Pourquoi boude-t-on la cryptomonnaie ?

PAr Zakaria Belabbes
Cryptomonnaie ©DR
Cryptomonnaie ©DR
États, banques centrales et entreprises, tous ne mettent pas en doute l’intérêt des cryptomonnaies, amplement répandues ces dernières années avec un Bitcoin au-dessus de 40.000 dollars. En passe de devenir une valeur refuge, cette monnaie atypique est désormais prise au sérieux. Mais certains pays hésitent à franchir le pas. C’est le cas du Maroc qui interdit toute transaction en cryptos depuis 2017. Simple posture conservatrice ou prudence par rapport aux risques liés à ces monnaies virtuelles? Décryptage.

Tandis que certaines formes plus anciennes de cryptomonnaie existent depuis les années 80, la plupart des gens n’ont connu la cryptomonnaie qu’à travers l’évolution fulgurante du Bitcoin. Fondée en 2008 dans des circonstances mystérieuses, cette monnaie purement numérique, sans chef ni gouvernement pour la diriger, est connue par ses tours de montagnes russes aux proportions vertigineuses, créant au passage de nombreux “nouveaux riches”.

Imaginez quelle serait votre situation financière (et la mienne!) si vous aviez acheté pour quelques dizaines de dollars 10 Bitcoins en 2013. Le 1er octobre 2013 très exactement. Ce jour-là, une seule pièce coûtait environ 196 dollars. Au moment de l’écriture de cet article, un Bitcoin vaut plus de 50.000 dollars, ce qui signifie que votre investissement initial vaudrait désormais plus de 500.000 dollars, l’équivalent d’environ 4 millions et quelques milliers de dirhams! Votre vie serait aujourd’hui radicalement différente grâce à vos nouvelles possibilités financières. Bien sûr, vous auriez dû lâcher l'envie de retenir vos Bitcoins lorsqu’il a atteint 20.000 dollars pour la première fois en 2018, puis il faudrait à nouveau lâcher prise quand il est tombé en dessous de 4.000 dollars en 2019.

 

Le bitcoin pas “encore” une devise

Mais en tout cas, la furie du Bitcoin continue. La finance traditionnelle prend désormais cette monnaie très au sérieux et commence à y placer ses économies. Cependant, certains pays ne les considèrent pas comme les bienvenues dans leur système financier. C’est le cas du Maroc.

Contacté par BAB pour clarifier sa position sur les cryptomonnaies au Maroc, Bank Al Maghrib (BAM) a tout d’abord retenu, dans une réponse envoyée par mail, l’appellation “crypto-actifs” pour désigner ces monnaies virtuelles telles que le Bitcoin, étant donné que “celles-ci ne remplissent pas les fonctions dévolues à une monnaie ayant cours légal”. 

BAM a insisté sur le fait que sa position s’inscrit dans le cadre des directives de la Banque des règlements internationaux (BRI) et celle du Groupe des vingt (G20) sur la réglementation des crypto-actifs. Les dirigeants de G20 ont confirmé que les crypto-actifs peuvent apporter “des avantages significatifs au système financier et à l'économie en général”, mais que les gouvernements doivent rester vigilants, même si ce nouveau type d'actifs ne représente toujours pas une menace pour la stabilité financière mondiale.

À cet effet, Bank Al-Maghrib rappelle qu’elle a émis en 2017 un avertissement sur les risques liés à l'utilisation des monnaies virtuelles étant donné qu’elles ne sont pas réglementées, en collaboration avec le ministère des Finances et l'autorité de marché. 

Par ailleurs, l’Office des changes a officiellement annoncé en novembre 2017 que les transactions effectuées via des monnaies virtuelles constituent “une infraction à la réglementation des changes, passible de sanctions”.

L’Office a également exhorté les particuliers à se conformer aux dispositions de la réglementation des changes stipulant que les transactions financières avec les étrangers doivent être effectuées par le biais d'intermédiaires autorisés et avec des devises étrangères cotées par BAM. Donc oui, l’utilisation des monnaies électroniques au Maroc est interdite.

 

Les bitcoiners marocains dans l'ombre

Ainsi, l’usage des cryptos existe de façon illégale. Peu importe qu’on soit un expert ou un novice dans le monde des cryptos, il faut se doter d’un VPN pour trader depuis un autre pays qui autorise les Bitcoins. Mais le problème n’est pas là.

“Vous ne devriez pas avoir peur d’utiliser le Bitcoin, mais vous devriez plutôt vous familiariser avec son fonctionnement”, explique Alexis Roussel, co-fondateur de la plateforme de trading de cryptos bity.com et ancien président du Parti pirate suisse.

Car demain et avec la même facilité par laquelle fonctionne Internet, “un jeune Marocain de 15 ans peut envoyer et recevoir aisément de l’argent à travers son téléphone et participer à la finance mondiale”, précise Roussel dans un entretien à BAB, notant que s’il met un euro à côté aujourd’hui dans sa tirelire, il pourra le faire demain à travers son téléphone, peut-être le prêter ou l'épargner, bénéficiant ainsi d’outils financiers qui n’étaient jusque-là accessibles qu’aux grosses entreprises. 

Mais plusieurs défis se dressent face à l’adoption généralisée des cryptomonnaies. 

Restant optimiste sur ce sujet, l’expert suisse précise que les pays émergents ont toujours tendance à effectuer un saut technologique (leapfrogging, littéralement “saut de grenouille”), selon lequel un pays peut faire un bond rapide dans le développement économique en tirant parti des innovations technologiques. De ce fait, le Maroc peut bénéficier naturellement d’un rattrapage en utilisant directement un système de transaction développé de manière à être plus pratique et robuste dans le futur, et ce après la transformation des usages d'utilisation dans la société. En effet, tout le monde va s’approprier à un moment donné le Bitcoin et l’utiliser quotidiennement comme c’est le cas pour la technologie Internet, soutient-il.

 

Un rempart contre les crises?

“Les pays qui interdisent activement à leurs citoyens d'utiliser des cryptos seront les plus durement touchés par l'effondrement des systèmes monétaires mondiaux”, soutient Patrick Van der Meijde, co-fondateur de Bitkassa, une institution financière à Arnhem aux Pays-Bas.

La législation sur les cryptomonnaies est “douloureuse et difficile” dans à peu près tous les pays, explique cet entrepreneur néerlandais, notant que les Pays-Bas autorisent à posséder des cryptos, mais les choses se compliquent pour les dirigeants des entreprises qui effectuent des transactions en cryptos.

Affirmant que les Pays-Bas disposent probablement de l'un des pourcentages les plus élevés de citoyens possédant des bitcoins dans le monde, Van der Meijde précise que la plupart des détenteurs de cryptos sont des spéculateurs qui parient sur l'augmentation de sa valeur. Ainsi, “très peu de gens l'utilisent réellement pour les transactions quotidiennes, car les systèmes de paiement bancaires courants fonctionnent très bien et il y a trop peu d'incitation à ne pas simplement les exploiter”, affirme-t-il dans un entretien à BAB.

Interrogé sur l’avenir de cette monnaie, l’expert néerlandais en Bitcoin évoque de brillantes perspectives, car les systèmes monétaires sont actuellement soumis à un “stress énorme”, notant que les banques centrales créent d'énormes quantités d'argent supplémentaires qui finiront par provoquer l'inflation. 

“Le bitcoin n’est qu’un simple code illusoire”

Mais pour d'autres, il ne faut pas trop s’emballer sur la question et prendre ses distances de la frénésie qui entoure le Bitcoin. Il faut surtout voir le revers de la médaille des cryptos. “Les cryptomonnaies ne sont, factuellement et juridiquement, rien. Elles sont créées, conservées et transférées uniquement grâce à des technologies cryptographiques”, explique Carlo Lombardini, avocat au barreau de Genève. 

Décrivant le Bitcoin comme étant “dangereux” dans le monde entier, ce professeur associé à l’Université de Lausanne suggère, dans un entretien à BAB, de protéger les particuliers persuadés de devenir riches très facilement grâce aux cryptos. 

Selon cet auteur de plusieurs livres en droit bancaire, les autorités devraient dans tous les cas établir une cartographie de ce qui se passe et exposer clairement aux particuliers les risques réels qu’ils courent en se dessaisissant de leur fonds contre “un rien”.

“L’État ne peut rester indifférent à un phénomène qui suscite un engouement irrationnel, souvent alimenté sans esprit critique par les médias et dont le résultat est que le citoyen, ignorant les risques qu’il encourt, se sépare de ses économies pour acquérir un code informatique totalement inutile, hormis s’il arrive à la revendre à quelqu’un d’autre”, défend-il. Interrogé à son tour sur l’avenir du Bitcoin, le juriste italo-suisse note qu’un défaut au niveau de la technologie cryptographique employée “ferait définitivement disparaître ce qui n’a été en réalité qu’une existence très évanescente”.

Même son de cloche chez BAM qui explique que la qualification juridique des cryptomonnaies et des services y afférents est complexe, notamment au vu de leurs spécificités techniques, ce qui nécessite de savoir quelles sont les autorités qui sont chargées de les réguler ou de les prendre en charge. 

La réglementation existante dans la majorité des pays concerne principalement l’aspect de la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme à travers l’amendement de la législation en vigueur, en plus des aspects liés à la fiscalité.

À travers un benchmark international, BAM note quelques tendances de régulation des crypto-actifs qui sont apparues ces deux dernières années. Mais, au-delà de ces cryptos, la majorité des pays voient un potentiel dans la technologie sous-jacente, à savoir le Blockchain, et envisagent de développer un régime réglementaire favorable pour attirer les investissements dans ce secteur.

 

À la recherche d’une alternative crédible

Il reste donc à BAM de proposer une alternative crédible susceptible d'emporter l'adhésion de la jeune génération d'investisseurs et férue de nouvelles technologies. De ce fait, BAM soutient qu’il était nécessaire de faire converger les orientations de la politique publique du Maroc en la matière face à l’émergence de la problématique des crypto-actifs au niveau national et international.

À cet égard, la banque centrale précise qu’un groupe de travail inter-autorités regroupant BAM, l’Autorité marocaine du marché des capitaux, la Direction du Trésor et des Finances Extérieurs, l’Office des changes et l’Agence de développement du digital a été mis en place, fin 2018, en vue d’étudier les implications du développement de ces crypto-actifs sur les missions des régulateurs, de dresser un panorama de leurs cas d’usage et d’assurer une veille sur les évolutions réglementaires dans ce domaine. 

Selon Bank Al Maghrib, ce groupe de travail s’est réuni plusieurs fois et a traité divers points dont un benchmark détaillé des principales tendances internationales en matière de réglementation des crypto-actifs et de la chaîne de valeur y afférente. “Une matrice d’affectation de chaque activité liée à cette chaîne de valeur a été aussi proposée aux membres du groupe de travail”, précise la banque centrale.

Pour analyser les orientations et recommandations internationales issues de ce benchmark, BAM indique qu’il faut l’implication de toutes les parties concernées par ce sujet afin d’élaborer une “feuille de route” sur la réglementation y afférente, détaillant les actions qui doivent être menées par chaque autorité sur les aspects la concernant. 

À cet effet, le groupe de travail constitué par BAM a été élargi en 2019 aux autres partenaires en l’occurrence la Présidence du ministère public, l’UTRF (l’Unité de traitements de et Renseignements Financiers) et les Douanes. Ce groupe de travail sera chargé d’établir une feuille de route sur la réglementation des crypto-actifs, détaillant les actions qui doivent être menées par chaque entité en plus de l’étude d’impact de l’usage des crypto-actifs sur ses missions. 

Alors éden financier ou forme moderne d’une pyramide de Ponzi? Les opinions sont divergentes et personne ne peut prétendre ouvertement posséder une vérité irréfutable tellement le passé nous a enseigné que les histoires trop belles finissent mal. Toute richesse a une contrepartie, chose que l’on ne voit pas dans le big business du Bitcoin, donnant l’illusion de créer de la valeur ne partant de rien, sans attache ni référence ni valeur fondamentale.

 

Quid du coût écologique?

Il existe des coûts cachés de ces cryptos qui consomment environ 0,14% de la consommation mondiale d’électricité totale, selon le site Digiconomist, l'un de ceux qui ont dénoncé ce problème. Cette industrie pourrait toujours s’ajouter à la liste déjà considérable des risques écologiques. “Plus la valeur du bitcoin monte, plus on va installer de machines pour le minage (opération qui consiste à fournir un service au réseau bitcoin) et ainsi il y aura plus de consommation d’électricité”, lit-on sur le même site.

On se pose alors la question: jusqu’à quand continuera-t-on à ignorer les aspirations d’une nouvelle génération qui veut s’approprier une finance encore sous la maîtrise d’une ancienne génération, partiellement égoïste? Serons-nous témoins d’un cataclysme, d’une véritable révolution de la finance nouvelle génération? Ou probablement s’agit-il juste d’un “feu de paille”? L’avenir nous en dira davantage.w