Parents d'élèves: le parent pauvre de nos écoles ?

Par Meriem Rkiouak
Les associations de parents d'élèves ont pour objectif de faciliter la participation des parents dans l'école ©MAP/EPA
Les associations de parents d'élèves ont pour objectif de faciliter la participation des parents dans l'école ©MAP/EPA
Elles sont présentes dans chaque établissement scolaire, mais elles brillent pas leur absence. Les associations de parents d'élèves, censées être un acteur clé de l'action pédagogique, font plutôt dans la figuration. Marginalisation ou faiblesses organisationnelles ? Eclairage sur les raisons d'un désengagement dont les élèves sortent grands perdants.

“Le 12 juin, on garde nos enfants à la maison”. C’est le mot d’ordre d’une grève décidée récemment par plusieurs associations de parents d’élèves des établissements d’enseignement français au Maroc. Appelée “École morte”, cette action a pour but de dénoncer un tas de problèmes dont pâtit ce type d’enseignement (suppression de nombreux postes d’enseignants titulaires résidents, diminutions des budgets alloués, etc). Ce coup de gueule est une illustration du rôle que peuvent jouer les associations de parents d’élèves dans la promotion de la vie scolaire et la défense des intérêts des apprenants. Au nombre de 9.043, ces instances représentatives des familles couvrent plus de 83% des établissements scolaires, selon un projet de rapport dévoilé récemment par le Conseil supérieur de l'éducation, de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique (CSEFRS). Autant dire qu’elles constituent, en principe, un acteur principal du chantier de réforme de l’école et un partenaire dans la définition des priorités éducatives. Mais, dans la pratique, il n’en est rien.
A la rentrée scolaire, c’est la mobilisation générale! Tout le monde répond présent, on pose pour des photos souvenirs et on prononce des discours cérémonieux et emphatiques. Après, c'est le silence radio. Hormis des réunions expéditives tenues à intervalles irréguliers, pas de signe de vie ! Le projet de rapport du Conseil alerte sur cette faille. Il relève un “faible taux d’adhésion des parents et tuteurs d’élèves aux associations qui ne dépasse pas 31%, au moment où le taux de participation aux activités parmi les adhérents est de l’ordre
de 25%”.
La faute à qui ? Aux parents qui sont peu impliqués, ou bien à l'administration de l'établissement scolaire qui les considèrent comme des persona non grata et voit leur action comme une ingérence ?

“Tout sauf des partenaires de l'école !”

A en croire Noureddine Akkouri, président de la Fédération nationale des associations des parents d'élèves au Maroc (FNAPEM), ces instances représentatives, bien qu’animées des meilleures intentions du monde, sont victimes de “marginalisation” dans les sphères où s’élabore la décision pédagogique. “Des conseils de l'établissement scolaire en passant par l'Académie régionale et jusqu'au Conseil supérieur de l'éducation, de la formation et de la recherche scientifique, les associations des parents d'élèves sont mal et sous-représentées; du coup, leur marge de manoeuvre reste étroite. A titre d'exemple, lorsque le conseil de gestion de l'école tient une réunion pour voter tel ou tel projet pédagogique, l'association, représentée uniquement par son président, ne fait pas le poids face aux autres acteurs et son avis ne change finalement rien à la donne”, déplore-t-il dans une déclaration à BAB.
Pis encore, “certains directeurs d’écoles nous perçoivent comme des ‘traiteurs’ ou, au meilleur des cas, des ‘sponsors’  qu'on sollicite uniquement pour financer des réceptions, des ‘pauses-café’ et autres tâches protocolaires... Dès qu'on passe aux choses sérieuses concernant par exemple l'entretien de l'école, la hausse des frais de scolarité, l'absentéisme des enseignants ou bien la gestion du temps scolaire, le discours change complètement et l'on constate que notre avis, quand il est sollicité, ne pèse pas lourd dans la balance. Malheureusement, dans la réalité, nous sommes tout sauf des partenaires de l’école”, lance-t-il avec amertume. Le CSEFRS confirme ce constat en faisant état d'“ambiguïtés caractérisant les relations de ces associations avec la direction pédagogique, ce qui se traduit parfois par des tensions entre les deux parties”. S’il est évident que les relations entre l'école et les familles ne sont pas toujours au beau fixe, cet argument à lui seul ne saurait expliquer l'effacement des associations de parents d'élèves.

Valoriser le rôle des parents d'élèves et renforcer leurs outils d'action auront un impact positif sur le niveau d'éducation ©MAP/Youssef El Hafre
Valoriser le rôle des parents d'élèves et renforcer leurs outils d'action auront un impact positif sur le niveau d'éducation ©MAP/Youssef El Hafre


Des facteurs endogènes liés principalement au modus operandi de ces organisations sont également pointés du doigt par le projet de rapport.
Ainsi, sur le plan de l'organisation et de la démocratie interne, le Conseil observe des défaillances en ce qui concerne “la régularité de la tenue des assemblées générales des associations” et “le renouvellement de leurs organes dirigeants à chaque échéance de mandat”. Il note également de fortes inégalités en matière de répartition entre régions, privé et public et cycles de l'enseignement.
A l'opposé de la logique de “la faute à l'autre” portée par certaines associations, Abdellah, père de trois enfants inscrits dans l'enseignement privé, plaide pour “une nouvelle philosophie de partenariat” entre les familles et l'école, basée sur la confiance et le respect mutuel plutôt que sur “la confrontation”.
“Plus fait douceur que violence” est la devise de ce jeune cadre qui raconte à BAB son expérience édifiante en la matière.

La concertation plutôt que la confrontation

“A travers une association que j’ai créée avec d’autres parents, j’essaie de montrer qu'il existe une autre manière de faire pour penser et gérer la relation familles/école. Nous avons baptisé notre organisation “Les enfants d’abord” pour, justement, souligner le fait que l'intérêt des élèves doit passer en premier”, dit-il. Et de poursuivre: “Ainsi, au lieu de jeter le blâme sur les enseignants et les cadres administratifs, on cherche à apaiser l'atmosphère en amorçant un dialogue avec eux pour comprendre leurs contraintes, trouver des solutions concertées aux dysfonctionnements constatés et dissiper tout malentendu qui pourrait envenimer la relation. A vrai dire, cette démarche a rencontré un succès relatif, étant donné le peu d'entrain rencontré chez la direction de l'école, mais aussi chez les parents eux-mêmes dont certains nous ont accusés d'être trop gentils et trop conciliants. Dans leur tête, ils sont des clients et le 'client est roi' comme on dit !”.
Pour rompre avec cette “conception classique et dépassée” du statut et du rôle des parents d’élèves, Abdellah estime qu’il faudrait commencer par changer de discours et de vocabulaire. “Parfois, lorsqu’on convoque une réunion, on a l’impression que certains parents viennent faire la guerre, tellement leur attitude est belliqueuse et le langage qu'ils emploient est agressif. Je me souviens qu’un parent m’avait fait part un jour de son souhait de voir une enseignante ‘virée’ de son poste. Notre rôle consiste donc, avant d’ouvrir un dialogue avec l’administration et les professeurs, à sensibiliser les parents eux-mêmes et leur expliquer qu’il ne s’agit pas d’engager un bras de fer avec l’administration mais de définir les termes d’un partenariat d’égal-à-égal qui soit au service de l’intérêt suprême des élèves”, précise-t-il.
Abdellah préfère d’ailleurs parler de “conseil des familles” plutôt que d’“association”, un terme qui serait, selon lui, associé à la lutte syndicale et à des calculs étriqués n’ayant rien à voir avec les objectifs du mandat de représentation des élèves.
Sur le fond, il souligne la nécessité de mieux structurer l’action des associations des parents d’élèves qui doivent disposer de projets concrets et d’une stratégie bien articulée couvrant toute l’année, au lieu de se contenter de gérer “à la petite semaine” les problèmes qui se présentent.
Là-dessus, la situation matérielle et le niveau d’instruction des parents s’avèrent être un facteur déterminant. Le projet de rapport montre, en effet, que le niveau d’adhésion des associations diminue chez les familles à faible revenu pour atteindre 15% contre 47% pour les familles à haut revenu.
Idem, le taux de participation effective aux réunions dépasse 43% pour les parents qui ont un niveau scolaire élevé, alors qu’il est de 19% seulement pour ceux qui n’ont aucun niveau d’instruction. Un écart criant est également enregistré entre les secteurs public et privé, puisque “les parents d’élèves des établissements d’enseignement privé sont considérés comme plus assidus dans le suivi du parcours scolaire de leurs enfants”.
D’où le besoin, selon le président de la Fédération, d’organiser au sein de chaque association, des programmes réguliers de formation au profit des parents d’élèves pour les doter des compétences leur permettant de mener à bien leurs missions.
Certainement, il y a du pain sur la planche pour valoriser le rôle de ces entités qui sont le grand absent de l’action pédagogique. D’autant plus qu’à l’heure de la régionalisation, elles sont appelées à participer à l’élaboration et la mise en oeuvre des stratégies éducatives sur le plan régional. Souhaitons-leur bonne chance !

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