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‘‘Mika’’, Quand tu nous tiens !

Par Meriem Rkiouak
Les sacs en plastique ont toujours la peau dure ©MAP
Les sacs en plastique ont toujours la peau dure ©MAP
Les sacs en plastique ont la peau dure, près de trois ans après leur interdiction en vertu de la loi. S'ils ont complètement disparu du commerce organisé, ils mènent une deuxième vie, clandestine, dans l'informel. La société civile signale un problème de gouvernance et l'insuffisance des alternatives mises en place, alors que le gouvernement salue ce qu'il qualifie de bilan positif et appelle les citoyens à adhérer davantage à cet effort de lutte contre la “Mika”.

De retour chez lui après une rude journée de travail, Abdellah passe faire ses provisions chez l'épicier du coin. Sa liste d'achats est bien arrêtée : Lait, pain, thé, sucre, fromage, boites de sardines en conserve, détergents et papier hygiénique. La commande payée, Abdellah reste les mains ballantes: Il n'a pas ramené avec lui sa “koffa” qui, solide et spacieuse, sauve la mise en pareilles situations.
Le bonhomme demeure interdit, ne sait que faire de ce tas de marchandises empilées sur le comptoir. Devant sa “détresse”, le marchand sourit et tend la main vers un épais paquet de sacs en plastique discrètement rangé sur une étagère, en extrait quelques-unes et emballe séparément les achats, avant de ranger le tout dans deux grands sacs non-tissés. Le client remercie l'épicier pour sa “générosité” et repart, satisfait, avec ses emplettes et une bonne dizaine de “mikas” qui vont échouer dans les bennes à ordures des services de propreté.

Sacs en plastique: La nécessité fait toujours loi !
La scène, quotidienne et banale, en dit long sur le degré d' “ancrage” des sacs en plastique dans la vie et les habitudes de consommation de la société marocaine, près de trois ans après l'entrée en vigueur de la loi 77-15, dite “loi Zéro Mika”, qui interdit la fabrication, l'importation, l’exportation, la commercialisation et l’utilisation de sacs en matières plastiques.
S'il est vrai que les hideux sacs en plastique n'envahissent plus la voie publique, la grande distribution et le commerce formel, il n'empêche qu'ils n'ont pas complètement disparu des radars. Ostracisés, ils mènent une deuxième vie souterraine et heureuse qui commence dans des ateliers de fabrication clandestins et dans les réseaux de contrebande et prospèrent dans le marché noir et le secteur informel, dont les épiceries et les commerces ambulants et non-organisés qui ont plus d'un tour dans leur sac pour contourner la loi. Bref, c'est comme si la “Mika” est sortie par la porte pour rentrer par la fenêtre !

Marocains et sacs en plastique, un divorce difficile ! ©MAP
Marocains et sacs en plastique, un divorce difficile ! ©MAP


On dirait qu'à force de cohabiter avec la “Mika” pendant de longues années, les Marocains ont fini par développer un lien affectif, presque passionnel avec elle, jusqu'à ne plus pouvoir s'en séparer.
Ne dit-on pas que “l'habitude est une seconde nature”? “Ce n'est pas d'affect qu'il s'agit mais d'un besoin réel que les produits alternatifs n'ont pas su combler. Et, comme la nature a horreur du vide, la nécessité fait loi, en fin de compte”, raisonne Mourad, cadre habitant à Mohammedia.
Plus de deux ans et demi après l'interdiction des sacs en plastique, le jeune homme approché par BAB Magazine avoue qu'il n'arrive toujours pas à s'en passer. “Je suis conscient des graves répercussions de cette substance du point de vue écologique, mais je ne trouve pas qu'on a réussi à instaurer des alternatives”, se désole-t-il.

Des alternatives aux sacs en plastique? Pas vraiment !
Qu'en est-il alors des produits de substitution qui font l'objet d'une utilisation exclusive au niveau des segments de la grande et moyenne distribution et du commerce de proximité organisé, comme l'a expliqué le ministre de l'Industrie, de l'investissement, du commerce et de l’économie numérique, Moulay Hafid Elalamy, en présentant le bilan de deux ans de “Zéro Mika” en juillet dernier ?
“Les sacs en papier et les sacs non-tissés qu'on présente comme des alternatives, je trouve qu'ils coûtent encore cher et qu'ils ne sont pas pratiques”, réplique Mourad. “Quand je parviens, après moult acrobaties, à y fourrer mes baguettes de pain ou à acheminer saines et sauves mes sardines fraîches, j'ai l'impression d'avoir réussi un tour de magie !”.
“En plus, les sacs en plastique existent toujours. On a l'impression qu'ils sont toujours produits quelque part. Pourquoi donc demander aux citoyens de les combattre si l'État n'a pas réussi à le faire ! En plus, disons les choses telles qu'elles sont: Je vous assure que le citoyen ne passe pas sa journée à se soucier du sort de l'ours polaire. Il a trente-six mille préoccupations qui n'ont rien à voir avec l'écologie !”, lance-t-il, un tantinet sarcastique.
Non seulement ces produits de substitution ne sont pas pratiques, mais ils ne sont pas, non plus, écologiques, à en croire le collectif “Zéro Zbel”.
Cette ONG qui fait de la lutte contre la pollution plastique son cheval de bataille, avait publié fin juillet 2018 une enquête sans complaisance sur le bilan de “Zéro Mika”, dans laquelle elle pointe du doigt ce qu'elle appelle “une erreur majeure” sur le choix des alternatives à promouvoir pour remplacer les sacs plastiques.
Les deux seules alternatives qui ont été promues et mises massivement sur le marché sont les sacs en papier et les sacs de courses “non-tissés”. Or, les sacs “non-tissés”, qui ressemblent à des sacs en tissu, sont fabriqués à partir d'une matière plastique (polyéthylène), exactement comme les sacs à usage unique interdits par la loi. Ces sacs sont censés être plus résistants et réutilisables environ 5 fois”, constate Mamoun Ghallab, membre du collectif dans une tribune publiée sur Internet.

La charrue avant les boeufs !
Comme Mamoun, Mohamed Benata, militant écologiste et président de l’Espace de solidarité et de coopération de l’Oriental (ESCO), ne fait pas dans la dentelle en évoquant le “cafouillage” ayant marqué une opération qui est partie “du mauvais pied”.
Commençons par le commencement : “Zéro Mika” a mal démarré, sans études de faisabilité, sans l'implication des citoyens qui sont les premiers concernés et sans un travail de sensibilisation en bonne et due forme, à l'exception de quelques capsules passées dans les médias”, relève-t-il dans une déclaration à BAB.
Il fallait se donner le temps de la réflexion, de la préparation des alternatives et de la concertation, une sorte de phase transitoire d'au moins une année”, note M. Benata.
Même son de cloche chez l'ONG “Zéro Zbel” qui estime que le gouvernement a mis “la charrue avant les boeufs”. “Le délai entre le vote au parlement de la loi 77-15 et son entrée en vigueur n’a été que de 6 mois. Ce court délai ne laissait pas le temps à une préparation rigoureuse. Un dispositif peu populaire d’accompagnement des industriels a été annoncé trois mois avant l’application de la loi, et une campagne de sensibilisation a été déployée pendant un mois seulement entre Juin et Juillet 2016”, relève Mamoun Ghelab dans sa tribune.
A titre de comparaison, “d’autres pays ont préparé l’entrée en vigueur de lois similaires pendant 2 à 3 ans”, signale-t-il, ajoutant que “ce délai leur a servi à sensibiliser et éduquer les consommateurs pour les habituer à utiliser des alternatives aux sacs plastiques, et à accompagner les industriels pour leur reconversion”.
La reconversion et l’accompagnement, voilà un autre volet au bilan mitigé. Du côté du ministère de l’Industrie, de l’investissement, du commerce et de l’économie numérique, on met en avant la création d'un fonds d'aide à la reconversion des entreprises du secteur de la plasturgie, doté d’une enveloppe budgétaire de 200 millions de dirhams.
Quinze entreprises sur un total de 27 ont pu en bénéficier avec une subvention de 75,5 MDH pour les projets de fabrication de produits alternatifs (sacs en papier, sacs tissés et non-tissés), a détaillé le ministre de tutelle, Moulay Hafid Elalamy, dans un exposé sur la situation de la fabrication, la commercialisation et l’utilisation des sacs en plastique, présenté début janvier dernier devant le Conseil de gouvernement.
Selon M. Benata, ces mesures, bien que louables, demeurent insuffisantes. “Ce n'est pas du jour au lendemain qu'on pourra éradiquer une filière qui existe au Maroc depuis des décennies”, martèle-t-il.
Le gouvernement, les industriels, les commerçants et les associations de la société civile devaient se réunir autour d'une même table pour que chaque partie prenante vide son sac et puisse exposer sa vision, ses préoccupations et ses contraintes”.

Action de sensibilisation sur les effets des sacs en plastique en marge de la COP22 à Marrakech ©MAP
Action de sensibilisation sur les effets des sacs en plastique en marge de la COP22 à Marrakech ©MAP

 

Marocains, osez dire “non” à la “Mika” !
Pourquoi, malgré tout ce dispositif, la “Mika” rode toujours dans les parages et continue à faire partie du quotidien des Marocains ? BAB a posé la question à la secrétaire d'État chargée du Développement durable, Nzeha El Ouafi.
C'est surtout parce qu'une certaine forme de normalisation avec les sacs en plastique existe encore. Tant que le citoyen continue à les solliciter ou, du moins, à les accepter et les utiliser, il serait difficile d'en finir une fois pour toutes”, tranche-t-elle.
Le hic, selon la secrétaire d'Etat, c'est que beaucoup de Marocains continuent de prendre à la légère les dangers du plastique sur leur santé et leur qualité de vie. “Ils devraient comprendre qu'ils sont la première victime des sacs en plastique, que ce sont eux qui en font les frais d'un point de vue sanitaire et environnemental et qu'il est dans leur intérêt d'en découdre avec ces produits nocifs”, plaide-t-elle. L'enquête de “Zéro Zbel” confirme ce constat: 60% des commerçants interrogés par l'ONG ont affirmé que plus de 80% de leur clients demandent systématiquement des sacs en plastique pour emballer leurs courses, et 65% des consommateurs approchés dans des marchés ont déclaré utiliser 5 à 15 sacs en plastique à chaque fois qu’ils font leur courses.
Tous comptes faits, la lutte contre les sacs en plastique, à l'instar de toutes les questions à caractère écologique, reste “une question d'éducation” comme l'a souligné Sa Majesté le Roi Mohammed VI dans son allocution adressée aux participants à la 21ème Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. “Dans les pays en développement, la lutte contre les sacs en plastique, par exemple, constitue un véritable défi. Les gens ne pensent pas à détruire ces sacs, mais plutôt à les remplir, pour subvenir à leurs besoins”, avait indiqué le Souverain.
On a beau faire des lois, interdire, contrôler, sanctionner... Si le public, véritable acteur du changement, n'est pas dûment sensibilisé et responsabilisé, la récalcitrante “Mika” risque encore de couler des jours heureux au Maroc.

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