Papi et Mamie sont-ils devenus égoïstes?

Par Bouchra Fadel
En l’absence des parents, Papi et Mami font office de crèche
En l’absence des parents, Papi et Mami font office de crèche
Appelés à assurer la garde des petits-enfants, tous les grands-parents ne répondent pas présents. Entre déni de vieillesse et besoin de profiter de leur troisième âge, les grands-parents modernes font-ils passer
leur confort avant celui de leur progéniture?

Si la naissance d’un enfant ne pose ordinairement aucun problème pour la vie d’un couple, la situation est bien différente pour les mamans qui sont dans la vie active et qui doivent faire face à plusieurs responsabilités, d’ordre professionnel surtout. 

Aussi, dès la fin du congé de maternité, les couples doivent se débrouiller pour résoudre le problème de la garde des enfants. Et c’est pour satisfaire cette exigence que les couples sont obligés de recourir aux services de leurs parents comme un ultime recours. Or, la situation n’est pas la même, car après une vie de labeur, les grands-parents aspirent quelquefois à un repos largement mérité.

 

Le modèle classique résiste encore

En se penchant sur cette question, des disciplines telles la sociologie, la psychologie sociale, l’ethnologie voire la gérontologie nous apprennent que les grands-parents de l’“ancien modèle” ne se retrouvent aujourd’hui que dans la classe moyenne restée fidèle aux “anciennes valeurs”, confie à BAB le sociologue Ahmed Al Moutamassik.  

Ayant du temps à consacrer à leurs familles, ces grands-parents acceptent, avec un plaisir clairement affiché, d’assurer la garde de leurs petits-enfants en allant les chercher à la sortie de la crèche ou, dans certains cas, en faisant eux-mêmes office de crèche. 

“Ma femme, présidente d’une association féminine et professeur universitaire a dû s’occuper de notre petite fille pendant une année entière sans jamais rechigner. Elle s’est transformée en vraie mamie à temps complet”, s’est vanté notre interlocuteur, qui déclare que rien ne les fait sentir plus en vie que de redécouvrir le monde à travers les yeux de leurs petits-enfants. Pour eux, tout est nouveau et leur enthousiasme et leur curiosité sont très contagieux.

“Dès la fin de mon congé de maternité jusqu’à son entrée à la maternelle, ma fille a été gardée par ma mère”, nous relate Hajar, journaliste, et qui disait avoir eu “l’esprit dégagé de tous les soucis qu’on pouvait avoir quand on fait appel à une nounou étant donné que sa mère est fiable et qu’elle ne la lâchera pas en cours d’année”. 

Bien plus, dit-elle, “cette situation entretient le lien familial. Ma mère travaillait quand elle m’a eue. Du coup, elle se rattrape et s’occupe de ma fille comme de son propre enfant”. C’est là un autre exemple de grands-parents de la classe moyenne, prêts et heureux de donner main-forte à leurs enfants.

 

Grands-parents, un coup de vieux!

Indéniablement, les grands-parents offrent à leurs petits-enfants une relation d’amour différente de celle que leur apportent leurs propres parents. Ils participent à leur épanouissement autrement en complicité, en échange d’amour, de tendresse, de savoirs et de connaissance, mais il arrive que ce soutien fasse défaut; à l’âge où l’on a fini d’élever ses enfants, où l’on est parfois encore actif, avoir un petit-enfant pourrait déstabiliser certains grands-parents, c’est “un coup de vieux”. Fatiha, nous évoque ainsi la “petite claque” qu’elle a reçue le jour où on lui a annoncé qu’elle allait être grand-mère. “Ça m’a complètement déstabilisée. J’ai adoré élever mes filles, mais aujourd’hui, c’est mon droit de faire toutes les choses que je n’ai pas pu réaliser en raison de mes lourdes responsabilités: partir avec mon mari sur un coup de tête en voyage est une chose qui m’a toujours passionnée”. 

“Je n’avais pas la tête à devenir grand-mère ni à me laisser appeler mamie”, confie cette quinquagénaire à BAB. 

Dans les sociétés modernes, l’image du grand-parent reste fortement associée à la vieillesse, explique le sociologue, et donc vieillir veut dire faire le deuil de sa jeunesse et de ses rêves. Le corps ne vieillit pas silencieusement. Il modifie irrévocablement l’image de soi et l’image que l’on renvoie aux autres par les transformations extérieures liées au corps (rides, cheveux blancs, postures, etc.). Des appellations telles que “Jedda”, “Lalla”, “Papi” ou “Mamie” rappellent sans doute, chez cette nouvelle génération de grands-parents, l’avènement de leur crépuscule que le sociologue tente de justifier. 

“Nous présupposons dans cette analyse que les grands-parents de la classe moyenne semblent être les seuls à s’occuper de leurs petits-enfants alors que dans certains milieux, chez nous ou ailleurs, de la classe supérieure, grand-mère et grand-père ont évolué et ont d’autres occupations, ils ont souvent un emploi du temps trop chargé”, relève le sociologue.

“Ils partent en vacances avec leurs amis, sortent et font la fête. Mamie enfile volontiers un jean en cuir et fait encore de la moto. Papy joue sur sa console”, conclut le sociologue qui manie habilement l’hyperbole.

 

L’abandon ressenti par les parents

Égoïsme assumé ou désir légitime de profiter de leur liberté, autrement qu’en jouant les baby-sitters? Nous interrogeons M. Al Moutamassik qui nous cite un exemple en guise de réponse: “Un chef d’entreprise qui, même proche de la retraite, n’a pas le temps de s’investir à ce niveau par manque de temps. Et quand il prendra la retraite, il voudra aussi un peu s’occuper de lui et de sa femme”. 

“Il y a un an, à quelques mois de mon accouchement, ma mère m’annonce qu’elle part avec mon père en voyage organisé”, Hajar évoque l’amertume de ce souvenir ressenti comme un abandon. “Ils ont manqué l’arrivée du seul enfant de la famille”.

“J’ai pris une nurse pour venir me consoler quelques heures par semaine avec l’impression d’acheter du réconfort et une présence maternelle”, poursuit-elle.

“Ils adorent mon fils, ça, je n’en doute pas”, assure-t-elle, ajoutant que “pour eux, être grands-parents, c’est d’abord et avant tout se gâter, eux, et notre petite famille passe au second degré”.

Être grand-mère ne s’apprend pas dans les livres, mais plutôt dans nos expériences de vie personnelle. C’est en effet un désir d’apprentissage. On devient Grand-Mère en même temps que l’enfant devient Petit-Enfant mais ce n’est pas l’appartenance à une classe sociale déterminée qui va faire de nous un bon ou un mauvais grand-parent.

Mais une chose est sûre: les enfants qui ont eu la chance de pouvoir profiter de l’affection et de la présence des grands-parents développent plus de confiance que ceux qui n’ont pas eu le privilège de se sentir aimés et valorisés.w