Mustapha Sehimi: ‘‘Nos partis sont coupés de la société’’

Par Mohamed Aswab
Mustapha Sehimi, politologue ©MAP
Mustapha Sehimi, politologue ©MAP
Dans cette profonde analyse des maux de notre paysage politique, M. Sehimi considère que la débâcle des partis est l’aboutissement d’un processus historique, étalé sur des décennies. Selon lui, ces formations paient la rançon de leur “gouvernementalisation”.

BAB: Peut-on parler de “panne” politique au sens d'arrêt de fonctionnement ?  

Mustapha Sehimi:  Est-ce le cas ? Ni la scène politique ni les partis ne sont, me semble-t-il, dans une telle situation. Que trouve-t-on cependant ? Un déploiement de la vie politique souvent heurté. Cabossé. Avec des accélérations et des pauses. C'est là un nouveau palier qui présente des traits distinctifs qu'il faut rappeler pour tenter d'en appréhender, même à grands traits, la nature et la portée.
Le premier d'entre eux regarde, globalement, l'état des lieux de la société politique à travers le rapport entre les citoyens et le politique. Un indicateur significatif à cet égard est celui de la participation électorale aux scrutins nationaux depuis vingt ans. Aux élections législatives, le taux a été variable: 52% (2002), 37% (2007), 46% (2011) et 43,4% (2016). à noter ici une double remarque: ce taux a bondi de neuf points en 2011, puis il s'est contracté avec un recul de près de trois points cinq ans plus tard, en 2016. L'effet Constitution 2011 ne paraît plus jouer pour nourrir, conforter voire améliorer la ferveur civique ni l'élan politique de celle-ci. à relever aussi, dans cette ligne, la proportion croissante des bulletins blancs et nuls (16% en 2007, puis 20% en 2011 et même 22% en 2016, soit plus de 1.300.000 bulletins), qui constitue un autre facteur d'interrogation et de préoccupation.
Pourtant, la dimension du système partisan s'est fortement élargie d'un scrutin à l'autre. Les partis tournaient autour d'une vingtaine avant de proliférer en 2011, puis davantage encore en 2016. Ils ont atteint aujourd'hui le chiffre de 34. Il faut distinguer à ce sujet entre deux catégories. L'une couvrant les partis arrivant à une représentation parlementaire, soit au niveau du seuil de vingt sièges permettant la constitution d'un groupe de 20 membres au moins, soit à celui de députés individuels dans une fourchette de un à cinq.
Formellement, il y a là un paradoxe apparent. L'offre des partis se veut étendue et elle est censée ainsi répondre aux attentes de la quasi-totalité des électeurs; or, elle n'est pas vraiment en adéquation avec les demandes de ces mêmes citoyens inscrits ou non sur les listes
électorales. Pourtant, la Constitution de juillet 2011 consacre le vote comme “un devoir national” (art. 30, al. 2). Une prescription normative de nature civique qui peine donc à générer des résultats.
Si l'on ajoute encore l'étroitesse de la base électorale sur laquelle se fonde et s'articule le “système de représentation” institutionnel, que trouve-t-on ? Que sur les quelques 22-23 millions de Marocains en âge de voter -selon une enquête du HCP de 2014- il n'y a eu que 15,7 millions d'inscrits en 2016, soit un pourcentage de l'ordre de 70%. Si l'on pousse plus loin, les suffrages exprimés ne se sont élevés qu’à 5.780.000; ce qui traduit une forte déperdition de près de 10 millions d'électeurs inscrits dont 9 millions ne se sont pas rendus aux urnes, un bon million d'entre eux accomplissant leur devoir civique mais avec un bulletin blanc ou nul. En résumé, l'on a affaire pratiquement à trois planètes inégalement insérées dans l'espace électoral et démocratique ouvert: celle des 6-7 millions de citoyens en âge de voter mais qui ne s'inscrivent pas sur les listes électorales; celle plus importante encore des inscrits mais qui ne votent pas pour toutes sortes de raisons légitimes ou non; enfin, celle des votants mais avec un cinquième d'entre eux (22%) qui refusent le choix -des partis et/ou de leurs candidats- qui leur sont proposés.

Cette panne n'est-elle due qu'à des facteurs intrinsèques aux partis politiques ?

Quels facteurs ont conduit à cet audit du système partisan ? Les uns sont effectivement intrinsèques, d'autres plus systémiques, relevant de l'environnement social. Pour ce qui est des premiers, les éléments d'interprétation sinon d'explication ne manquent point. Ils tiennent à un processus historique, étalé sur des décennies.
Il vaut, me semble-t-il, de distinguer au moins entre trois séquences depuis l'indépendance. La première a trait à la rivalité entre les formations issues du mouvement national (Istiqlal, UNFP puis USFP, PLS/PPS) pour ne retenir que celles-ci d'un côté et la monarchie de l'autre. La césure marquante a été le renvoi du cabinet Abdallah Ibrahim (UNFP) en mai 1960. Elle a été suivie par une longue période où ces partis campaient dans l'opposition, parfois sous des formes extra-légales... Ce qui était en cause c'était leur intégration dans le cadre institutionnel mis sur pied par cinq Constitutions successives (1962, 1970, 1972, 1992 et 1996). La première loi suprême de décembre 1962 a consacré le rapport de force en faveur de la prépondérance du pouvoir royal et plus globalement de la centralité de la monarchie. Près de quatre décennies se sont ainsi déroulées avant que tous les partis de la Koutla -surtout l'USFP- n'approuvent la Constitution du Royaume en 1996.

M. Sehimi accordant l'entretien à BAB Magazine ©MAP/Safaa Abou El Houda
M. Sehimi accordant l'entretien à BAB Magazine ©MAP/Safaa Abou El Houda


Ce repositionnement va favoriser la nomination d'un cabinet d'alternance dirigé par Abderrahmane El Youssoufi, premier secrétaire de ce parti, en mars 1998, et ce pour quatre ans, jusqu'à octobre 2002. Cette nouvelle formule a été qualifiée d'“alternance consensuelle”. Discutable. C'est qu'en effet, elle a été mise sur pied du fait de la volonté royale qui a garanti une majorité de trois ans, les partis de la Koutla ne comptant pratiquement qu'un tiers des 325 membres de la Chambre des représentants.
Font ainsi partie de cette majorité des partis dits “administratifs” comme le RNI et le MP. C'est là une deuxième étape marquant le système de partis. Elle va durer jusqu'à fin 2011, avec la nomination du cabinet Benkirane le 3 janvier 2012. Une telle séquence de treize ans peut nourrir un certain débat quant à son bien-fondé puisque trois gouvernements s'y sont succédé: El Youssoufi (1998-2002), Jettou (2002-2007) puis El Fassi (2007-2011). Mais par-delà les profils distinctifs de ces trois chefs de l'exécutif- USFP, SAP et Istiqlal- c'est la Koutla qui était l'une des composantes avec les mêmes alliés. Le marqueur de ces trois cabinets (1998-2011) portait sur un programme commun, se voulant tourné vers des réformes, avec des inflexions particulières de tel ou tel cabinet. Mais il y avait là un tronc commun à tous ces partis. Le compromis s'était fait, même laborieusement, durant cette bonne dizaine d'années.

Quel effet a eu le compromis sur la scène politique ?

Il a eu pour effet d'atténuer les clivages du passé, il a aussi conduit à contracter les ferveurs militantes -et idéologiques ?- des partis de la Koutla, surtout d'ailleurs celles de 1'USFP qui défendait naguère l'alternative...
C'est là la rançon de la gouvernementalisation de cette formation socialiste, contrainte d'assumer les contraintes et les réalités de la gestion des politiques publiques. De quoi mettre en équation un projet se voulant socialiste nourrissant l'espoir d'un changement profond. Avec la gestion gouvernementale, les partis de la Koutla devenaient comptables d'un bilan, un actif sans doute mais aussi un passif. Les désillusions et les déceptions n'allaient pas manquer au fil des ans. La banalisation de ces partis était également le corollaire de cette formule gouvernementale et politique déclinée sur cette dizaine d'années.
Plus encore, la direction de l'USFP a connu durant cet intervalle des crises et des dissensions après la démission d'El Youssoufi au lendemain des élections législatives du 27 septembre 2002, puis la désignation de son adjoint, Mohamed Elyazghi (2003-2007), d'Abdelouahed Radi (2008-2012) et de Driss Lachgar en décembre 2012. L'influence électorale de ce parti ne pouvait que s'en ressentir. Premier en 2002 avec 50 sièges, il a reculé au cinquième rang en 2007 (38) et piétine en 2011 (42) avant de s'effondrer en 2016 (20). Cette formation subit, elle aussi, les effets d'un processus qui a pesé sur l'historique du système partisan. La gestion gouvernementale reste globalement peu satisfaisante. Le mode de fonctionnement des partis se distingue par le déficit du principe démocratique au profit du clanisme et du clientélisme. Les ambitions personnelles -justifiées ou non- supplantent les intérêts bien compris des partis. Le militantisme de terrain et de proximité est souvent délaissé au profit d'énergies tournées vers le “recasement statutaire” dans les administrations ou les instances des collectivités locales.
Faut-il s’étonner dans ces conditions qu’à la fin 2011, les partis alors institués et formant la majorité depuis 1998 n'aient qu'une faible attractivité ? Depuis, une formation islamiste s'est classée alors au premier rang, après une longue marche durant près de deux décennies: 1997 (9 sièges), 2002 (42), 2007 (46), 2011 (105) et 2016 (125). Pour les deux derniers scrutins, le PJD a totalisé 27% des voix puis 31,65%, passant ainsi de 1.080.000 à 1.600.000 voix. Il bouscule le “système” partisan qui prévalait alors en constituant un nouveau pôle à coté -ou en face...- de tous les autres. Il se voit confier, conformément aux dispositions de l'article 47 de la nouvelle Constitution de juillet 2011, la direction du gouvernement.
Depuis, s'est ouverte la troisième séquence dans la vie des partis. La légitimité du PJD présente des traits particuliers: ce parti ne procède pas du mouvement national, comme les partis de la Koutla; il n'est pas davantage éligible au label des partis dits “administratifs”  (RNI, MP, UC, PAM). Il couple le choix des urnes et un référentiel religieux. D'où un caractère hybride lui donnant, malgré tout, des avantages compétitifs renforcés par un maillage associatif et organique territorial et un militantisme de terrain. Depuis janvier 2012, il s'est lui aussi gouvernementalisé, confronté à ce titre à la gestion des affaires publiques. Le bilan est sujet à caution mais il est partagé également par les cinq autres composantes de la majorité. En tous cas les uns et les autres doivent faire face à l'évaluation critique du modèle de développement actuel, à l'aggravation des inégalités sociales et aux pressantes demandes des citoyens dans tous les domaines (éducation, santé, habitat, emploi...). L'insatisfaction domine dans de larges pans de la société, les frustrations et les mécontentements aussi. Pour l'heure, les partis n'arrivent pas à se hisser à ce niveau d'exigences et de réformes. D'où, sans cesse, la multiplication des recadrages du Souverain qui ont conduit à l'annonce d'une prochaine refonte du modèle de développement.

Nos partis politiques donnent l'impression de ne jamais être concernés par la critique. Comment analysez-vous cela ?

Il est vrai que les partis ne se distinguent pas par une autocritique conséquente. Même Abderrahmane El  Youssoufi a attendu cinq mois après son départ du gouvernement pour exprimer à Bruxelles, le 25 février 2003, son amertume et sa déception quant à l'action de son cabinet d'alternance (mars 1998-octobre 2002). En situation de responsabilité, le discours des partis de la majorité reste marqué au coin de l'optimisme et de l'autosatisfaction, El Youssoufi a bien fait référence, ici ou là, à des “résistances”; Abdelilah Benkirane aussi avec son vocabulaire métaphorique (“tamasih” et “afarit”). Aujourd'hui, Saâd Dine El Otmani s’obstine dans la voie de la méthode COUE; il va jusqu'à déclarer que “Sa Majesté est satisfait de notre travail”, une évaluation fortement infirmée, entre autres, par le discours du Trône du 29 juillet dernier...

Pour M. Sehimi, les partis, malgré leur prolifération, ne sont pas encore à la hauteur des exigences ©MAP/Safaa Abou El Houda
Pour M. Sehimi, les partis, malgré leur prolifération, ne sont pas encore à la hauteur des exigences ©MAP/Safaa Abou El Houda


Tout paraît se passer comme si les partis pâtissaient, à un titre ou à un autre, d'un décalage par rapport à la société et aux dynamiques, sociales qui la traversent et la mobilisent même à l'occasion. Ils sont sans doute installés, encalminés même, dans une sorte d'écosystème particulier avec ses codes, ses formes d'action et ses enjeux propres. Combien d'entre eux se sont-ils ouvert sur des forces vives, de nouvelles potentialités (femmes, jeunes, cadres...), alors que leur discours dominant y fait volontiers référence ? Une enquête du HCP a montré qu'il n'y a que 1% des jeunes qui sont encartés dans des partis politiques et 4% dans les associations.
Parler de “sang neuf”, c'est ouvrir les portes, revoir les modes de sélection et d'encadrement, vouloir instiller le changement et le renouvellement des militants. Le législateur est conscient de ce déficit et il a instauré les listes de femmes (60 sièges/parlementaires) et de jeunes (30). A-t-on enregistré des avancées dans le domaine ? Pas le moins du monde! Les désignations faites ont été ainsi contre-productives puisque les candidats retenus procèdent d'une politique de clientélisme et même de népotisme menée par les directions des partis. Voilà un quota à revoir et une correction à apporter. Mais qui en prendra l'initiative ? Et qui la fera adopter ? Les partis progressistes n'ont pas échappé à ce phénomène négatif; le PJD non plus d'ailleurs. Les uns et les autres évoluent dans une culture où l'acclimatation rentière fait prévaloir les maux que l'on se proposait de guérir, à savoir... le clientélisme et le népotisme !
Au fond, tous ces acteurs-là sont dans le camp du “conservatisme”: celui de la gestion des “statuts”, des carrières, des avantages et des aisances du système représentatif (parlement, collectivités locales, instances et conseils...). L’identité de chaque parti en prend un coup; elle n'est plus tellement visible ni lisible. Dans le tronc commun des politiques publiques, quel parti peut proclamer sa marque et son empreinte et la revendiquer demain devant les électeurs? Qui fait encore référence au programme du gouvernement El Otmani approuvé par le Parlement au lendemain de son investiture à la fin avril 2017 ? Lui-même se garde bien d'y faire référence tant il est vrai que les changements et les axes qui lui ont été apportés par le Souverain depuis plus de deux ans 1'ont pratiquement rendu obsolète. Si bien que le gouvernement n'a plus comme feuille de route que les orientations royales définies dans les discours successifs depuis deux ans.
Comment ne pas relever le décalage entre le cadre offert aux partis politiques par la Constitution de 2011 (article 7) et l'application qui en est faite. Encadrement et formation politique des citoyens, promotion de leur participation à la vie nationale et à la gestion des affaires publiques, concours à l'expression de la volonté des électeurs et participation à l'exercice du pouvoir: voilà les fonctions et le rôle qui leur est assigné par la loi suprême. N'est-on pas loin du compte ? Pareille situation prévalait déjà, sous une forme ou une autre variable selon les formations avant 2011. Avec la Constitution de 2011, elle s'est davantage accentuée par suite des effets “stratégistes” de l'article 47.
Les partis ne visent plus désormais que le classement en tête aux élections puisque le premier d'entre eux sera chargé de diriger le gouvernement. Il faut donc faire du “chiffre”, réunir le maximum de voix par rapport aux concurrents. Le PJD, lui, a bénéficié d'un effet d'aubaine lié à l'onde de choc du printemps arabe et de son prolongement local avec le Mouvement du 20 février. Il a ainsi bénéficié d'une sorte de prime au “changement” par rapport aux “sortants”. Le PAM, nouveau venu, créé en février 2009 n'avait pas d'autre objectif que d'arriver en tête; ce fut le cas aux élections locales de juin 2009 avec pas moins de 21% des voix et des sièges. Mais ce calcul de départ été fortement contrarié par la contestation du printemps 2011. Il s'est mobilisé de nouveau dans l'optique du scrutin de 2016 -dans des conditions connues de tous...- mais sans succès.
Aujourd'hui, c'est le RNI de Aziz Akhannouch qui a pris le relais en s'engageant activement pour gagner ce prochain rendez-vous électoral. Une hypothèse de travail bien aléatoire ? Elle suppose un grand effondrement du PJD d'El Otmani -même divisé- et un doublement sinon plus de ses sièges actuels (38).
Le parti de la Colombe ne méconnaît probablement pas l’ampleur de la tâche. Mais sa feuille de route vise non seulement à conforter ses fiefs électoraux, mais également à voir se rallier à lui des dizaines d’élus et de notables relevant d’autres partis, tels que ceux du MP ou de l’UC. Il table encore sur la transhumance de ceux du PAM, démobilisés, pénalisés par la crise actuelle de leur formation et qui se morfondent dans l’opposition. Pour ceux-là, le RNI d’Akhannouch est une sorte de bouée de sauvetage; pour ceux-ci, c’est l’espoir d’être de nouveau dans un camp potentiellement vainqueur en 2021. Reste qu’en  dernière instance, le périmètre électoral ainsi sollicité reste limité, captif avec désormais deux grandes composantes: celle de la formation islamiste du PJD et celle de partis traditionnels (RNI, MP, UC, USFP, PPS). Un marqueur problématique puisque l’attractivité et la mobilisation des électeurs tournent autour de quelque 6 millions de votants,  le reste ne votant pas (9 millions) et près de 7 autres millions ne sont même pas inscrits. Cela dit, la différence entre les uns et les autres ne se fera plus sur les programmes respectifs mais sur des profils, ainsi que sur la capacité de mobilisation des partis. Un jeu finalement peu ouvert. On voit mal, en l'état, le PJD tomber à 60 ou 70 députés... Le lieu géométrique d'évolution au PJD et du RNI -Les deux en course pour la première place en 2021- va sûrement évoluer à cette échéance mais c'est difficile que ce soit dans des proportions inversées. Surtout que l'électorat de la formation islamiste est plus mobilisable tant sur le terrain qu'au jour des urnes…

L'état des lieux du système partisan aujourd'hui permet-il de grandes mobilisations ?

Rien n'est moins sûr. Même le secrétaire général de ce parti, par ailleurs chef du gouvernement, Saâd Dine El Otmani est à la peine sur ce registre. On le voit bien lors de ses réunions et meetings où le public est clairsemé. Il faut dire qu'il pâtit d'un déficit de charisme - lui-même en a d'ailleurs convenu en déclarant qu'il n'était pas une “star”. Plus encore: a-t-il une bonne communication ? A-t-il réussi à porter des réformes et à incarner véritablement une politique réformatrice ? Il est victime du phénomène de désaffection des citoyens à l'endroit de tout le politique. Les institutions, les acteurs qui s'y rencontrent, leurs formes d'action et même leurs conduites et leur éthique. Rien d'étonnant, dans ces conditions, que l'antiparlementarisme déjà vivace dans le passé se soit accentué. Si bien que le risque est réel de voir la participation électorale faire mieux que 43% comme en 2016. La remobilisation de l'électorat paraît difficile.
Le cadre d'expression des citoyens se trouve de plus en plus ailleurs, sur les réseaux sociaux. C'est là un phénomène structurant. Un fait de société. Les partis s'y sont-ils préparés? Maîtrisent-ils d'ailleurs les nouvelles TIC ? Il suffit de voir la production de leurs sites respectifs pour mesurer le gap abyssal entre leur communication et les exigences de celle liée au digital -Il n'y a sans doute que le PJD, le RNI, le PI, 1'USFP et le PPS qui ont pris en charge ce nouveau mode- une vingtaine d'autres partis ont bien des sites mais  qui ne fonctionnent pas. L'on compte quelque 18 millions d'internautes au Maroc. Que disent-ils? De quoi parlent-ils ? Sur quoi se polarisent les discussions ? C'est assurément un nouveau monde, un périmètre de liberté qui a fait sa place et même de manière dominante. Il est campé désormais à côté des télévisions et de la presse écrite laquelle s’échine difficilement à sortir d'un enclos de lecture réduit compromettant d'ailleurs à terme son modèle économique même.
Les réseaux sociaux portent globalement deux types de communication. Dans le vocabulaire de la science politique, le premier d'entre eux a trait à ce que l'on pourrait appeler l'expression d'une solidarité rationnelle axée sur des valeurs (justice, équité, égalité...). Elle mobilise des individus, des associations ou des syndicats pour la défense d'intérêts matériels et moraux. Elle peut également se déployer en termes plus politiques voire idéologiques (droits de l'Homme, arbitraire de l'administration, détenus...), et ce à l'appui de prises de position d'acteurs (partis, syndicats, associations) qui trouvent là un champ d'amplification et de résonance. La particularité de ce fait ? La solidarité sous forme protestataire y prend une dimension spatiale, étendue même au-delà des frontières, notamment auprès de la communauté marocaine à l'étranger.
Le second type de communication numérique est celui de la solidarité émotionnelle spontanée. Elle est déclenchée par un ou plusieurs individus anonymes. Cette forme de solidarité se construit alors a posteriori avec la mobilisation de partis, d'associations, de groupes - elle devient virale. Le “peuple” digital réagit immédiatement après le choc émotionnel qui s'est produit comme une vague de fond, transgénérationnelle et transcourant partisan. Lors des deux années écoulées, sur quoi se sont polarisées les mobilisations protestataires ? Sur les événements du Hirak du Rif puis de ceux de Jerada, du boycott de certaines marques commerciales, des enseignants contractuels et des étudiants en médecine, sans parler de cas individuels de violence et de détresse (viol,...). Autant de faits sociaux et politiques portés par les réseaux sociaux, les partis demeurant à la remorque des événements et des mobilisations.

Nos partis politiques, dans l'état actuel des choses, ne freinent-ils pas le développement du pays ?

Le système actuel des partis parait paradoxal. Il consacre le pluralisme et la nature “composite” de la société. Celle-ci est unie, dans la diversité, façonnée par des facteurs cumulatifs (religion, culture, esprit national...) qui sont structurants; ils sont consubstantiels au Maroc. Ce pluralisme-là n'est pas artificiel, bien au contraire, il traduit et prend en charge la diversité du peuple marocain. La Constitution de 2011 a consacré d'ailleurs dans son préambule même cette identité nationale, le substrat étant le socle arabe enrichi par d'autres legs, islamique et amazigh, une composante saharo-hassanie ainsi que de ses efficients africain, andalou, hébraïque et méditerranéen.
à ce titre, les partis sont l'expression et le vecteur des besoins, des attentes et des aspirations des citoyens. Aujourd'hui assument-ils cette fonction et même cette mission de manière efficiente? Malgré leur prolifération -ils sont 34- ils peinent fortement à être à la hauteur de telles responsabilités et exigences. Ils sont décalés par rapport aux dynamiques et aux spasmes de la société, à ses revendications ainsi qu'aux formes que prennent de plus en plus en plus les mouvements sociaux et les dynamiques contestataires. Le champ traditionnel de leur périmètre a fait place -et de plus en plus!- aux citoyens du site virtuel évoluant quotidiennement sur les réseaux sociaux. Faut-il y voir une certaine modernisation du civisme, de la citoyenneté, de la démocratie participative? En d'autres termes, le système partisan traditionnel serait-il désormais considéré comme relevant de l'“ancien monde”, avec ses archaïsmes? Dans le même temps, le “nouveau monde” serait-il celui de la décennie écoulée avec pour cœur de réacteur les réseaux sociaux ?
Rien d'étonnant, dans ces conditions, que les partis politiques restent marqués par des rigidités et des pratiques éloignées d'un univers digital conquérant. Où sont en effet les innovations et les réformes portées obstinément par les partis politiques? Quelle est leur force de proposition? Ils gèrent pratiquement des situations, des intérêts, des stratégies individuelles de carrière et des ambitions parfois concurrentes dans la même formation ! Ils sont éligibles à un modèle politique rentier. Comme dans notre modèle de développement où l'économie de rente est notable, le champ partisan et politique, ne relève –t-il pas  également de cette comptabilité et de cette grille de lecture? Il faut cependant apporter un tempérament à cette évaluation: ont-ils leur autonomie de décision? Tel responsable d'un parti progressiste, Mohamed Nabil Benabdallah (PPS) a fait référence, en de multiples circonstances, à la faible latitude décisionnaire de formations composant avec lui l'actuelle majorité. Mais le système, en l'état, peut–il exclure cette forme particulière de régulation? Un autre débat.

Selon M. Sehimi, SM le Roi aimerait trouver à ses côtés des acteurs mobilisés qui soient des compagnons de route ©MAP/Safaa Abou El Houda
Selon M. Sehimi, SM le Roi aimerait trouver à ses côtés des acteurs mobilisés qui soient des compagnons de route ©MAP/Safaa Abou El Houda


En dernière analyse, le système de partis tel qu'il est - ou tel qu'il est devenu ? - ne prend pas vraiment  sa place dans le nouveau cadre institutionnel projeté dès le début du Règne et, plus encore, dans celui de la Constitution de 2011. Ses composantes tirent grandement profit des avancées ainsi enregistrées. Le statut et les attributions du Chef du gouvernement, du cabinet et du Parlement ont été sensiblement élargis et renforcés. Et ce sont ces acquis qui ont conduit, entre autres, à la parlementarisation qui voit désormais le chef de l'exécutif désigné au sein du parti arrivé en tête aux élections. Nous sommes dans une monarchie semi-parlementaire, l'exécutif étant bicéphale (Roi, et chef du gouvernement). Mais les partis, s'ils ont intégré avantageusement le nouvel édifice et son anatomie, ne sont pas à la hauteur d'une physiologie satisfaisante et efficiente. Ils y campent mais y vivent-ils ou plutôt le font-ils vivre ? Osent-ils les réformes et le changement même s'il doit y avoir un coût politique d'impopularité ?
Voilà pourquoi SM le Roi entend faire son “job”. Le souverain n'a pas d'autre choix que de s'impliquer dans la définition, le recadrage et les infléchissements des politiques publiques qu'il veut résolument réformatrices. On l'a déjà vu même avec le cabinet d'alternance de Abderrahmane El Youssoufi. Avec ce que l'on a appelé la “monarchie exécutive” déployée en 2001. Cette même conception s'est retrouvée dans les cabinets Jettou (2002-2007) puis El Fassi (2007-2011).
Avec les deux cabinets PJD, depuis janvier 2012, on ne fait plus référence dans le discours officiel à cette même qualification. Mais dans la pratique, c'est toujours le Souverain qui est à la manœuvre, tenant la barre, corrigeant ici, faisant accélérer là, fixant des orientations et même des délais. Face aux lenteurs et aux dysfonctionnements mêmes de l'action gouvernementale s’apparentant à un blocage, le Roi remet en perspective le cap et redéfinit la feuille de route. Les partis ont le nez sur le guidon en vue des élections de 2021 - une approche électoraliste de chiffres et de sièges. Le Souverain, lui, n'a à l'esprit aucun agenda électoral. Et nul doute qu'il aimerait trouver à ses côtés des acteurs mobilisés qui soient des compagnons de route à la hauteur des défis du Maroc d'aujourd'hui et de demain...
 

PJD, PAM, RNI, USFP, Istiqlal, MP, PPS et UC. Que diriez-vous de chacun de ces partis politiques en une ou deux phrases ?

Ma réponse sera d'une autre manière - il est difficile de réduire des partis à quelques mots. L'on peut observer que six d'entre eux sont dans l'actuelle majorité (PJD, RNI, MP, USFP, UC et PPS), deux autres dans l'opposition (PAM, PI). Voilà déjà une première confusion: une formation islamiste, deux partis progressistes (USFP, PPS) et trois autres dits “administratifs”. Ce même schéma avait prévalu dans le cabinet Benkirane (2012-2016) mais avec une variante: sans l'USFP ni l'UC. D'un autre côté, le PI est dans l'apposition depuis juillet 2013 alors qu'il était partie prenante dans l'ex-Koutla. Quant au PAM, il campe dans l'opposition depuis sa création en février 2009.
Cela dit, quels sont les clivages entre les uns et les autres ? Depuis 2012, force est de faire ce constat: ils manquent d'une grande netteté et de cohérence aussi. Mais sur le programme du gouvernement tant en 2012 qu'en 2017, voilà des composantes en principe solidaires, alliées, se proclamant mobilisées pour sa réalisation.
Qu'en est-il en vrai? La majorité est-elle solide? Difficile de le dire et d'y croire au vu des tensions voire des crises internes qui la traversent pratiquement de manière récurrente. Cela tient à la rivalité déclarée et de plus en plus pressante entre d'un côté le PJD et de l’autre le RNI avec ses alliés (MP, UC, USFP). Tout paraît se dérouler comme si la campagne électorale avait été ouverte dès 2018 et qu'elle allait s'accélérer dans les mois à venir dans la perspective des élections législatives de 2021. Elle est attisée, pourrait-on dire, par le bilan critique -et même sévère- dressé par les discours royaux depuis celui du Trône du 29 juillet 2017. Pour le RNI surtout, c'est au-delà de la majorité: l'action du chef du gouvernement actuel, Saâd Dine El Otmani est mise en cause, son parti étant au passage débité en même temps des mauvais résultats enregistrés et des dysfonctionnements qui les accompagnent.
La confusion des clivages qui pèsent tant sur la vie partisane et politique ne contribue pas à réhabiliter la vie publique aux yeux du citoyen: tant s'en faut. Elle ne permet pas une nouvelle articulation du système partisan autour de pôles. Lesquels ? L'un “conservateur” (PJD, PI), l'autre du centre (MP, UC) et le dernier “progressiste” (USFP, PPS... et PAM). Reste la faisabilité de cette restructuration du système partisan. Des techniques électorales aident à pousser dans ce sens, en particulier le scrutin majoritaire à deux tours qui contraint à des alliances et à des reclassements avant le scrutin. Mais, pour l'heure, les “résistances” d'appareil, les égos, les subjectivités et tout le reste y sont réfractaires. Faut-il s'en accommoder ? Le débat sur le modèle de développement doit aussi inclure celui du modèle institutionnel, politique... et partisan. Le statu quo ou la réforme ? Toujours ! Au-delà des clivages voire des faux clivages, des majorités de fortune -parce que finalement hétéroclites et pâtissant d'un réel dénominateur commun de capacité et volontarisme réformateurs- reste à l'ordre du jour cette problématique: quel projet de société à partager ? Voici une vingtaine d'années, cette préoccupation globale restait secondaire. Il y avait un consensus, une adhésion générale autour d'un mode de vie, de conduites individuelles, d'un code social pas uniforme mais se distinguant par une large élasticivité couplée à une plasticité. Tel n'est plus sans doute le cas aujourd'hui.
Deux visions marquent en effet la société, l'une conservatrice, l'autre moderne. L'on doit cet avatar à l'affaissement de la place et du rôle des partis démocratiques et progressistes qui s'est opéré en même temps que l'extension d'une certaine lecture des traditions religieuses. La société s'est réislamisée par le bas mais en charriant des valeurs fort éloignées d'un Islam tolérant, modéré, du juste milieu. C'est sans doute le clivage le plus important aujourd'hui.
Il est porté par la mouvance islamiste (PJD, Al Adl Wal Ihssan...) d'un côté et par le pôle pluriel englobant des partis comme le PPS, 1'USFP, le PAM ou le RNI. Si ces formations peuvent être alliées dans une majorité -celle d'hier, d'aujourd'hui et de demain ?- sur la base d'un programme commun, les objectifs, les pensées et les arrière-pensées divergent fondamentalement. La même altérité se décline dans le monde associatif où les divisions se vérifient en effet sur la nature et les traits du projet de société à édifier.
Ce qui s'est passé dernièrement avec cette histoire des shorts des jeunes filles belges volontaires rappelle cette réalité qui perdure dans la société et dans le champ politique.
La mobilisation qui s'est faite depuis des mois à propos de la loi-cadre de l'enseignement et en particulier du statut de l'alternance linguistique et de la place des langues étrangères traduit bien une polarisation accentuée entre deux projets de société. Le camp conservateur prétend défendre l'école publique et le statut privilégié de la langue arabe. Un double discours coupé des réalités et qui manque de cohérence: la quasi-majorité des enfants de ces acteurs sont scolarisés dans des établissements privés, ainsi que dans ceux relevant des missions culturelles étrangères (française, espagnole, américaine, belge...). Un “front du refus” s'est ainsi constitué, ces dernières semaines, avec diverses personnalités (Abdelilah Benkirane, M'Hamed Khalifa, ancien ministre istiqlalien, Fouad Abou Ali, président du Collectif national pour la langue arabe, les salafistes Hammad Kabbadj et Hassan Kettani...). Un appel a été ainsi publié pour “résister” et “s'opposer à la nouvelle invasion française”...
D'autres faits ont illustré, lors des mois et des années passées, combien était vivace et structurante la division sur ce typique: identité nationale, valeurs et projet de société. Front contre front, camp contre camp, bloc contre bloc, pôle contre pôle: peut-on esquiver cette équation? Faut-il encore se limiter à afficher un consensus de façade aseptisant, anesthésiant même, qui à terme n'assurera ni la cohésion sociale ni la stabilité ?

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