‘‘Penchons-nous sur notre vie intérieure !’’

Propos recueillis par Zineb Bouazzaoui
Jalil Bennani, psychiatre, psychanalyste et écrivain
Avec son oeil d’illustre psychiatre et écrivain, Jalil Bennani dissèque, dans cette longue et profonde analyse livrée à BAB, les dilemmes de ce Maroc semi-confiné. Selon lui, c'est une occasion historique de réinventer une nouvelle façon de vivre au quotidien.

Bab Magazine: Anxiété, incertitudes, phobies… Dans quelle mesure ce climat de psychose générale dans lequel nous sommes condamnés désormais à vivre ébranle-t-il la sécurité psychique des Marocains ?


JALIL BENNANI: En effet, la grande majorité de la population est affectée psychiquement par cette crise. Le confinement, la prolongation nécessaire de l’état d’urgence sanitaire, les mesures de protection, la limitation des déplacements, engendrent des angoisses, des sentiments de tristesse, des états de fatigue et de lassitude.
Plusieurs facteurs sont à l’origine de la fatigue : les troubles du sommeil, le dérèglement temporo-spatial, les incertitudes quant à l’avenir, la perte de sens devant cette crise. Il y a aussi le développement du télé-travail, avec une
réduction des interactions sociales, qui nécessite un effort différent. L’individu peut s’épuiser en restant joignable en permanence et hyper-connecté tout en étant disponible pour son entourage, ses enfants, ses collègues.
En psychiatrie, le mot « psychose » désigne une entité pathologique, alors que dans le langage ordinaire, il signifie une peur, une fixation sur une pensée, une frayeur, voire un débordement de l’imagination. Cette peur est normale car
nous faisons face à un événement mondial grave et inédit. Elle représente une source de vigilance et permet de se protéger face au danger. Chacun peut être contaminant à son insu. Même dans les rêves, la peur de la contamination
apparaît, certains se croyant infectés et d’autres guéris.

Les rapports interindividuels, les contacts physiques sont restreints, ce qui n’est pas évident dans nos cultures méditerranéennes si tactiles, sensibles et sensuelles. Il faut distinguer la peur de la phobie qui est un symptôme relevant de la pathologie. En s’exacerbant, la peur peut conduire à développer des phobies du contact, des obsessions de propreté, des peurs vis-à-vis de « l’autre ». Lorsque l’angoisse est trop forte, elle se fixe sur la peur de la maladie et déclenche des réactions de panique incontrôlée, provoque une grande inhibition et rend incapable d’affronter la situation anxiogène.

Elle peut conduire à des attitudes irrationnelles, à une immobilité sociale. Les personnes souffrant d’agoraphobie, terme désignant la peur des sorties et des grands espaces, ont pu trouver une certaine tranquillité dans le confinement qui leur donne le sentiment d’être dans la même situation que les autres et leur procure une sécurité en évitant les sorties. C’est la raison pour laquelle ces personnes trouvent des appréhensions à sortir lors du déconfinement.
À l’autre extrême, certains minimisent le danger et nient même son existence, tandis que d’autres adoptent des attitudes de prestance ou de déni face aux risques en bravant les mesures de distanciation, de port de masque, de
lavage et désinfection régulière des mains. Il faut sensibiliser, lutter contre l’ignorance, l’irresponsabilité, l’indifférence, les comportements individualistes qui favorisent la propagation du virus. La santé mentale, les comportements et
les conduites humaines dépendent de la structure psychique, des facteurs familiaux, sociaux et environnementaux.

Chaque crise renferme une opportunité. Quel est le côté lumineux, le bénéfice qu'on peut tirer de la pandémie pour réinventer sa relation avec autrui, serapprocher de sa famille, redéfinir ses objectifs et ses priorités...?


On a beaucoup parlé de l’aspect positif de la pandémie durant les premiers mois du confinement. Tous les secteurs de la société ont été remis en question : le système de santé, l’économie, l’écologie, la gestion politique. Les promesses
et les attentes d’un monde meilleur se sont multipliées. Face au prolongement de l’état d’urgence sanitaire inattendu par la population, mais prévisible pour les épidémiologistes, l’espoir a diminué, engendrant amertume et pessimisme chez
beaucoup de citoyens. Revenons à ce que vous qualifiez de « bénéfice ». Il a fallu malheureusement une crise de très grande ampleur pour se poser des questions, rechercher les causes, déduire des conclusions. En fait, tous les ingrédients de la crise étaient là : le dérèglement climatique, le rythme effréné de la vie dans les grandes villes, la course à la consommation créant sans cesse de nouveaux besoins, les inégalités sociales. Dans son récent ouvrage Et si l’effondrement avait déjà eu lieu le psychanalyste Roland Gori souligne l’effondrement de nos catégories de pensée et de notre rapport au temps. Il montre que les crises résultent d’une rencontre entre un événement et des conditions sociales et dénonce avec force l’impréparation des sociétés face au facteur environnemental.
Cette crise nous donne une occasion historique de ralentir la course à la rentabilité, de lutter contre les inégalités, l’isolement, en se penchant sur ceux qui la vivent quotidiennement et qui n’ont même pas la possibilité d’avoir une
activité professionnelle. Nous vivons un retrait social inédit et nous sommes appelés à nous pencher sur notre vie intérieure. Tout cela est vécu à des degrés divers selon le milieu social, la profession, les moyens matériels. La solitude
contrainte peut devenir un choix et permettre de se rapprocher de ceux qui la subissent régulièrement, d’être plus solidaires avec eux et plus à l’écoute les unsdes autres.

Je pense aux personnes vivant seules, aux personnes âgées, aux citoyens démunis. Cette crise révèle d’ailleurs notre fragilité et notre aspiration à une vie plus humaine. Des personnes apparemment fortes se révèlent vulnérables tandis que d’autres, habituellement faibles, font face avec détermination à cette crise.
Dans de nombreuses situations, nous assistons à un rapprochement des enfants avec leurs parents, à de nouveaux équilibres au sein des couples et de la structure familiale. Avec cette crise, nous voyons se dessiner un nouveau
tournant dans les transformations que connaît la structure familiale depuis quelques décennies. Les femmes revendiquent des droits et une émancipation active. Les jeunes sont confrontés à la faiblesse des systèmes éducatifs et aux inégalités d’accès à l’enseignement à distance imposé. Il faut repenser l’école, l’éducation et la recherche, éléments essentiels pour le développement des savoirs et de la culture de notre jeunesse. La culture représente un partage entre des individus, elle est au cœur du lien social.
La pandémie a fait prendre conscience du fait que la santé est sans doute le bien le plus précieux pour chacun et un bien commun mondial. Les épidémiologistes nous avaient alerté sur les atteintes à la biodiversité et montré l’importance qu’il convient d’accorder à la prévention. Pour Charlotte Brives, anthropologue des sciences et de la santé, la notion d’écologie politique repose sur la multiplicité des entités vivantes, la diversité des devenirs communs aux
êtres humains. Les virus circulent par milliards parmi les vivants. Dans notre organisme certains luttent contre les bactéries, d’autres sont utilisés en laboratoire. L’homme a conquis des territoires réservés aux animaux sauvages,
vecteurs de transmission du virus, qui se sont trouvés ainsi rapprochés de l’homme. Donner la priorité à la prévention, c’est aller chercher le virus à sa source, dans les grottes, chez les organismes porteurs, les serpents, les chauves-
souris, les pangolins, les mouches… Mais, comme le constate Didier Sicard, spécialiste des maladies infectieuses, la recherche se focalise sur les traitements et les vaccins, mais elle néglige l'origine animale de l'épidémie. Il affirme qu'il faut retourner sur le terrain, étudier de plus près la chaîne de transmission des coronavirus. Ce travail est difficile et ingrat et les scientifiques se lancent prioritairement dans la course aux vaccins et aux traitements, qui leur apporteront certes plus de notoriété que les chercheurs qui, dans l’ombre, travaillent dans des zones dangereuses sur le point de départ de l’infection. Les recherches sur son origine doivent donc être primordiales. Louis Pasteur disait : « Le microbe n’est rien, le terrain est tout ».
Si cette crise nous a appris à relativiser les vérités de la science et a mis à mal le culte qui peut lui être voué, il ne faut cependant pas dénigrer les apports de la recherche scientifique, il convient d’observer de quelle manière elle avance
par tâtonnements et remises en questions. Enfin, nous avons vu l’importance qu’il convient d’accorder au secteur de la santé publique. Il faut de ce fait prendre en considération les carences du système hospitalier et la souffrance du
personnel soignant. Ainsi, l’apparition de ce virus questionne notre humanité, les politiques de santé dans leur diversité et la dérégulation de la biosphère.


 La planète entière est plongée dans le désarroi et l'incertitude à cause de la pandémie. Le Maroc présente-t-il une quelconque particularité d'un point de vue psychologique ?


Sur le plan psychologique, le désarroi existe effectivement à l’échelle mondiale. L’atteinte à la santé psychique a été unanimement constatée, à telle enseigne que le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a appelé
les pays à donner davantage de moyens à ce secteur, soulignant que « la Covid-19 n'attaque pas seulement notre santé physique, elle augmente également les souffrances psychologiques », en rappelant les « décennies de négligence et de sous-investissement dans les services de santé mentale ». En ce qui concerne plus particulièrement les Marocains, j’ai relevé une grande attente vis-à-vis des soins et de la médecine. Je suis beaucoup questionné par mes patients sur la nature de cette pandémie, son pronostic, les perspectives de traitement…
Certains doutant encore de l’existence d’un virus, il est nécessaire d’informer, d’expliquer, de sensibiliser. Mais d’autres qui affirment rapidement des certitudes quant à la Covid 19, ne se montrent guère motivés pour apprendre et
s’informer. On observe également une évolution sur le plan des croyances. Comme nous le rappellent les historiens Bernard Rosenberger et Hamid Triqui, le Maroc a connu aux XVIe et XVIIe siècles de très graves épidémies qui ont décimé une partie de la population. Faute d’avancées scientifiques, les crises étaient attribuées à des punitions divines. Aujourd’hui, on implore Dieu pour aider à patienter, soulager et abréger les souffrances endurées. Les autorités religieuses composent avec la science et adoptent une attitude rationnelle faisant coexister foi et raison.

Cette coexistence pourra-t-elle évoluer dans le futur et permettre de renouer avec l’héritage de l’époque glorieuse de la médecine arabe ? À cette époque les médecins étaient des philosophes et Averroès avait affirmé la cohérence de la foi et de la science en islam. Je ne suis pas nostalgique d’un passé lointain, mais je souhaite que les médecins s’associent avec les anthropologues et les philosophes pour approfondir les recherches sur les liens entre foi et croyance dans le monde d’aujourd’hui.
Je ferai encore un autre constat sur l’attitude des Marocains : la solidarité se développe beaucoup durant cette période. Les contributions se font en nature ou en espèces comme le préconise la sadaqa. La solidarité est consubstantielle
du lien social au Maroc. Plusieurs facteurs y concourent : les traditions séculaires du pays, la mise en place par l’État du fonds de solidarité, les entraides communautaires, le réseau associatif. Si on prend en exemple la
migration marocaine en Europe, les Marocains résidant à l’étranger envoient régulièrement des fonds à leurs familles, même en cette période de pandémie.
Les transferts se répartissent en fonction des régions dont les migrants sont originaires. Sur le plan interne, les citoyens qui migrent du rural vers les villes viennent en aide à leurs familles.

 

 Les Marocains sont connus pour leur humour satirique, parfois macabre. Depuis l'éclatement de cette crise sanitaire mondiale, on n'a eu de cesse, sur les réseaux sociaux surtout, de tourner en dérision la pandémie, le confinement, le cafouillage qui s'en est suivi... Quelle est votre analyse de cet état de fait ? Est- ce une manière de conjurer l’épidémie, de narguer ou d’apprivoiser cet ennemi invisible qui se joue de tout le monde ?


Comme vous le savez, on trouve de tout sur les réseaux sociaux. Internet est un moyen extraordinaire pour les échanges, la communication, la diffusion de l’information en temps réel. Il y a des choses intéressantes et des choses
dérisoires, des exhibitions et beaucoup de fake news. D’où vient l’attirance extraordinaire pour les réseaux et les machines ? Certainement du fait qu’on leur accorde une croyance et qu’ils peuvent devenir source d’addictions. Quant à l’humour des Marocains, je dois dire qu’il est presque légendaire. Dans les moments difficiles, dans les situations qui paraissent sans issue, il reste les blagues et les fables. L’humour permet d’échapper à la monotonie, de se défendre contre les angoisses et d’exprimer sous forme de dérision ce qu’on n’ose pas formuler directement. Le mot d’esprit, au regard de la psychanalyse, est en rapport avec l’inconscient. Lorsqu’un mot ou une phrase vous vient à votre insu, elle vient dire des choses qui sont habituellement censurées. Cela dit, la parole s’est beaucoup libérée et on peut aujourd’hui critiquer les hommes politiques à volonté, les moquer et les caricaturer. Ce qui a certainement suscité le plus de satires, ce sont les décisions impromptues, annoncées au dernier moment, donnant l’impression aux citoyens que les décideurs improvisaient. Cette impression de grand flou est génératrice d’angoisses, d’incertitudes et atteint la confiance des citoyens. Tout en étant compréhensibles, tant les décisions peuvent être difficiles à prendre, ces atermoiements venant après les premiers mois de confinement durant lesquels tout le monde était fier de la gestion de la crise, ont crée beaucoup d’insécurité et engendré des attitudes mêlant les regrets, l’amertume et la dérision.
 

Quid des enfants et des jeunes adultes privés de visites familiales, salles de sport, cinémas, clubs… Doivent-ils mettre entre parenthèses leur vie de jeunes le temps que le virus soit vaincu ?


Les enfants vivent différemment cette situation selon leur âge, l’ambiance familiale et le milieu social. Lorsque les parents vont bien, les enfants profitent de leur présence et vont bien aussi. Il arrive cependant qu’ils se mettent dans des attitudes régressives en refusant de dormir, en s’alimentant mal ou en ne pensant qu’à jouer. Il n’en est pas de même pour ceux qui souffraient déjà de difficultés psychiques et scolaires et ceux dont les parents vont mal : ces enfants ressentent l’insécurité et développent des angoisses. Il faut donc les éloigner des problèmes, chercher de l’aide auprès de professionnels. Le confinement n’est pas évident pour les enfants, ils ont besoin du social.

Il faut leur expliquer cette situation par le jeu, le dessin ou une discussion. Il faut leur parler du télétravail et leur fixer les moments durant lesquels on peut jouer avec eux. En les accompagnant dans leurs devoirs scolaires, les parents ne doivent pas se prendre pour les enseignants, mais avant tout continuer à apporter la sécurité et l’affection dont les enfants ont besoin. Ceux qui vont bien pourront rattraper le retard scolaire, mais pour d’autres, qui nécessitent un soutien ou qui manquent de moyens, l’année scolaire risque d’être perdue.

Enfin, on peut assouplir le temps du jeu et les temps d’écran en cette période, mais sans laisser les enfants seuls enfermés et ne pas s’enfermer non plus entre adultes. Les adolescents, futurs adultes, traversent cette situation généralement difficilement. Vivant une phase de transition, de grands changements physiques et psychiques générateurs d’angoisses en temps normal, ils sont habituellement confrontés à des paradoxes, réclament autonomie et dépendance à la fois. En temps habituel, ils cherchent souvent les sorties. Sortir leur permet de fréquenter leurs copains et copines, découvrir le milieu extérieur, vivre leur expérience, avoir d’autres identifications et modèles que ceux du milieu familial. Le fait de rester beaucoup à la maison peut engendrer de fortes impressions d’enfermement, des angoisses et des tensions familiales.

Il faut leur expliquer l’importance des mesures, ne pas s’affronter, rester proches tout en ayant de l’autorité. Il est souhaitable que les parents arrivent à nouer le dialogue avec eux et partager des moments communs tout en respectant leur espace intérieur, lorsque les adolescents en manifestent le désir.


Plus de poignées de mains, plus d’accolades, plus de câlins… On est privés de contact physique avec les gens qu'on aime (parents, fratrie, enfants, petits- enfants, amis...). On n’utilise plus - ou rarement - le toucher qui est un vecteur important de sentiments et d'affection. Quels effets sur notre bien-être psychique ?


Nous devons changer nos habitudes. Plus d’accolades, d’embrassades bien caractéristiques de nos Sud, même plus de poignées de mains ! C’est un bouleversement quasi-total. La poignée de mains est une acquisition humaine de
haute portée. Elle est « un geste de franchise » nous dit Kafka. Elle scelle des rencontres, des retrouvailles, des engagements, des contrats ou de simples salutations. Nous sommes privés et frustrés comme tout ce qui concerne le
corps. Être limité dans le rapport au corps, pas seulement entre personnes proches, affecte nos sensations tactiles et nos émotions.

Être limité à soi-même peut même faire disparaître le sentiment du groupe. L’accès au groupe qui se fait
par les réseaux technologiques ne peut pas remplacer les relations personnelles, charnelles. La digitalisation des relations sociales est insuffisante et peut même devenir pathogène en aboutissant à une perte du contact sensible, corporel, du regard sensible et de la présence charnelle, ce qui est très problématique.Tout est survenu subitement mettant les hommes, les systèmes économiques et sociaux, les repères culturels et les croyances dans un bouleversement total.

Les premiers à se montrer prudents à travers le refus de serrer les mains, les premières distanciations physiques, les premiers ports de masques, ne furent pas pris au sérieux de prime abord. Puis les angoisses, les interrogations, les inquiétudes, les incertitudes, les méfiances sont apparues.
Confronté à ce qu’il faut bien appeler un traumatisme, l’homme possède de grandes possibilités d’adaptation et de mobilisation de ses ressources psychiques. Nous sommes certes frustrés de cette absence de contact physique,
mais nous avons la parole. La voix, c’est ce moyen que nous possédons aujourd’hui pour parler avec nos amis, notre famille et pour écouter des patients. Il y a quelque temps, je refusais de prendre en séance des patients par
téléphone ou par vidéo, à l’exception de ceux qui partaient dans un pays lointain et qui souhaitaient garder un contact avec moi. Aujourd’hui, étant donné la limitation et l’impossibilité de déplacements pour certains, j’ai accepté le principe des télé-séances.

Cette expérience impose de réinventer le dispositif d’écoute et de soins. Le silence, l’interprétation, la voix n’interviennent pas de la même manière. C’est une expérience tout à fait différente qui se pratique aujourd’hui de par le monde lorsque les patients se trouvent à des distances éloignées et qu’ils ne peuvent pas se déplacer pour voir leur thérapeute, mais je n’avais jamais imaginé que je puisse la vivre avec des patients qui se trouvent dans une proximité géographique. En tant que psychiatres, psychanalystes, psychologues, nous sommes des praticiens de la parole, avec le moyen de la voix et c’est le plus important.

 

 

Comment faire pour rester zen, bien dans sa peau et dans sa tête quand on est aux avant-postes de la lutte anti-Covid 19 (personnel de la santé, décideurs politiques et économiques, journalistes, enseignants…) ?


Passée la période de confinement durant laquelle beaucoup ont cru à tort que c’était une parenthèse, nous savons aujourd’hui que la crise est là pour durer. Il faut donc s’adapter à une nouvelle vie. Il faut comprendre, suivre les
conseils médicaux, expliquer le pourquoi des mesures et se protéger soi-même. Il faut faire sienne la devise « Ça n’arrive pas qu’aux autres ». La vie devant continuer son cours, ceux qui sont « aux avant-postes » doivent pouvoir se
détendre avec les moyens possibles, s’alimenter correctement, avoir une activité physique régulière, un bon sommeil. Il faut aussi éviter le temps prolongé face aux écrans. Enfin, il ne faut pas rester trop sur les infos, les chiffres et les
mauvaises nouvelles, ne pas se mettre dans ce qu’on a appelé « l’infobésité » ou « l’infodémie » afin de ne pas arriver à une saturation car il faut garder le moral pour pouvoir tenir de longues semaines et de longs mois. Le monde entier se trouve connecté par le numérique à un niveau inégalé jusque-là à travers les informations, les documentaires, les messages, les vidéos, le télétravail. On peut dire que c’est une chance pour notre génération en comparaison d’une époque lointaine durant laquelle les pays où sévissaient des épidémies étaient coupés du monde. Les échanges se multiplient, s’intensifient et permettent de sortir de l’isolement. Nous ne devons cependant pas oublier que c’est une solution palliative par rapport aux relations sociales réelles. La présence croissante du digital dans nos vies a également entraîné son lot de dangers, les addictions notamment chez les jeunes, les croyances artificielles, parmi lesquelles la multiplication des fake news. Il ne faut donc pas en être victime, mais réussir à acquérir une capacité de réflexion et de discernement du vrai et du faux. Il faut donc se méfier de l’usage hypnotique du numérique, réussir à décrocher des écrans, penser à reposer le cerveau qui n’est pas occupé de la même manière à travers nos smartphones, tablettes et ordinateurs. Nous apprenons à adapter les rencontres, les conférences, les manifestations
culturelles à venir après cette période du presque-tout numérique. Des promesses nouvelles s’offrent à nous si nous parvenons à tirer le meilleur profit du digital. Prendre du recul permet de mieux observer, analyser les comportements,
les fondements symboliques de la société, les héritages culturels, linguistiques, religieux. Il faut créer un écart, une distance avec son époque. Nous savons que le temps est une notion relative. Le « temps long » est celui des historiens et des philosophes. Il permet d’avoir un regard profond sur l’histoire collective avec les grandes catastrophes qu’a connues l’humanité, de prendre conscience de ce passé pour mieux vivre le présent et se projeter dans le futur. Le temps court inscrit l’événement, étant dans un rapport à la réalité, la conjoncture, l’action. Le temps intérieur est celui du processus créateur, de la rêverie et de l’intimité. Le temps réel se réfère aux actes, aux échéances, aux rendez-vous.
Nous devons réinventer notre quotidien, échapper autant que possible à l’ennui, la routine. Nous devons faire preuve d’inventivité, de créativité. Il nous faut repenser nos catégories de pensée, nos héritages symboliques. Il faut lutter
contre l’ignorance, l’analphabétisme, l’obscurantisme, ne pas confondre science et croyances. La relation humaine devra reprendre toute sa place avec les contacts charnels, les sensations, les émotions. Dans nos modes de vie et dans tous les secteurs qui gèrent nos sociétés, il ne faudra pas rater la sortie de crise d’un monde où tout est à repenser.


Sur le plan personnel, comment avez-vous vécu cette urgence mondiale, le confinement puis le déconfinement, les espoirs et les déboires que la Covid-19 a charriés dans son sillage ?


J’ai été surpris comme tout monde par cette crise. Nous n’y étions pas préparés. C’est un phénomène unique dans ma génération. Au XXe siècle, il y a eu des guerres et à présent nous avons la Covid-19. J’ai été très sollicité durant
cette période pour écouter, prescrire, rassurer, conseiller. Durant le confinement j’ai pu accompagner les patients, chacun selon ses souhaits et ses moyens. Cette crise a d’ailleurs révélé beaucoup de sensibilité, de gentillesse, d’humanité chez des personnes que je côtoie ou que je soigne. Il n’est pas anodin d’entendre des patients demander : « Comment vous portez-vous docteur ? Comment va votre famille ? Prenez soin de vous… ». Cela ne m’empêche pas de tenir mon rôle, au contraire, nous pouvons poursuivre l’entretien en allant au cœur du sujet avec spontanéité et sincérité. Cette situation nouvelle m’a permis de me réinterroger sur ce qui fait l’essence de mon métier : l’écoute, l’accompagnement, le soin au cas par cas. Les effets psychiques de la pandémie ne sont pas généralisables et varient d’un individu à l’autre.
J’ai ainsi été frappé par le fait que loin d’être seulement une situation d’individualité et de repli sur soi, elle fut celle au cours de laquelle les individus étaient étroitement en lien avec le collectif, familial, professionnel et social, à travers les moyens technologiques dont nous disposons aujourd’hui. Nous sommes éloignés et proches, situation rare où le plus intime se trouve juxtaposé au plus collectif. Après le déconfinement, les attentes de disparition de l’épidémie n’ont pas été au rendez-vous. Le confinement partiel est toujours là et les mesures de protection encore plus nécessaires. J’ai fait de mon mieux pour tenir mon rôle citoyen et acteur au niveau de la santé psychique.


9- Le fait d'être psychanalyste, fin connaisseur de l'âme humaine et donc bien armé face aux situations de crise, vous immunise-t-il en quelque sorte contre ce climat de détresse générale qui règne ?


Le fait d’être psychanalyste ne me permet pas d’échapper aux risques de l’infection, mais d’en être très conscient. Cette crise a donné lieu à des croyances de toutes sortes. Nous sommes face à l’invisible qui permet à l’imaginaire de se déployer dans toutes les directions. On ne voit pas le virus et certains plongent dans toutes sortes d’interprétations, prêts à croire ce qui peut les rassurer. Je ne parlerai pas de « l’ennemi invisible », car le virus n’est pas un combattant et le mot « guerre », utilisé par les hommes politiques à l’échelle mondiale pour désigner le combat que nous menons, est une métaphore destinée à sensibiliser les populations pour se protéger de la maladie.
Les travaux du célèbre zoologiste suisse alémanique Adolphe Portman montrent que le vivant se déploie avec une finalité, celle de maintenir son espèce car le virus vit dans un milieu avec d’autres vivants, bactéries, microchampignons, protistes. La société est constituée d’une multitude d’êtres qui réagissent les uns avec les autres. Notre relation avec le vivant est en crise. Personnellement, j’adopte une attitude rationnelle : je crois à la recherche
scientifique avec ses certitudes et ses incertitudes. Cette crise a pris de court le monde entier. Nous pouvons dire que nous avons été confrontés à la contingence, l’inattendu qui rompt avec le quotidien auquel nous sommes habitués. Nous savons faire face aux nécessités grâce à notre mémoire et nos expériences, mais nous ne sommes jamais préparés à l’imprévu, l’accident, la maladie. Le temps du virus est un temps long qui s’enracine dans le passé,
s’inscrit dans le présent et se projette dans le futur. Il faut donc pouvoir instaurer un écart avec son époque pour pouvoir réfléchir, interpréter, analyser. Nous devons donc nous adapter, créer, réinventer une nouvelle façon de vivre. Le
psychisme dispose de grandes facultés de réadaptation. Les travaux des neuroscientifiques et des psychanalystes montrent que le cerveau est extraordinairement plastique. Il est régulièrement remanié par les expériences.


C'est un moment fort et inédit de l'histoire de l'Humanité qu'on traverse aujourd’hui. Ne serait-ce pas là une matière riche de recherche pour les sociologues et psychologues ? Avez-vous un projet dans ce sens ?


Ce moment nous a révélé des choses essentielles. Elles concernent tous les secteurs de la vie et toutes les professions. Certains artistes, écrivains, poètes, philosophes, ont trouvé dans cette crise la possibilité de s’isoler pour créer.
Nombre d’entre eux se sentent familiers avec le confinement. Ils ont pu mettre à profit cette situation pour créer ou parachever un travail. D’autres au contraire, se sont sentis affaiblis par la restriction des libertés, n’ont plus rien produit ou se sont révoltés, refusant de mettre la menace sanitaire au premier plan.
Restreignant nos besoins, nos distances, nos liens physiques, la solitude peut être source de vie intérieure plus intense, une solitude qui met face à soi- même, fait découvrir ses peurs cachées, ses aspirations, son potentiel.

On sait, depuis Freud, qu’il existe dans le psychisme deux grands groupes d'instincts, les instincts de destruction, d’agressivité et les instincts d'amour, de vie. Il en résulte un jeu entre les deux, un équilibre dirigé vers l’intérieur ou l’extérieur. Les plus grandes peurs liées au coronavirus sont liées à la mort. Elles font intervenir ces deux ordres de pulsions. On sait que le confinement a pu développer l’agressivité et l’individualisme.

Pour les surmonter et parvenir à vivre avec le virus, les instincts de vie et d’amour doivent triompher, tant au niveau individuel que collectif. Cela dépend bien sûr de l’aptitude individuelle à y faire face, la gestion collective de la crise et la protection des citoyens revenant à l’État. Le travail de l’éducation et de la culture doit faire son œuvre pour contenir ces pulsions dans le sens de la préservation de la vie, du souci de soi et des autres.


Personnellement, en cette période historique, je me penche sur le témoignage, la réflexion et l’analyse. Chacun dans son domaine peut apporter son éclairage sur les effets de cette crise mondiale. Je pense qu’il est essentiel de transmettre aux générations futures le vécu, les effets et les conséquences de cette pandémie. C’est à mon avis le préalable aux évaluations et pronostics dont bon nombre ont déjà montré leur caractère aléatoire et éphémère. Il ne faut pas se précipiter pour conclure. Il faut multiplier les recherches pluridisciplinaires, développer les potentiels existant dans de nombreux secteurs et donner les moyens d’une recherche indépendante ancrée dans notre contexte historique, géopolitique et culturel. Un virus a bouleversé la planète. Cette histoire reste à écrire.