Mohamed Abdelwahab Doukkali, ‘‘Pour moi, monter sur scène est une prière’’

Par Amine Harmach
Abdelwahab Doukkali ©MAP
Abdelwahab Doukkali ©MAP
À presque 79 ans, Abdelwahab Doukkali, icône de la chanson marocaine, garde intacts son amour pour la scène et sa reconnaissance envers le grand public. Dans cet entretien à BAB, il relève le secret de la longévité de ses chansons devenues cultes.

BAB: Il y a une réflexion au Maroc sur le nouveau modèle de développement. Comment percevez-vous cette dynamique ?

 

Abdelwahab Doukkali: Je m’incline devant les membres de cette commission, à leur tête M. Chakib Benmoussa qui est passé par plusieurs postes importants, notamment au ministère de l'Intérieur, au Conseil économique et social, puis en tant qu’ambassadeur, entre autres missions.

Hélas, au sein de ce panel, il n'y a personne qui représente les musiciens et les artistes-peintres. J’aurais aimé être appelé par cette commission pour lui détailler mon programme pour améliorer la vision liée au monde de l’art et de la culture.

 

Pensez-vous que le Maroc a suffisamment profité de votre expérience ?

 

J'estime que le Maroc a beaucoup profité de mon expérience. Les personnes averties, les érudits, les scientifiques et intellectuels connaissent bien cette situation. Mais je suis toujours disposé à contribuer davantage. D'ailleurs, je réponds systématiquement à toute initiative ou sollicitation qui me parvient.

 

Vous avez toujours veillé à mettre en avant la spécificité marocaine dans vos chansons?

Je chante en langue marocaine. Je ne dis pas dialecte marocain parce que pour moi le marocain, c’est une langue à part entière. Aussi, dans mes chansons, on peut trouver divers styles (andalous, hawzi, gnaoui, entre autres), parce que je suis un compositeur qui a cherché à puiser dans notre patrimoine.

Par ailleurs, depuis toujours, j’ai été ouvert sur d’autres cultures et univers. J’ai chanté en égyptien, en syrien, en français, en anglais, en espagnol, pour savoir si je suis capable de composer dans divers styles.

Par exemple “Souk al bacharia” (Le marché de l’humanité) est une chanson universelle que j’ai préparée pour un festival international où il fallait que je touche l’esprit international.

Abdelwahab Doukkali ©MAP
Abdelwahab Doukkali ©MAP

 

Vous êtes finalement un artiste engagé, parce que le texte et le message priment avant tout.

 

Je suis humaniste, et Sa Sainteté le pape Benoît XVI m’avait nommé docteur professeur humaniste. J’aime l’Homme, j’ai toujours respecté l’Homme et aimé la beauté.

Quand dans un endroit qui s’appelle Montparnasse, le noyau des intellectuels en France, on tue un jeune algérien, vous voulez que je reste les mains croisées ? J’étais le seul à avoir chanté pour ce garçon.

“Souk al bacharia”, (Le marché de l’humanité), évoque ce monde où tout est marchandisable, tout est à vendre, y compris la guerre et la paix.

“Allah Hay” est une chanson qui rend hommage à tous ces grands du monde qui ont laissé des traces dans l’humanité, de Platon et Socrate, jusqu’aux grandes personnalités de notre ère. C’est un appel à l’humanité, pour dire “qui que vous soyez, un jour, vous allez disparaître. Donc laissez votre place propre, laisser une empreinte digne, gardez votre humanité et arrêtez de dénaturer votre environnement !”

 

Ce message résonne aussi avec la crise écologique...

 

En effet, heureusement que le Maroc par sa situation géographique (ses deux mers, ses chaînes de montagnes, ses eaux et son Sahara) est conscient que notre avenir réside dans la protection de notre milieu naturel. Tout le monde sait que sans eau, il n'y aurait pas de vie. Et demain, l'eau sera plus chère que le baril de pétrole. Je ne souhaite pas qu’on en arrive là. Mais si on poursuit cette cadence et cette frénésie, on atteindra un jour ce point de non-retour.

En parlant d’eau, prenez pour exemple Casablanca. C’est une ville construite sur de l’eau, confrontée à des problèmes environnementaux et où l’on n’arrive plus à circuler. Il y a tellement de voitures qu’on a l’impression que les gens ne savent pas conduire.

Il faut penser dès maintenant à des solutions pour demain, penser à mettre des ponts sur les grandes artères, penser à un métro. Il faut impliquer tout le monde quitte à ce que chacun apporte une contribution financière pour sauver cette ville d’une beauté extraordinaire, comme on a fait pour la construction de ce magnifique monument qu’est la mosquée Hassan II.

 

Vous êtes un amoureux de Casablanca finalement. Depuis que vous y avez débarqué dans les années 60 vous y êtes resté.

 

Je suis d’origine doukkali, d’El Aounat exactement, mais je suis né à Fès, cette ville que personne ne peut enlever de mon cœur et qui hélas est devenue méconnaissable. Mais c’est vrai que j’adore Casablanca, parce que j’y trouve un certain anonymat. Elle regorge d’endroits sympathiques, chaleureux et accueillants.

J’ai atterri à Casablanca quand j’avais dix ans. J’étais venu de Fès avec ma mère, que Dieu ait son âme. Quand j’ai débarqué pour la première fois, j’ai demandé subjugué à ma mère: “Maman qu’est-ce que c’est que ça ?”

“Fiston, cela est un immeuble”, m’a-t-elle répondu. Quelques décennies plus tard, j’ai fini par habiter dans cet immeuble historique, “immeuble Liberté” où ont vécu de grandes personnalités.

Je cite Jacques Lemaigre Dubreuil, Président des huileries Lesieur, propriétaire du journal progressiste Maroc-Presse et l’un des plus grands avocats de l’indépendance du Maroc, raison pour laquelle il a été tué à Casablanca le 11 juin
1955. 

A aussi vécu ici Denise Masson, islamologue française qui a traduit le Coran de l'arabe en français et qui est morte à Marrakech à l'âge de 93 ans. D’ailleurs, je conserve d’elle un Coran qu’elle m’a dédicacé. Après elle, il y avait Jean-Pierre Millecam, un grand écrivain français. Puis vint Abdelwahab Doukkali, entre autres.

 

Vous comptez transformer votre appartement en musée. 

 

Cet appartement abritera bientôt “le petit musée”, je le dis pour la première fois.

Ce sont des amis et ma famille qui ont créé la Fondation Abdelwahab Doukkali pour les arts et la création. Il va abriter nombre d’activités, des expositions et un café-théâtre, entre autres. Aussi, de jeunes artistes s’y produiront régulièrement.

Comment expliquez-vous que vos chansons soient encore écoutées jusqu’à aujourd’hui ?

 

C’est très gentil, je vous remercie. Quand je compose, je fais tout pour que la chanson vive et ne prenne pas de rides. 

Par exemple, dans mon dernier spectacle, des jeunes gens m’ont à plusieurs reprises demandé “Mana Illa Bachar” , alors que ce titre est né avant eux.

C’est une question de choix et d’amour, je suis passionné par ce que je fais. J’essaye de tendre un peu vers le parfait, c’est-à-dire, je ne triche pas, jamais au grand jamais. Il faut que mes œuvres me fassent pleurer, il faut que je tombe amoureux de ce que je fais, que je me dise “Mon Dieu qui est-ce qui a fait ça”, il faut que je sois le premier étonné.

Je pense que c’est cela qui fait que le public s’approprie mes chansons, par exemple “Mana illa Bachar”, “Aji ntsalmou”, et bien avant cela, “Yal ghadi f tomobil”...

 

“Yal ghadi f tomobil”, c’est une chanson que vous avez reniée à un certain moment, Confirmez-vous cela ?

Non, pas du tout. C’est la chanson de mes débuts. Sans elle, je ne serais jamais en face de vous. Ca serait vraiment malhonnête de ma part de la renier.

Abdelwahab Doukkali ©MAP
Abdelwahab Doukkali ©MAP

 

Vous vous attendiez au succès de ce titre ?

 

Non pas du tout, sauf que le thème était original. C’est quelqu’un qui fait le stop: je venais de quitter ma ville natale Fès et ça a touché beaucoup de monde. 

 

Dans “Allah Hay”, vous évoquez ces génies.

 

J’admire les grands, j’admire les personnes qui ont réussi à laisser une trace.

 

Est-ce que pour vous l’art a changé de sens ?

 

Les esprits, le temps, l'environnement ont beaucoup changé. Ce qui nous entoure en termes de créativité et d’innovation dans tous les domaines a transformé la face du monde. Le public à l’époque avait le temps d'apprécier la bonne parole, la belle musique. Maintenant, les gens sont pourchassés par l'appât du gain. Ils n'ont peut-être plus le temps d’accorder cet amour qu’attend l’art d’eux. Cela fait aussi qu’il y a une crise d'inspiration, une crise dans tout le circuit: poètes, compositeurs, chanteurs, interprètes... Moi personnellement, je suis dans une phase de réflexion par rapport à cette situation.

 

Prévoyez-vous de nouveaux projets ?

 

Je vais bientôt sortir un nouvel album qui s’appelle “la lampe d’Aladin”. Soutenu par le ministère de la Culture, cet opus comprend quatre chansons: “Aladin”, “îch Hyatek” (Vis ta vie) et deux chansons soufies.

 

Est-ce que ce sont vos récents problèmes de santé qui ont fait que votre album a tardé ?

 

Ces derniers temps, j’étais malade. J’avais une fracture au niveau de ma main, j’ai porté du plâtre pendant plus de trois mois. Là encore, je suis des séances de rééducation chez le kinésithérapeute. Aussi, j’étais hospitalisé dans une clinique à Rabat, ce qui a fait que j’ai tardé à sortir cet album. Mais je remercie Dieu pour tout..

Abdelwahab Doukkali ©MAP
Abdelwahab Doukkali ©MAP

 

Votre dernière participation à un festival en Arabie Saoudite a marqué les esprits. Pensez-vous que vous auriez eu le même écho si cela était au Maroc ?

 

Effectivement, je sens qu’à l’étranger, on prend beaucoup plus soin de moi qu’ici. Je suis très respecté au Maroc, mais ailleurs, je suis considéré davantage. Quand je vois un public assoiffé qui me prend dans ses bras avec amour et plaisir, quand je vois ces organisateurs qui sont aux petits soins avec moi au point de m’envoyer un avion personnel, comment voulez-vous que je réponde ? Je ne peux qu’essayer d’aller au-delà de mes limites. Et à chaque fois que je me trouverai dans une situation pareille, alors vous allez trouver un autre Abdelwahab Doukkali qui vous étonnera.

 

Sur scène, vous êtes transformé.

Dans les coulisses, j’ai des rituels. Je lis toujours le Coran. Et je suis toujours monté sur scène le corps purifié. À chaque fois, je monte sur scène comme si c’était pour la première fois.

 

Après une carrière de près de 60 ans, vous avez toujours le trac ?

 

Olala ! Oh que si ! J’ai le trac dès qu’on m’annonce le jour du spectacle. De l’instant où j’ai confirmé jusqu’au jour où je me produis, le trac m'accompagne. Croyez-moi ! Au point que ma famille, ma femme et mes enfants ne me reconnaissent plus. 

Je ne retrouve le repos et ne reviens dans mon état normal qu’une fois le spectacle terminé. Et pour vous dire, je ne mange jamais pendant deux jours avant le concert, je ne fais que boire de l’eau pour avoir une bonne respiration et pour être au meilleur de ma forme.

 

Donc, pour vous, c’est un acte spirituel de monter sur scène ?

Pour moi, c’est une prière. Ces gens-là qui vous attendent, il faut leur arracher les applaudissements. C’est comme si quelqu’un me couvre de toute la fortune du monde, quand j’entends leur approbation. Comment ? En étant vrai. Les gens me regardent, il savent tout sur vous, ils vous scrutent, il faut essayer d’être le plus vrai possible.

 

Pourquoi ce besoin d’être applaudi ? Est-ce parce que vous étiez le fils d’une fratrie nombreuse ? Vous deviez vous distinguer ?

 

Nous étions dix, 5 garçons et 5 filles. Malheureusement, ne reste de la famille de mon père et ma mère qu’une seule sœur qui est à Fès et que je vois pratiquement tous les mois. Mes autres frères et sœurs sont partis. Je suis le dernier-né de la famille, le benjamin. J’ai toujours souhaité faire honneur à ma famille. Alors quand je chante, c’est comme s’ils sont là, présents en train de m'applaudir, ils me disent bravo !

 

On connaît peu de choses sur votre vie... privée, vous avez veillé à la protéger ?

 

Pourquoi connaître quelque chose sur ma vie privée ? Le mot le dit bien, “vie privée”. Je ne suis pas le genre d’artistes à scandale qui font les unes des journaux people. Moi, je vis le plus simplement du monde, j’adore ma femme, je respecte mes enfants, je les aime. Ici, dans le marché (Benjdia à Casablanca), tout le monde me connaît, c’est moi-même qui fais les courses. J’ai une vie tout à fait normale, il n’y a finalement rien à protéger.

Abdelwahab Doukkali ©MAP
Abdelwahab Doukkali ©MAP

 

Et vos droits d’auteur sont-ils suffisamment protégés ?

 

Non, il y a plusieurs choses qui entrent en jeu. D’un côté, c’est mal géré, d’un autre côté, il y a des trafiquants. 

Une fois, j’ai exposé cette situation à un ministre en lui racontant que je suis tombé sur un CD de 40 de mes chansons et une centaine de Mohammed Abdel Wahab à 10 dh, ce qui est une insulte à l’art. Il m’a répondu d’une manière froide: “Vous savez , il y a des milliers de familles qui vivent de cette activité”. J’ai dit: “Ah oui, ils vivent sur le dos des artistes, pourquoi ils ne vivraient pas sur votre dos à vous”. 

Tout cela est mal géré. Il faut qu’il y ait des artistes qui gèrent les droits d’auteur, non pas des fonctionnaires. Par exemple, en France, c’est un grand compositeur qui gère les droits
d’auteur. 

On a bien sûr besoin des fonctionnaires, mais il faut qu’il y ait des artistes capables et surtout honnêtes qui gèrent ce dossier.

 

En parlant de droits d’auteur, plusieurs artistes ont repris vos chansons. Mais que pensez-vous du jeune chanteur Amine Aub qui a réadapté “Kan Yamakan” ?

 

J’ai beaucoup aimé, il est venu chez moi avec son groupe, on a beaucoup discuté, il m’a montré ce qu’il veut faire, j’ai accepté avec plaisir. Je lui ai fait confiance tellement il bouillonnait d'énergie et de motivation. 

D’autant que j’étais dans la même démarche que lui, il y a trente ans: innover, surprendre et s’inspirer de toutes les musiques du monde.

À vos débuts, vous aviez rencontré feu Mehdi Elmandjra. Que pouvez-vous nous dire de lui ?

 

Feu Elmandjra était en 1960 directeur de la Radio Télévision Marocaine (RTM). C’était un visionnaire, un futurologue, et comme il a vécu dans un pays autre que le Maroc, en l'occurrence les USA, il était en avance sur son temps. Je peux rester des heures à parler de lui. Mais pour faire court, j’avais beaucoup de respect et d’admiration pour lui et c’était réciproque. Nous n’avions pas le même âge. Il était de 25 ou 30 ans mon aîné, mais ça a toujours été un peu mon cas. 

Même au Moyen-Orient, je côtoyais toujours des gens qui avaient 60 ou 70 ans comme Abbas Mahmoud Al-Akkad, Ahmed Mohammed Rami, Salah Jaouda, Mohammed Abdel Wahab, Oum Kalthoum… C’était difficile de communiquer avec ces sommités, mais grâce à Dieu, tout le monde  me soutenait, ils me parlaient comme si j’étais de leur âge.

 

Feu Mehdi Elmandjra vous avait prédit un bel avenir ?

Oui. En 1960, j’avais un fauteuil rouge sang, style anglais où je m'asseyais et attendais que quelqu’un me donne une chanson. Je n’étais pas compositeur à l’époque ou plutôt quand je me lançais dans une composition, on ne voulait pas me prendre au sérieux. On me disait: “tiens ce petit gosse, il se prend pour un compositeur”. Et bien, on m’imposait n’importe quoi et je chantais n’importe quoi, et là, je ne voudrais pas dire les noms pour n'offenser personne. J’étais fonctionnaire, c’était la première et la dernière fois d’ailleurs. Un jour, excédé par cette situation, je suis parti voir le directeur de la RTM, Mehdi Elmandjra. Je lui ai expliqué ma situation: “Monsieur, je suis membre de la troupe nationale, je suis chanteur, je viens à 8h du matin, je sors à midi, puis je reviens à 15h et je mange des pépites en attendant de sortir vers 18h”. - À propos de pépites, rappelez- moi de vous raconter une anecdote sur le sujet!-. Il m’a répondu le plus simplement du monde: “C’est très simple mon fils, dépose ta démission et fais ce qui te passionne”. Depuis, j’ai pris mon envol et j'espère que j’ai apporté quelque chose à mon pays pour laquelle je mérite un peu d’égards.

 

Vous percevez cette considération ?

Oui, je perçois cette considération du grand public, ces gens qui faisaient la queue pour voir mon spectacle. Ces gens-là, qui sortaient, achetaient un 45 tours. Chose qui n’existe plus aujourd’hui à cause du piratage et du bafouement des droits d’auteur.

 

Parlez-nous de l’anecdote des pépites.

 

Un jour, j'étais très énervé, je mangeais beaucoup de pépites, les déchets en étaient éparpillés partout. Moulay Ahmed Bidaoui, maître de la musique marocaine que Dieu ait son âme, est entré furieux et a commencé à râler: “C'est quoi ce bazar! Ce n'est pas vrai! Qui a fait cela?” J’ai dit fébrilement: “C’est moi Moulay Ahmed”. Il a continué de plus belle: “Vous êtes dans un studio respectable, c’est quoi ces déchets ?”

J’ai dit: “écoutez-moi s’il vous plaît, ne vous énervez pas, je vais vous expliquer: le chaouch (le gardien). J’ai entendu dire qu’on allait le foutre à la porte”. Je lui ai expliqué que j’ai fait ça pour qu’on le laisse à son poste”. C’est là qu’il a répondu: “Alors dans ce cas, Louh Zeria. Jette volontiers par terre les pépites”. (rires)

 

Vous êtes parti à une certaine époque en Égypte. Parlez-nous de cette expérience.

 

J’ai appris énormément en Égypte. Je n’étais parti que pour 15 jours, j’y suis resté plus de 3 années sans revenir au Maroc et j’y suis retourné plus de 35 fois et maintenant le Moyen-Orient me manque. C’est un peuple artiste, un peuple cultivé. La culture était à la portée de tous. On pouvait lire Tawfiq al-Hakim ou Abbas Mahmoud Al-Akkad, parmi d’autres grands écrivains et intellectuelles à 20 ou 30 pièces, soit l’équivalent d’à peu prêt 20 dh actuellement.

On pouvait acheter un journal à une livre, soit moins d’un dirham. Et tellement le peuple est cultivé, vous trouvez le concierge muni d’un transistor et d’un journal. C’est un peuple de grande culture. D’ailleurs les Égyptiens ont exporté leur culture partout dans le monde arabe, notamment à travers Mohamed Abdelouahab, Oum Kalthoum, Abbas Mahmoud Al-Akkad, Taha Husein, Ahmed Chaouki, pour ne citer que ceux-là. Je sais que malheureusement les lions ont quitté les cages, mais malgré tout, il faut y aller. Je fais allusion à Mohamed Abdel Wahab, à Abdelhalim Hafez, à Oum Kalthoum, à Farid El Atrach... C’était à cette époque-là que Abdelwahab Doukkali était un grand nom. Tout le monde me reconnaissait en Égypte. Et jusqu’à maintenant heureusement, j’adore qu’on m’appelle “oustadna”, même si je ne serais jamais votre maître.

 

Enseigner la musique, vous y pensez ?

 

J’étais à plusieurs reprises dans des conservatoires, mais c’est mal géré au point où les professeurs sont mal payés. J’aimerais bien, mais il n’y a pas de structures adéquates pour cela. Mais peut-être que demain ou après-demain dans “le petit musée” cela sera possible. J’y consacrerais un endroit où j’enseignerais aux jeunes filles, aux jeunes garçons et aux moins jeunes aussi.

 

Vous êtes aussi passé par des périodes où vous paraissiez sulfureux et excentrique. Comment vous comparez cela avec les jeunes artistes d’aujourd’hui ?

 

Tout le monde passe par la jeunesse, tout le monde passe par l’adolescence. Celui qui est sérieux à l'âge de 15 ans est malade (rires).

Mais, j’ai l’impression qu’on est aujourd’hui plus porté sur l’apparence actuellement. Il ne suffit pas d’avoir une casquette tournée à gauche, à droite ou à l’envers, d’avoir une petite chaîne qui pend avec une tête de mort, il ne suffit pas d’avoir des tatouages ou d’avoir les doigts pleins de bagues ou de vernis, etc. L’habit ne fait pas le moine. On oublie le fond, la profondeur, l’âme qu’on donne aux choses. Aujourd’hui, on essaye plus de copier sur de grands chanteurs, de les calquer.

Moi, j’ai toujours admiré les Beatles, les Rolling Stones, les Pink Floyd, Michael Jackson…

Mais, il y a un seul Michael Jackson, il ne peut pas y avoir deux ou trois. Il faut trouver sa particularité. Il y a une seule Oum Kalthoum… Ces chanteuses qui veulent être Oum Kalthoum ou qui ne font qu'interpréter Oum Kalthoum, jamais elles ne seront Oum Kalthoum.

Il faut essayer de se dépasser, ne pas essayer de copier sur les autres, ou de suivre la tendance. Il faut trouver son identité, ne pas mettre un nom sur le dos des autres. Il faut que tu montres toi-même de quoi tu es capable, non pas te cacher derrière un autre.

 

Si c’était à refaire, est-ce que vous changeriez quelque chose à votre parcours ?

 

Non, je n’ai aucun regret. La vie est ainsi faite, il y a des hauts et des bas. On n’est pas toujours en bonne santé. On n’a pas toujours beaucoup de sous dans sa poche. On se regarde dans une glace, on n’a pas toujours 20 ans. Il faut accepter, c’est ma philosophie, et remercier Dieu pour tout. Je suis quelqu’un qui a une grande foi en Dieu. D’ailleurs la chanson “Allah Hay” est inspirée d’un verset du Coran: Tout ce qui est sur elle [la terre] doit disparaître. [Seule] subsistera La Face [Wajh] de ton Seigneur, plein de majesté et de noblesse. Le Coran, c’est toute une philosophie, je termine le couplet avec “tout est parti avec le temps, tout est rentré dans l’oubli, il ne demeure que Dieu, Dieu existe et existera toujours”.