinq plus grands championnats nationaux, les saisons 2017-2018 et 2018-2019 ont eu le même dénouement avec Manchester City, le FC Barcelone, le Bayern Muncih, la Juventus de Turin et le Paris Saint Germain, ayant tous conservé leurs titres respectifs. En Ligue des Champions, le Real Madrid a remporté trois des quatre dernières éditions, tandis qu'entre 2006 et 2017, le dernier carré de cette prestigieuse compétition n'a été plus réservé qu'aux clubs du Top 5 européen.

Garde-fous et sanctions: La FIFA entre en ligne

Pour lutter contre ces disparités et enrayer la spirale inflationniste sur le marché des transferts, l'UEFA a adopté une mesure appelée “Fair-play financier”.
Entré en vigueur en 2011, le Fair-play financier impose aux clubs qualifiés pour les compétitions européennes de prouver, pendant toute la saison, qu'ils n'ont pas d'arriérés de paiement envers d'autres clubs, leurs joueurs et les administrations sociales/fiscales.
Depuis 2013, les clubs doivent en outre respecter les exigences relatives à l'équilibre financier, en principe ne pas dépenser plus qu'ils ne gagnent. Ce principe, qui prévoit des sanctions allant du blâme au retrait d'un titre, a toutefois affiché ses limites, suscitant plusieurs questionnements sur son efficacité.
De nombreuses voix se sont ainsi élevées pour pointer du doigt les manœuvres auxquelles peuvent avoir recours certains clubs pour contourner ce principe, en récupérant notamment de l'argent via des opérations illégales afin de combler leurs dépenses et éviter un déficit.
Sport le plus populaire au monde, le football est définitivement entré dans une nouvelle ère, en privilégiant la dimension pécuniaire au détriment du beau jeu et des émotions fortes.
Un crève-cœur pour les nostalgiques du bon vieux temps, où les joueurs mouillaient le maillot par passion et où toutes les équipes se battaient en croyant en leur bonne étoile.
Si l'Ajax Amsterdam a fait revivre ces souvenirs aux amoureux du football en étant à deux doigts de se qualifier cette saison pour la finale de la Ligue des champions, cette parenthèse enchantée a été de courte durée puisqu'elle a été suivie d'un exode massif des joueurs de cette équipe spectaculaire vers les clubs les plus offrants. Un retour brutal à la réalité pour tous ceux qui croyaient, le temps d'un exploit, que le football peut échapper encore au pouvoir cruel de l'argent.

Neymar est le joueur le plus cher de l'histoire du football avec un transfert évalué à 222 millions d'euros ©MAP/EPA
Neymar est le joueur le plus cher de l'histoire du football avec un transfert évalué à 222 millions d'euros ©MAP/EPA

 

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