Nour-Eddine Sail, plusieurs vies et une même philosophie

Par Mohamed Amine Harmach
Nour-Eddine Sail ©DR
Nour-Eddine Sail ©DR
Impossible de ne pas être frappé par sa personnalité de fer, son humanisme, sa grande culture et son militantisme acharné pour faire briller de mille feux le cinéma marocain et africain. Nour-Eddine Sail, a laissé un vide incomblable. Retour sur un parcours hors norme.

Un homme d'action, un visionnaire, un homme de raison, un philosophe, un ancien militant de gauche converti en agitateur culturel, un homme de coeur, un humaniste, un fin observateur, un utopiste réaliste, un bon vivant, un polyglotte qui parle quatre langues, un homme moderne et authentique, un ami fidèle, “un extraterrestre”, comme disait de lui sa femme… Un homme qui a révolutionné le cinéma marocain et africain et le monde des médias au Maroc… Nour-Eddine Sail était tout cela à la fois et bien plus.

Pour résumer, “une personnalité unique”, comme l’avait souligné SM le Roi dans un message de condoléances à la famille et aux amis de feu Nour-Eddine Sail, décédé dans la nuit de mardi à mercredi 16 décembre 2020.

Ce natif de Tanger en 1947 a tout au long de sa vie milité pour une vision défendant un monde où les pays du Sud auraient voix au chapitre, où leur imaginaire et leur culture seraient tout aussi visibles que la culture et le mode de vie occidentaux.

 

Une figure de “l’anti-impérialisme culturel” 

 

“Si vous ne créez pas des images sur et de vous, d’autres s’en chargeront, selon leur vision et intérêts propres”, martelait celui qui a fondé et dirigé le Festival international du cinéma africain de Khouribga en 1977, événement devenu au fil des ans l’un des premiers festivals dédiés au cinéma africain à l'instar du Fespaco (Burkina Faso, créé en 1966) et du festival de Carthage (1966). Cet idéal anime Sail depuis sa jeunesse de militant de gauche lorsqu’il étudiait la philosophie dans les années 60 sur les bancs de la faculté des lettres de Rabat aux côtés de Tahar Ben Jelloun et Hassan Benaddi, et plus tard avec ses camarades et amis Abdellatif Laâbi, Abraham Serfati et compagnie.

C’est contre cet “impérialisme culturel” qu’il marocanise en 1973 les ciné-clubs qui étaient jusque-là contrôlés par des coopérants français et organisés dans une “Fédération marocaine des ciné-clubs”. La FMCC devient alors la “Fédération nationale des ciné-clubs du Maroc”, dont il prend la tête durant une dizaine d’années.  

La programmation comprenait alors des classiques du cinéma soviétique, faisait découvrir le très riche cinéma sud-américain et montrait tout aussi une autre facette du cinéma égyptien avec les films de Youssef Chahine, tout en faisant aimer le cinéma hollywoodien, en pleine guerre froide… C’est dire l’ouverture d’esprit de cet homme qui a toujours dépassé les clivages, qui a vécu plusieurs vies, épris qu'il est de connaissance. 

 

De la philosophie aux médias de masse

 

À partir de 1979, Nour-Eddine Sail se fait connaître par le grand public comme le “Monsieur cinéma”, à travers son émission radiophonique hebdomadaire “Écran noir” sur RTM Chaîne Inter. Après un DES en philosophie de la faculté des lettres de Rabat, il devient professeur de philosophie au lycée Moulay Youssef et gravit les échelons. En 1984, l’inspecteur général de philosophie démissionne du ministère de l’Enseignement après que le premier ministre de l’époque, Azzeddine Laraki, a rayé la matière du programme national. Il est propulsé directeur des programmes de la RTM où il introduit par exemple un “ciné-club”. “Il était respecté aussi bien de la droite que de l’ex-gauche (parce que la gauche n’existe plus actuellement). Mais il aura aussi des ennemis”, dit de lui Omar Salim, journaliste et bras droit de Nour-Eddine Sail lorsque ce dernier a dirigé 2M (Avril 2000-Septembre 2003) après avoir été directeur des programmes de “Canal+Horizons” (1990-2000). 

“Il a apporté un souffle de renouveau à 2M, développé l’information et multiplié -passionné qu’il est par le grand écran- les programmations de films tout en commandant des téléfilms à de véritables auteurs”, dit de lui Omar Salim.

 

Nadia Larguet, un amour au premier regard !

 

C'est aussi à 2M qu'il fait la rencontre de Nadia Larguet, journaliste et animatrice d'émissions cultes dédiées aux jeunes à l'instar d'“Entr'Act” et “Bande à part”. 

Omar Salim raconte: “Il a eu le coup de foudre pour cette femme pétillante, très belle et intelligente avec laquelle il finit par se marier après avoir divorcé”. Le fruit de leur amour, Suleiman né en 2010. 

“Sa rencontre avec Nadia l'a métamorphosé. Il a été touché par la grâce. Lui, l'intelligence pure, la froideur de la raison -on tremblait sous le poids de son regard perçant de philosophe qui connaît bien la nature humaine-; est devenu plus spontané, un homme sensible, naturel, enfin”, confie pour sa part Touria Souaf, journaliste à 2M, amie et connaissance de longue date du défunt, tous deux étant originaires de Tanger et ayant officié (lui chroniqueur, elle journaliste) à Medi1, à RTM puis à 2M.

 

Un propulseur du cinéma marocain, l’Afrique dans le coeur

 

En 2003, il devient directeur du Centre cinématographique marocain (CCM), un poste taillé sur lui. Il s'engage dans une dynamique qui place le cinéma d’une manière inédite dans l’espace public. 

Pour ses collaborateurs du CCM, Sail avait d’abord nettement amélioré les conditions matérielles des ressources humaines. Il s'emploie à booster la production de films, le système de “l’avance sur recette” est réformé. Le Maroc passe de 5 longs-métrages produits par an à 25, et les films marocains prennent enfin la tête du box-office. 

Il oblige aussi chaque producteur dans l’audiovisuel voulant obtenir sa carte professionnelle à financer auparavant trois courts-métrages. Ainsi, le nombre de ceux-ci a grimpé d’un coup à près d’une centaine par an.

“Oui, mais qu'en est-il de la qualité ?”, disaient ses détracteurs, nombreux mais peu audibles. “De la quantité naît la qualité. Il faut produire au moins vingt-cinq films pour arriver à un ou deux films par an qui font débat. Et, peut-être, un excellent film tous les quatre ans”, martelait-il.

Même topo pour les festivals. Au début, il y avait 5 festivals dédiés au cinéma à Marrakech, Tétouan, Rabat, Agadir et Tanger. 

Au final, une cinquantaine seront soutenus, en plus d’une vingtaine autofinancés. Aussi, le Festival national du film se fixe à Tanger et devient annuel. 

Il soutient le cinéma africain grâce au laboratoire du cinéma du CCM. 

Le Maroc coproduit ainsi une trentaine de longs-métrages traitant de sujets divers et sans l’exclusion d’aucun pays (Algérie, Burkina Faso, Tunisie, Guinée…). Il y a même une ouverture aux pays anglophones, à l’instar de la Tanzanie, l'Éthiopie et l’Afrique du Sud.

“Il faut avoir la conscience qu’être africain, c’est avoir cet esprit de solidarité et de partage”, prônait le défunt qui œuvrait pour que se rencontrent à Khouribga “non simplement les idées, mais aussi les moyens de les réaliser”, raison pour laquelle il crée la Fondation du festival de Khouribga en 2009. 

 

Des regrets et des hommages 

 

Il voulait rééditer sur le terrain de l’exploitation ce qu’il a réussi en matière de production. Mais il quitte le CCM en 2014, avec l’arrivée du nouveau gouvernement dirigé par le PJD, avant d’avoir réglé le problème des salles de cinéma au Maroc dont la fréquentation est en chute libre…

Mais Nour-Eddine Sail continuera à œuvrer au service du septième art, notamment en apportant son appui à diverses manifestations. Il était, entre autres, le trésorier général d’“Europa Cinemas”, le réseau international pour la diffusion du cinéma européen, réunissant près de 3.000 salles. 

“Tout ce que je souhaite aujourd'hui, c'est que le festival de Khouribga lui survive”, relève Omar Salim, émettant le souhait que ce festival change de nom et devienne “le festival Nour-Eddine Sail pour le cinéma africain”. Autre regret d’Omar Salim, “Sail, l’ami d’Abdellatif Laâbi, d’Edgar Morin et de Régis Debray, entre autres intellectuels, Sail ce spécialiste de Nietzsche et Spinoza, a peu écrit”. Il a bien sûr signé des films de Mohamed Abderrahman Tazi, notamment “Le grand voyage” (1981), “Badis” (1988) et “Lalla Hobbi” (1996). En tant qu’auteur, il a publié en 1989 «L’ombre du chroniqueur» où la lettre est absente du début à la fin.  

“Mais cela reste peu suffisant au regard de son éloquence, son expérience et sa culture impressionnante”, renchérit M. Salim appelant à ce que les enregistrements des innombrables colloques tenus par Sail soient traduits en livres (à plusieurs tomes).

1ère chute: Dans une grande interview accordée à BAB, il déclarait: “Finalement, je me suis développé toute ma vie à la rencontre des idées. Quand vous faites coexister ce monde des images qui pensent, avec le monde des penseurs qui produisent des images parfois fulgurantes à l’instar de Nietzsche par exemple, je pense que vous tenez deux bouts d’une même réalité: celle qui consiste à dire que nous sommes des êtres de raison et de rationalité, lestés tout de même par énormément de sensibilités et d’émotions… Vous tenez là quelque chose qui ressemble à l’aventure de la vie, quelque chose de totalement infini. Parce que moi, je pense qu’à la base de tout, et ce à quoi doit prétendre tout être, c’est le savoir, la connaissance”. Aventure achevée et mission accomplie. RIP, Nour-Eddine Sail !w