“Papicha”: un cri de rage contre l’obscurantisme

Par Boutaina Rafik
(G-D) Hilda Douaouda, Lyna Khoudri, Mounia Meddour, Shirine  Boutella et Zahra Doumandji ©MAP/EPA
(G-D) Hilda Douaouda, Lyna Khoudri, Mounia Meddour, Shirine Boutella et Zahra Doumandji ©MAP/EPA
Un bout de femme, un bout de papier, un crayon et un rêve d’émancipation face à une marée noire de haine et de violence. Tels sont les armes de “Papicha” et de ses congénères dans leur combat, peu connu, contre la déferlante extrémiste des années 90 en Algérie.

Le film met du sel sur la plaie. “Papicha”, un long-métrage réalisé par Mounia Meddour, raconte la “décennie noire” traversée par l’Algérie. Un film féminin et féministe qui braque les projecteurs sur la vie de jeunes femmes résidant à la cité universitaire. Si Nedjma, interprétée avec brio par Lyna Khoudri en est l'héroïne, le film s'attarde aussi sur ses amies. Chacune a sa personnalité et son histoire. Samira est voilée et fait ses prières. Kahina n’a qu’un seul rêve: quitter le pays vers le Canada. Nedjma et Wassila, son alter ego, sont plus légères d’esprit.
Le film commence dans la joie et la complicité. Deux jeunes étudiantes, Nedjma et Wassila, font le mur de la cité universitaire et s’embarquent dans un taxi clandestin pour se rendre en boîte de nuit. Les premières scènes sont essaimées des rires des “papichas” (terme qui désigne de jeunes algéroises drôles, jolies et libérées), mêlés à la musique assourdissante du disco et la lumière aveuglante des néons multicolores. Ensuite, la caméra suit particulièrement Nedjma qui vend des créations à d'autres filles. La jeune femme, aspirante styliste, fait pour l'instant ses transactions dans les toilettes des boîtes de nuit. Rencontres, fous-rires et anecdotes animent la première partie du film. Le tout avec l'accent algérien qui ajoute au charme et à l’exotisme du récit.
Le spectateur adhère vite à l'enthousiasme de Nedjma, croit en son talent et est complice de son amourette avec Mehdi, mais au fur et à mesure que le film avance, la salle s'inquiète pour la jeune fille. Visiblement insouciante et refusant toute forme de concession, Nedjma est harcelée à chaque pas, dans la rue et dans sa vie quotidienne, par des religieuses fanatiques qui collent des affiches sur les murs de la ville exhortant les femmes à porter le “voile islamique” et vont jusqu’à faire irruption dans la chambre de la jeune femme. Et soudain l'insoutenable arrive. Linda, la sœur de Nedjma, est assassinée sous les yeux de l’héroïne. C’est comme un apocalypse: le film change de ton, la lumière baisse et les scènes poignantes se succèdent à un rythme effréné.
Le destin s'acharne contre Nedjma, les sorties deviennent dangereuses, les insultes et les menaces fusent de toute part. L’héroïne assiste, interloquée et scandalisée, à l’enlèvement d’un de ses professeurs dont le seul tort a été d’enseigner en français et pas en arabe. Face à la terreur, Nedjma refuse de fléchir. En “papicha” qui refuse de se laisser faire et qui croque la vie à pleines dents, elle décide d'organiser un défilé de mode au réfectoire de la cité. Un défilé autour du haïk et tous les usages qu’on peut en faire, sauf la confection de voiles.

L'Algérie, une “immense salle d’attente”

Le film traite, furtivement, de la question de la migration à une époque où le rêve le plus cher de tout algérien n’était autre que le “Hrig”. à travers des anecdotes et des clichés mis dans la bouche des personnages, Mounia Meddour décrit une jeunesse qui veut à tout prix fuir son pays. Face à tant de désespoir, Nedjma refuse de prendre une porte de sortie trop facile proposée par Mehdi, son petit-ami aisé qui lui propose le mariage et un exil en France. L'héroïne, attachée à son pays et à son défilé, rêve d'“habiller toutes les femmes algériennes”.
Un crayon face à une arme, un défilé face à une marée de sang, un irrépressible besoin de s’affranchir de l'obscurantisme étouffant, des croquis qui exaltent le corps féminin face à des boutiques de mode “halal” qui le cachent et l’emprisonnent… Deux visions du monde et de la femme, subtilement mises en scène, s'entrechoquent et motivent les actions des antagonistes. Si pour beaucoup de ses concitoyens, l'Algérie n’est autre qu’une “immense salle d’attente”, Nedjma est convaincue du potentiel du pays.

Censuré en Algérie et sélectionné aux Oscars

“Papicha” est un film attachant et plein d’énergie. C'est aussi un émouvant réquisitoire contre l’obscurantisme qui a fait vivre à l’Algérie une véritable descente aux enfers aux années 90. Mounia Meddour y dépeint les frustrations de la société algérienne de l'époque mais surtout la révolte et l’esprit de solidarité de ses femmes qui faisaient un seul bloc contre les dangers. Au-delà des images chocs qui le jalonnent, “Papicha” est une hymne à la liberté et à l'espoir.
Le long-métrage représentera l'Algérie aux Oscars. Censuré par les autorités algériennes qui ont annulé son avant-première, le film n’a pas pu sortir sur les écrans du pays, condition requise pour participer à la course aux Oscars. Mais il a bénéficié d’une dérogation au regard de sa grande qualité.
La magie de “Papicha” est grandement liée au jeu de son actrice principale. La prestation de Lyna Khoudri était juste époustouflante. Rafraîchissante et naturelle, ses silences et ses cris sont poignants, son jeu est d'une justesse remarquable et la force qu'elle dégage, dans son acharnement et son combat, est inspirante.

La réalisatrice franco-algérienne Mounia Meddour ©MAP/EPA
La réalisatrice franco-algérienne Mounia Meddour ©MAP/EPA

 

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