Pourquoi le foot rend tout le monde fou ?

Jamal Chibli
Un supporter argentin assistant au match de son pays contre la Colombie au titre de la Copa America-2019 ©MAP/EPA
Un supporter argentin assistant au match de son pays contre la Colombie au titre de la Copa America-2019 ©MAP/EPA
Ni ange ni démon: Notre foot nous ressemble. Il est capricieux, le ballon rond, dans ses aller-retour, dans ses volées
et envolées, charrie fantasmes, réjouissances, déboires, passion et violence. Briseur de clivages et antidépresseur tout-indiqué, le stade est un catharsis, une école de vie.

Les philosophes peuvent toujours cogiter sur l’angélisme ou le satanisme du football, mais le commun des mortels aura, sempiternellement, les yeux de Chimène pour le capricieux ballon rond en cuir, dont les pérégrinations font vaciller les destins en un clin d’œil. “Un seul sport n’a connu ni arrêts ni reculs: Le football. A quoi cela tenir sinon à la valeur intrinsèque du jeu lui-même, aux émotions qu’il procure, à l’intérêt qu’il présente”. Dixit Pierre de Coubertin (1863/1937), le père des Jeux olympiques de l’ère moderne.
Le développement spectaculaire que va connaître, par la suite, cette discipline en termes de pratique et d’image corrobore complètement la vision du baron de Coubertin, pourtant un passionné de rugby.
Au fil des temps, le football a pris une dimension telle qu’il s’est trouvé propulsé au cœur des enjeux économiques et géopolitiques, au grand dam des admirateurs authentiques qui ne veulent voir dans un match qu’un instant furtif de réjouissance.

Pas de zone grise, un sport de l'extrême

Le football est tellement ambivalent qu’il nourrit, à la fois, des sentiments d’amour et de haine. Tant la beauté des gestes et la délicatesse des stratégies de jeu le font entrer au panthéon du grand art, tant les fourbes intentions qui le sous-tendent le rendent détestable, par moment.
C’est cette dualité qui constitue la ligne de démarcation entre supporters et ceux qui tirent les ficelles, quoique ces derniers semblent toujours avoir une longueur d’avance, en œuvrant, en apparence, pour la préservation de la philosophie et l’éthique du jeu, alors qu’ils servent, en réalité, des enjeux autres que sportifs. Par pragmatisme et une bonne dose de cynisme, les hommes politiques ont été, comme d’habitude, les premiers à prendre la mesure de l’importance cruciale du football pour les citoyens, qui y ont décelé un moyen d’identification et d’adhésion à une entreprise collective. Dès qu’il s’agit de ballon rond, le manichéisme prend tout son sens, surtout lorsqu’il est question des équipes nationales. Le sentiment d’appartenance nationale est poussé à son paroxysme. La zone grise disparaît, les positions sont tranchées et toute voix dissonante est taxée de “trahison suprême”.
Il n’y a qu’à en juger par l’ambiance qui précède une compétition comme la Coupe du Monde ou les incidents diplomatiques et politiques provoqués par des matches de football (Voir pages 32-35 ci-après).
C’est cet accès de patriotisme, de violence et  de haine, qui n’est pas particulier au football, qui a poussé le célèbre auteur britannique George Orwell (1903-1950) à écrire un jour que le sport “n'est plus qu'une guerre sans coups de feu”.

Le match, un moment magique d'osmose

Heureusement que le football est, pour la plupart des terriens, source de valeurs plus nobles et plus
sublimes. N’en déplaise aux va-t-en-guerre, aux démagogues, aux hooligans, aux mercantilistes et aux pourfendeurs des bons sentiments. Le football est non seulement le sport le plus populaire au monde, c’est, surtout, un phénomène qui fascine et qui procure la même joie à toutes les classes et les sphères sociales, à toutes les générations et, de plus en plus, toutes les Nations. Le football est un parfait briseur de clivages et de blocages psychologiques entre les gens. Le temps d’un match ou d’une compétition est un moment magique d’osmose et de communion entre des personnes divisées dans la vie par la politique, la race, la couleur ou la religion.
De ce fait, il a réussi là où ont échoué les grands théoriciens et les humanistes de ce bas-monde. Dans un stade, le riche peut croiser le prolétaire sans en être offusqué; le col blanc peut se poser, sans le moindre grincement, à côté du petit salarié; on peut s’étreindre sans être pour autant des amis.
“Il n’y a pas d’endroit où l’homme est plus heureux que dans un stade”, disait le prix Nobel de littérature Albert Camus (1913-1960), qui confia d’ailleurs: “Vraiment, le peu de morale que je sais, je l'ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités”. Le football est, en effet, une intéressante école de la vie, où l’on apprend les vertus de solidarité, d’unité, d’espérance, de modestie et de sacrifice. En pratiquant le football et tout autre sport collectif, on apprend surtout que pour arriver à bon port, il faudrait que tout le monde rame dans la même direction.
Dans des cas bien particuliers, le football a servi de thérapie nationale pour panser les plaies de toute une Nation. L’exemple le plus édifiant est celui de l’Afrique du Sud, où les Bafana Bafana, surnom de l’équipe nationale, ont contribué, temporairement, à cimenter une société meurtrie par de longues années d’Apartheid, en remportant sur leurs terres la Coupe d’Afrique des Nations en 1996.
Grâce à une formation multiraciale, les Bafana Bafana ont eu plus d’impact sur le moral de leurs concitoyens que les Springboks, pourtant vainqueurs de la Coupe du Monde de rugby une année auparavant. Ce qui démontre que la magie du football est plus forte que n’importe quelle autre chose au monde.

“Le football, aussi bien que le rugby, le cricket et les autres sports collectifs, a le pouvoir de guérir les blessures”, affirmait le leader historique de l’Afrique du Sud, Nelson Mandela, qui avait un argument solide pour promouvoir le concept de “Nation arc-en-ciel” (Rainbow Nation), développé par son compagnon de lutte Desmond Tutu.

Le football est un sport capable de mettre les Hommes dans tous leurs états ! ©MAP/EPA
Le football est un sport capable de mettre les Hommes dans tous leurs états ! ©MAP/EPA

L'extra-sportif gagne du terrain

C’est ce côté subliminal que retiennent les mordus du ballon rond, tout en étant conscients que leur dulcinée est plus que jamais menacée par l’exaspération des intérêts financiers et l’immixtion accrue de considérations extra-sportives, qui s’étalent au grand jour au moment de l’attribution de l’organisation des grands événements.
Le football restera également suspendu aux limites que se fixeront les partisans de l’introduction de la technologie comme un élément fondamental du jeu. Les polémiques déjà suscitées par la VAR (vidéo d’assistance à l’arbitrage) confortent les orthodoxes dans leur position.
La technologie a, certes, contribué à rapprocher ce sport du plus grand nombre de spectateurs dans le monde grâce à la retransmission en direct des matches, mais un recours non calculé à celle-ci ne serait pas du goût des vrais supporters, qui craignent de voir un automate sur un terrain, dans un futur
proche. Hormis les guerres et les religions, le football est le sujet le plus passionnant de notre époque. Personne n’est indifférent quand on parle de ballon rond. Pour la simple raison que tout un chacun peut s’exprimer en toute démocratie sur un domaine qui ne suppose ni diplôme ni pré-requis ! .

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