‘‘Plus qu'un sport, une industrie qui évolue’’

Mohamed Amine Harmach
Abdelfatah Alaoui, ex-arrière du Wydad de Casablanca, international marocain et ex-directeur de l'école de football du Wydad ©MAP/Karim Abdouh
Abdelfatah Alaoui, ex-arrière du Wydad de Casablanca, international marocain et ex-directeur de l'école de football du Wydad ©MAP/Karim Abdouh
Pour Abdelfatah Alaoui, ex-arrière du Wydad de Casablanca et membre de l’équipe nationale en 1979, le football est plus qu’un sport, c’est une industrie qui évolue, mais surtout, une passion
qui ne cesse de grandir.

BAB: Le football, est-il toujours le sport qu'il était aux débuts ?
Abdelfatah Alaoui: Le foot, c’est plus qu’un sport, c’est une industrie. Vous savez le fric que ça génère? Pour le Brésil, par exemple, c’est le deuxième secteur qui rapporte le plus de devises pour le pays, grâce aux transferts des joueurs notamment. Bien sûr que c’est une industrie. Au Maroc, les proportions restent très minimes, même si l’on constate une évolution par rapport à une dizaine d’années, puisque les budgets des clubs sont désormais plus
conséquents.
Mais si on prend le football européen, le football anglais, espagnol, italien, allemand... Ce sont des sommes énormes qui sont en jeu. C’est une industrie. Et ce n’est pas un mal.
Écoutez, le football, c’est un métier, sauf qu’un joueur peut désormais toucher 100 fois plus qu’un directeur de ressources humaines. C’est normal, sa carrière est limitée, soit entre 10 et 15 années. C’est une industrie, c’est l’industrie footballistique, c’est la nouvelle industrie du siècle. Et le footballeur exerce un métier, c’est vrai qu’il ne paye pas d'impôt, mais cela va arriver bientôt.

Pour autant, la magie du foot est-elle toujours d'actualité ?
Elle est toujours là, la magie du foot, malgré la présence de la Var ou le VAR (on dit les deux). C’est vrai qu’on s’arrête quelques minutes pour vérifier, la VAR sert à assister l’arbitre, mais c’est comme un 5ème arbitre qui permet de revenir sur les erreurs d’arbitrage si possible. On a aussi parlé à un certain moment du ballon intelligent qui saurait s'il a dépassé la ligne ou pas. Tout ceci vise à éviter les erreurs parce que justement, avant, le rythme était lent, l’arbitre avait tout le loisir de juger. Aujourd’hui, la cadence est très rapide. Si les joueurs s'entraînaient (je vais avancer un chiffre au hasard) 6 heures par semaine, les joueurs actuellement s'entraînent entre 5 et 6 heures par jour. Le rythme est ainsi très élevé pour l’arbitre, et même pour le spectateur qui, des fois, est obligé de revoir le ralenti plusieurs fois pour juger d’une action, un penalty ou autre. Ainsi, l’arbitre a un 25e de seconde pour juger, donc c’est très difficile, d’où par exemple l'assistance vidéo.
Il y a des gens qui disent qu’il n’y a plus autant de spectacle dans le foot actuel. Qu'en pensez-vous ?
Au contraire ! Comment ça il n’y a plus de spectacle? Moi, je suis un ancien joueur et je peux comparer: Aujourd’hui, le football est mieux organisé qu’hier, le rythme est beaucoup plus soutenu.
Avant, un arrière, il se mettait en place en croisant les bras et en attendant que l’attaquant vienne. Maintenant, c’est un marquage, excusez moi le terme, à la culotte, c’est-à-dire que tu ne peux même pas tourner.
Aujourd'hui, tout va très très vite, et le spectacle est au rendez-vous.
Aujourd’hui, avec l’évolution de ce sport, on essaie de tirer le maximum d’un joueur, on le pousse vraiment au bout de ses capacités et c’est cela qui est beau, d’où le spectacle. Mais moi, je parle avec passion, c’est pour ça que je parle ainsi.

Mais pour les non-avertis, c’est devenu très technique...

(Interrompt) Vous voulez dire très tactique.
Oui en effet, très tactique.
C’est quoi la tactique ? C’est se demander ce qu’on fait quand on a le ballon et qu’est ce qu’on fait quand on n'a pas le ballon. Généralement, quand on n’a pas une discipline tactique et qu’on détient le ballon, on essaye de jouer avec. Et quand on n'a pas le ballon, on ne sait même pas où se mettre.

M. Abdelfatah Alaoui accordant un entretien à BAB magazine ©MAP/Karim Abdouh
M. Abdelfatah Alaoui accordant un entretien à BAB magazine ©MAP/Karim Abdouh


Maintenant, quand on ne possède pas le ballon, on doit empêcher l’équipe adverse de pouvoir arriver au but et de marquer.
Donc, il faut imaginer un schéma tactique, une disposition des joueurs à même de faire barrière à l’équipe adverse, parce que non seulement je sais où me placer, mais je connais les points forts et les points faibles de l’équipe adverse dont le jeu a été visionné, découpé et analysé à plusieurs reprises avant de l'affronter afin de mettre en place un dispositif pour contrer le ballon. Vous voyez, c’est comme un jeu d'échec, c’est magnifique !

Que pensez-vous des tensions, politiques notamment, que crée de plus en plus le football ?
Le foot a toujours créé des tensions. Savez-vous que le foot est le sport où l’on peut éprouver toutes les émotions en 10 minutes. Quand vous êtes un passionné de foot, le fan d’un club, vous passez du doute à la tristesse quand vous encaissez un but. La joie, l’euphorie quand votre équipe marque. La peur, l’espoir… Tout cela en cinq, dix minutes, c’est extraordinaire ! Mais c’est vrai que des fois ça dépasse le sport, parce qu’il y a des gens qui essayent de mêler cela à la politique. Ceci alors que le sport doit rester apolitique. Les règles de la Fédération internationale de football association (FIFA), dans ce sens, sont intransigeantes. Le politique ne doit pas intervenir dans le foot. S’il y a un homme politique qui, par exemple, essaye de s’ingérer dans le travail d’une fédération, toute la fédération est suspendue jusqu’à nouvelle ordre.

D'après M. Alaoui,  le football doit prendre ses distances vis-à-vis de la politique ©MAP/Karim Abdouh
D'après M. Alaoui,  le football doit prendre ses distances vis-à-vis de la politique ©MAP/Karim Abdouh

Mais il y a une différence entre les règles et la réalité...
On a vu des fédérations suspendues. Mais c'est vrai qu'il y a des gens qui se croient plus “intelligents” qui profitent du sport pour pouvoir faire une percée politique, attirer des électeurs: Ils veulent se faire une petite renommée avec le foot comme ça, ils sont sûrs de pouvoir remporter des élections.


Mais à part ça, le foot reste une passion. Vous savez, il n'y a que le foot qui est capable de faire sortir les gens dans la rue.
Il n'y a aucun parti politique capable de faire pareil. Quand l’équipe nationale joue dans une compétition majeure, les gens sortent dans les villes.
Il n'y a que le football qui produit cet effet. C'est sa magie !

Comment voyez-vous la différence entre votre époque et celle d’aujourd’hui. Comment le football a-t-il évolué ?
Nous, à notre époque, bien que nous étions payés et tout, ce n’était pas professionnel. Le joueur signe aujourd’hui un contrat de travail, il est professionnel, il a sa carrière. À notre époque, les joueurs travaillaient et jouaient au foot.
Maintenant, le joueur joue, c’est tout, c’est son métier. C’est en soit une très grande différence d’être exclusivement consacré au football: Tu donnes plus, tu t'entraînes plus.
Avec le recul que vous avez aujourd'hui, quel regard portez-vous sur votre carrière ?
Moi, j’ai été très chanceux d’avoir pu jouer au football, d’avoir réalisé un rêve. J’ai fait une première année au TAS quand le club était en première division. Puis, j’ai joué au Wydad de Casablanca, un très grand club.Aussi, j’ai eu la chance de pouvoir jouer en équipe nationale. J’ai, par la suite, fait une petite carrière en Suisse avant de revenir au WAC.
Ce fut une expérience fort enrichissante qui m'a permis d'apprendre beaucoup et d'évoluer sur le plan technique-tactique. En équipe nationale, j’ai été sélectionné en 1979, sous l'ère de Belmajdoub et joué aux côtés de Faras, Larbi, Hcina, Anefal, Hazzaz et sous la conduite de Guy Cluseau. Et je trouve que j’ai été chanceux, parce que ce que je fais actuellement -je travaille à la radio, Radio Mars, et à la télévision Arryadia, je suis consultant sportif- je le dois au WAC, au football.
Et puis c’est beau ce sport, c’est grisant, c’est magnifique, quand tu rentres dans un terrain, les supporters et cette émotion! Sincèrement, moi, je ne sais rien faire en dehors du foot. J’ai joué au foot. Maintenant, je parle du foot. C’est tout ce que je sais faire. C’est une passion...

 

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