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Présentéisme en entreprise: Trop travailler tue le travail !

Par Sara Ait Lahmidi
Selon les spécialistes, trop travailler finit par nuire au travail au lieu de booster la production ©DR
Selon les spécialistes, trop travailler finit par nuire au travail au lieu de booster la production ©DR
Système de pointage, caméra de surveillance, heures supplémentaires, octroi de primes... Les entreprises, longtemps préoccupées par la lutte contre l’absentéisme, ont fini par provoquer l'effet inverse, le “présentéisme”. Phénomène social, économique mais également culturel, le présentéisme est devenu un nouveau mal de société. éclairage.

D'après un rapport élaboré en 2014 par le cabinet français Midori Consulting, le présentéisme en France coûte entre 13 et 25 milliards d’euros par an ! Il s'agit de salariés, petits ouvriers ou hauts responsables, dans les entreprises privées ou dans les administrations publiques, qui, en travaillant trop finissent par déboucher sur l'effet inverse: Nuire au rendement au lieu de le booster.
Parmi les facteurs qui favorisent ce phénomène, le rapport français cite la crise économique limitant le choix entre emplois et la forte pression sociale en raison de l'insécurité de l'emploi.
Le salarié, qui a très souvent peur d’être mal vu par ses collègues ou sa hiérarchie, s’efforce à rallonger sa journée au boulot et s’expose à des risques tels que les crises d’angoisses et les problèmes vasculaires. Au Maroc, il n'existe pas de chiffres officiels. Mais le phénomène existe pour autant, tout comme l'absentéisme.

Les différents types de présentéisme
A l'opposé de l’absentéisme, le présentéisme se décèle sous différentes formes. D’une part, le présentéisme dit passif désigne la présence physique de l’employé mais sans engagement réel, pour faire le minimum ou faire autre chose que le travail demandé. Être physiquement présent sans avoir “la tête au travail” renvoie à des difficultés d’intégration chez les juniors et s’explique chez les seniors par le retrait de la vie sociale de l’entreprise, la démotivation ou simplement par le fait de ne plus aimer son travail.
Selon l’enquête “le moral des cadres” menée en 2017 par la plateforme “Rekrute.com”, spécialisée dans la gestion des Ressources Humaines sur internet, 12% des cadres marocains ressentent du rejet au sein de l’entreprise. Un sentiment qui induit, en partie, l’augmentation du taux de présentéisme passif.  
Pire encore, le surprésentéisme consiste à travailler dans un état de santé physique ou morale dégradé. Pour certains, il est primordial de protéger sa place et ses chances d’avancement, alors que pour d’autres, ce comportement est dicté par le sens du professionnalisme et du dévouement. C’est le cas de Laïla, jeune marocaine chargée de développement biomédical, pour qui, le surprésentéisme est monnaie courante. “De par mon métier, je suis amenée à me déplacer chez les clients, j'enchaîne réunions et missions et je dépasse largement les horaires fixés. Très souvent, même en étant au bord du gouffre, le devoir l’exige, il est impossible pour moi d’annuler mes rendez-vous”, explique-t-elle, dans une déclaration à BAB.
A ce sujet, Atika Abenkcer Zairi, Consultante en développement personnel explique à BAB que “l’excès de travail est généralement lié au sentiment d’appartenance à l’entreprise. Un employé tend à travailler encore plus si son sens d’engagement envers son travail est élevé ou simplement parce qu’il aime ce qu’il fait”, souligne-t-elle.
D’autre part, le présentéisme qualifié de “stratégique” désigne une présence excessive sur le lieu de travail.  Il s’agit d’un surinvestissement manifesté par la prolongation des journées au bureau et le dépassement des horaires fixés par l’employeur et la loi (Soir,  nuit blanche, week-end, jours de congé...). Souvent, l’envie de montrer sa motivation aux supérieurs hiérarchiques ou la mauvaise distribution des tâches en sont les principales causes.

Investir dans la qualité au travail ou payer en termes de chiffre d'affaires
Selon le rapport élaboré par le cabinet Midori Consulting, le coût du présentéisme en France est généré par la baisse de la production et la nécessité de remplacer les “présentéistes” malades. En cas de maladie, si les frais engendrés par l'absentéisme sont partagés entre l’entreprise et l'organisme de sécurité sociale, les frais du présentéisme, eux, ne sont supportés que par l’entreprise.
Au sujet de la productivité, Omar Merrouch, directeur fondateur de “Intervalles communication” précise que “passer beaucoup de temps au bureau n’est en effet pas un indicateur de qualité ni d'efficacité”. Selon lui, le présentéisme est très souvent contre-productif.
Pour l’employé, le risque de commettre des erreurs augmente considérablement, ce qui mène à la baisse de la productivité individuelle.
En plus, un employé qui insiste à se présenter au bureau malgré une maladie, la grippe par exemple, risque de contaminer ses collègues, conduisant à la chute de la performance collective et à la dégradation du climat de travail.
Quant à l’entreprise, en cas de taux élevé de présentéisme, celle-ci risque de voir se dégrader son image en raison de la baisse de qualité du produit ou service fourni aux clients.
La coach Abenkcer Zairi, affirme, à ce titre, qu’une meilleure productivité n’est pas tributaire des horaires à rallonge, mais plutôt de la capacité à garder un bon équilibre entre vie professionnelle et vie privée. “Trouver le bon rythme et surtout s'accorder du temps pour décompresser reste le meilleur choix pour un bon équilibre, ce qui apporte de l’épanouissement et atténue le stress”, explique Mme Zairi.

Se surinvestir dans le travail et ne plus compter ses heures au bureau conduit vers le burn-out ©DR
Se surinvestir dans le travail et ne plus compter ses heures au bureau conduit vers le burn-out ©DR

 

Problème de présentéisme, une affaire de tous
Sous toutes ses formes, le présentéisme existe dans de nombreuses entreprises marocaines et ne guette pas que les personnes en poste de responsabilité. Il touche tout le monde. Or, il ne s’agit pas entièrement de la faute de l’employé. Le présentéisme renvoie à certains dysfonctionnements dans l’entreprise, généralement liés à l’organisation du travail voire au métier
exercé.
Phénomène encore peu étudié, mais qui gagne de plus en plus du terrain, le présentéisme nécessite, selon les spécialistes en la matière, une prise de conscience qui se traduit à la fois au niveau des politiques de recrutement, du management d’entreprise et des politiques publiques. Néanmoins, pour décourager le présentéisme, quelques actions peuvent être engagées, selon les spécialistes. L’employeur doit motiver les équipes, être ferme sur les horaires, éviter d’organiser des réunions tard dans l'après-midi ou, plus loin, interdire l’envoi des mails le soir et les week-end et favoriser le travail à domicile. Quant à l’employé, il devrait mieux gérer son temps en répartissant les tâches sur sa plage horaire, tout en marquant des pauses pour éviter le surmenage.

Gare à votre santé !
Se surinvestir dans le travail et ne plus compter ses heures au bureau conduit directement au burn-out ou à l'épuisement. L’employé présentéiste devient, ainsi, superficiellement capable de travailler mais fortement affaibli. Ceci peut provoquer une forte consommation du tabac, l’aggravation des problèmes cardiaques et par là même le risque d'incidents vasculaires.
Pour Mme Abenkcer Zairi, la présence au travail “par nécessité” est non sans répercussions sur la santé et la qualité de vie au travail. “L’employé devrait éviter de s’imposer une pression professionnelle. Il est impératif de faire de son état de santé physique ou morale une priorité”, note-t-elle. Il ne faut toutefois pas tenter de gérer soi-même la situation jusqu'à atteindre un état d’affaiblissement. Le burn-out est un mal-être qui nécessite l’arrêt du travail et suggère l’intervention d’un spécialiste. En Europe, par exemple, plusieurs cliniques destinées au traitement des patients souffrant de burn-out ont vu le jour. Des équipes de psychologues et de coachs accueillent en thérapie les employés victimes de dépression ou de stress professionnel.

Faire des nuits blanches à répétition n'est jamais une solution ©DR
Faire des nuits blanches à répétition n'est jamais une solution ©DR

 

La bonne gestion est la clé de voûte
Pour M. Merrouch, nombreux sont les cas de présentéisme dans les entreprises marocaines. Il est important pour un manager d’en détecter les symptômes afin d’y remédier.  Pour ce chef d’entreprise, la bonne gestion est la clé de voûte. Un responsable doit premièrement s’assurer que le volume de travail demandé ne dépasse pas les capacités de son équipe, tout en fixant raisonnablement les deadline. Ensuite, il faut veiller à ce que chaque étape du projet soit suivie d’un jalon, “ce qui permet à toute l’équipe de faire le point sur le déroulement de la phase précédente, de reprendre son souffle et surtout d’éviter la procrastination”.  Par ailleurs, M. Merrouch explique que la réorganisation du travail ou des équipes, souvent obligatoire, doit être préparée. “Quand un employé quitte la boite, il est important d’annoncer l'arrivée d'un surcroît de travail, de mieux communiquer sur les changements et de limiter les incertitudes”. En outre, en ce qui concerne les employés qui se présentent souvent au bureau mais pensent à autre chose, M. Merrouch recommande que “l’employé, en particulier, dans un état de présentéisme passif doit être impliqué et motivé, il faut lui rappeler son importance au sein de l’équipe et reconnaître ses accomplissements”. Il précise que pour garantir une meilleure productivité des collaborateurs, il est primordial de créer un climat social favorable. Pour ce chef d’entreprise,  le manager est amené à prévoir et à intervenir dès l’apparition des premiers signes de
présentéisme. “Il est important d’accorder des jours de repos en cas de maladie, de motiver son équipe psychiquement mais également financièrement, d’organiser des “team building” ou sorties pour apaiser les tensions et faciliter l’intégration des nouveaux collaborateurs, mais également manifester une certaine souplesse quant aux horaires de travail”, explique-t-il. Sinon, trop travailler finira par tuer le travail et l'entreprise.

 

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