Parité dans la vie domestique: tout reste à faire

Par Meriem Rkiouak
En 2012, les femmes consacraient 7 fois plus de temps que les hommes aux activités domestiques ©DR
En 2012, les femmes consacraient 7 fois plus de temps que les hommes aux activités domestiques ©DR
Derrière tout Marocain réussissant sa vie, une femme débordée. Salariée, ménagère, cheffe cuisinière, éducatrice, la femme marocaine du 21è siècle est une “superwoman” écartelée entre travail et foyer. Les féministes crient à l’“injustice” et revendiquent un partage équitable des “corvées” ménagères, alors que les hommes dénoncent “un excès de zèle” et prônent l’apaisement. BAB vous résume le débat à travers les regards croisés d’experts et d’acteurs associatifs.

“Faire participer les hommes à hauteur de 50% dans les tâches quotidiennes à la maison”, c’est l’un des objectifs de la rencontre internationale “MenCare 2019” qui s’est tenue du 19 au 23 novembre à Rabat, à l’initiative de l’ONU et d’organisations de la société civile, marocaines et internationales.
Cette recommandation fait écho à d’autres, plus “radicales”, émises en 2016 par des féministes, sociologues et représentants du Haut-commissariat au plan (HCP) ayant animé une table ronde sur “Le travail domestique non rémunéré des femmes au Maroc”.
Ceux-ci allaient jusqu’à réclamer la rémunération des travaux domestiques assurés par les femmes et l’inscription du partage des tâches, ou du moins d’un nombre d’heures minimal de travaux obligatoires, dans le code de la famille.
“Sans blague !”, “vous êtes sérieux ?”, diront certains...
Voir des hommes cuisiner, faire la vaisselle et la lessive, passer la serpillière, étendre le linge sur la terrasse, repasser les vêtements et aider les enfants à faire leurs devoirs scolaires… Ce n’est pas demain qu’on pourra assister à des scènes aussi... pittoresques !
De tout temps, dans la société marocaine, les “corvées” ménagères -appelées à juste titre “ch’ka” en darija- ont été l’apanage des femmes.
La sortie de ces dernières au marché du travail, leur accès à plusieurs de leurs droits socio-économiques et la diffusion progressive chez la société de la culture de l’égalité des sexes ont changé peu de choses à cette donne.

Les hommes à l’extérieur, les femmes au foyer

Les chiffres sont parlants: en 2012, les femmes consacraient 7 fois plus de temps que les hommes aux activités domestiques, et les contributions des hommes se limitent principalement aux activités à l’extérieur du domicile, d’après une note d’information du HCP publiée à l’occasion de la journée internationale de la femme du 8 mars 2019.
“Vous avez beau avoir un CV bardé de diplômes, être policière, ingénieure, parlementaire ou même haute fonctionnaire, et vous avez beau avoir un staff d’aides ménagères à votre service, dès que vous mettez le pied chez-vous et que vous troquez votre élégant tailleur contre le tablier de cuisine, on ne voit en vous que la ‘maîtresse de maison’ qui doit veiller au confort de toute la famille, dont votre époux qui bâille devant la télévision en se demandant à haute voix pourquoi le dîner tarde à être servi”, lance avec sarcasme Sara, jeune fonctionnaire et mère de deux enfants, dans une déclaration à BAB.

Dans la société marocaine, les “corvées” ménagères ont toujours été l’apanage des femmes ©DR
Dans la société marocaine, les “corvées” ménagères ont toujours été l’apanage des femmes ©DR


“Même quand ils se portent bénévoles pour donner un coup de main, les hommes optent pour des tâches “conventionnelles” qui ne demandent pas beaucoup d’efforts et n’écorchent pas leur virilité à fleur de peau, genre recharger et ramener la bouteille de gaz, sortir la poubelle, jardiner, faire du bricolage, de petites courses… Les femmes, elles, se tapent quotidiennement les ‘travaux forcés’ en s’occupant de la cuisine, la vaisselle, le linge, les soins aux enfants, la réception des invités, etc. Malheureusement, cette répartition des tâches s’est tellement banalisée qu’elle fait désormais partie d’une loi consensuelle, d’une sorte d’accord tacite et irréversible qui prend effet dès la conclusion du mariage. En plus, celle qui se rebelle ou proteste contre cette injustice est mal jugée”, analyse Fatima, une mère de famille, dans une déclaration similaire.
Immanquablement, la tension monte d’un cran dès que le sujet est soulevé, les discussions sont orageuses et le ton est agressif, aux relents de guerre froide. Or, dans la vie d’un couple heureux, les crispations, l’excès de zèle et l’hégémonie n’ont pas leur place, comme le tient à le rappeler Abdelfattah Bahjaji, président du Réseau marocain pour la défense des droits des hommes.

Collaborons... en attendant la parité !

“Pour cette question comme pour tout autre différend ou malentendu pouvant surgir au cours de la vie conjugale, le dialogue, la communication et la flexibilité sont incontournables pour résoudre les problèmes qui enveniment l’atmosphère”, explique-t-il à BAB magazine.
Pour le président de cette association qui se veut le porte-voix des hommes “victimes de violence conjugale”, le discours tenu par certains milieux féministes tend tantôt à “caricaturer” tantôt à “dramatiser” les choses.
Et d’ajouter, dans une déclaration à BAB: “Je ne pense pas que la question du partage des tâches ménagères soit aussi conflictuelle que décrite par certains. En quelques décennies, la condition des femmes marocaines a changé profondément et elles travaillent aujourd’hui côte à côte avec leurs confrères hommes”, note-t-il.  
Collaboration oui… Mais partage à 50%, parité.. On est manifestement loin du compte. Ce n’est pas en se réveillant le petit matin qu’un homme aura un sursaut de conscience et se dira: “et si je faisais cette semaine le ménage à la place de ma pauvre femme qui se tue à la tâche ?”
À en croire le sociologue Ali Chaabani, nous serions à des années-lumière du partage équitable des responsabilités familiales. Et pour cause, “dans la société marocaine, traditionnelle et patriarcale, le rôle de maîtresse de maison a toujours été assigné, à titre exclusif, à la gent
féminine. Du coup, à l’exception de quelques couples mixtes, ayant un niveau d’instruction élevé ou bien ayant grandi à l’étranger, cette question reste aujourd’hui un tabou pour la plupart des ménages marocains. Malgré les progrès réalisés en matière d’égalité des sexes, des barrières culturelles et psychologiques tenaces empêchent encore toute réattribution des rôles dans ce domaine
particulier”.
Abondant dans le même sens, Carine Troussel, coordinatrice du bureau Maroc de l’association “Quartiers du monde”, co-organisatrice de la rencontre “MenCare 2019”, indique à BAB qu’au Maroc, la hiérarchisation traditionnelle des rôles fait que les hommes investissent l’espace public qui est visible et valorisé (travail, production, subvention aux besoins de la famille), tandis que les femmes sont reléguées à l’espace privé (ménage, éducation des enfants…) qui est, lui, invisible et peu reconnu.

Les prochaines générations, espoir de l’égalité

Dès la première enfance, cette distribution des tâches est prescrite, comme un “règlement intérieur” indiscutable et immuable.
Ainsi, selon les données du HCP, les filles de 7 à 14 ans consacrent 3,4 fois plus de temps que les garçons aux tâches domestiques.
“Il est très difficile aujourd’hui de remettre en question ce schéma. Même les hommes qui s’impliquent dans la vie domestique ne l’avouent pas et ne le font jamais en public par peur d’être tournés en dérision ou déshonorés”, fait-elle observer, ajoutant que l’ONG se donne pour objectif de participer à la lutte contre les idées reçues en organisant des débats et des ateliers de formation et de partage des bonnes pratiques au profit des associations locales dans plusieurs régions du Royaume. Difficile mais pas impossible. Ce n’est pas parce qu’”il en était toujours ainsi” que les Marocaines et leur progéniture de sexe féminin seraient condamnées à mijoter, laver, repasser et nourrir les enfants pour le restant de leurs jours. Selon M. Chaabani, les prémices du changement apparaîtront avec les futures générations.

Pour l'ONU, il est question de faire participer les hommes à hauteur de 50% dans les tâches quotidiennes ©MAP
Pour l'ONU, il est question de faire participer les hommes à hauteur de 50% dans les tâches quotidiennes ©MAP


“Si le sort en est jeté pour les familles contemporaines où il est tout à fait banal que la maman enjoigne à sa fille d’apporter à boire à son frère et sermonne son fils s’il se propose d’aider son épouse dans la cuisine, ce sont les générations à venir qui pourraient porter le flambeau de la parité. à condition de les éduquer au respect de la femme et à la culture de l’égalité et de bien se garder de reproduire le système de ségrégation entre filles et garçons hérité de nos parents. C’est là le rôle de l’école et des médias, en plus de la famille”.
Donc, pour avoir la paix dans nos foyers, l'égoïsme, l’intolérance et l’agressivité sont à bannir, le dialogue, l’empathie et le compromis sont à privilégier. Et, toujours, garder à l’esprit qu’on gère une vie à deux, pas un champ de bataille !

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