Quand instagram réinvente la beauté

Par Boutaina Rafik
Sur Instagram, tout le monde prend la parole et n'importe qui peut s'ériger en expert en beauté et en mode ©DR
Sur Instagram, tout le monde prend la parole et n'importe qui peut s'ériger en expert en beauté et en mode ©DR
Grâce à Instagram, plus besoin d'aller en salon de coiffure pour se faire belle. Les “tutoriels”, ces “cours” de maquillage et d'habillement dispensés par des influenceuses, “enseignent” aux profanes le “b.a.-ba” et les dernières tendances beauté et mode. Résultat: Des looks uniformisés, une beauté “photoshoppée”, un culte du corps et une obsession de l'image. à l'ère des réseaux sociaux, on ne se maquille plus pour être jolie mais pour être vue et likée !

Amine, 25 ans, la barbe bien taillée, expose sa musculature pour le plaisir de ses 24.700 followers (-euses, surtout) sur Instagram. Il partage son quotidien “healthy”, ses séances de sport et ses conseils de beauté avec ses abonnés.
Dounia, quant à elle, se spécialise dans les tutoriels make-up et expose sa garde-robe et son maquillage avec ses followers.
La fin des vingtaines, les cheveux longs, Dounia pose dans une tenue faite spécialement pour elle. L'influenceuse étale ses produits, des tags accompagnent chaque élément indiquant la marque à laquelle il est associé.
“Aujourd'hui je vous propose un tutoriel pour un look nude, c'est la tendance et tout le monde adore”, précise-t-elle. Deux jours après la publication, le post compte plus de 1.000 likes. Les abonnés semblent conquis et demandent en commentaires des codes promos et des informations sur les produits. Le contrat est alors rempli.
Derrière ce quotidien en apparence facile, les journées de Dounia sont assez chargées. Notre influenceuse se réveille chaque matin et prépare le cadre. La maîtrise des techniques de prises de vidéo est essentielle. Elle passe sa journée à se maquiller et à essayer des produits de beauté qu'elle recommande ou déconseille à son public virtuel. Prendre soin de son corps et se maquiller n'est plus un geste intime pour Dounia, c'est un acte public et elle s'en régale !
Son secret: un regard plus grand et un look sophistiqué. L'influenceuse étale chaque matin ses palettes et des fonds de teints aux multiples teintes, des fards à joues et paupières, des faux cils, des extensions. Difficile d'ailleurs de distinguer à quoi sert chaque élément. Mais avec notre Instagrameuse, tout est possible ! Dounia se lance alors dans des explications dignes d'une experte. Le mascara doit apporter autant de volume et de courbe que possible, le teint doit se travailler sur plusieurs étapes pour un résultat zéro faute, la brillance est essentielle grâce au highlight et les rouges à lèvre “lackés” sont la tendance.
“Instagram c'est mon espace de vie, j'y gagne de l'argent et je partage des conseils avec mes chéries”, confie à BAB l'influenceuse, ajoutant qu'elle souhaite voir tout le monde plus beau et à la pointe de la mode. “J'essaye de diversifier le contenu et de faciliter les tutoriels pour que mes followers puissent reproduire les looks. Mes abonnés me font confiance et je fais un grand effort de recherche pour suivre les tendances des grandes stars”, affirme Dounia.
Le soir, en fermant l'écran de son PC, l’influenceuse essuie son maquillage, enlève ses extensions et ses faux cils, l'éclat de ses yeux s'éteint.
Elle devient quelqu'un d'autre, “normale” et sans attrait spécifique. Dounia et Amine sont suivis par des centaines de jeunes qui consultent, chaque matin, leurs téléphones pour découvrir les contenus proposés par leurs idoles virtuelles. Plusieurs vidéos défilent sur le fil d'actualité avec au menu plusieurs tutoriels beauté. Rita, 20 ans, est ce qu'on appelle un “super fan” de Dounia et Amine. La première à liker et à commenter les posts de ces influenceurs.
“Chaque matin avant de partir à l'université, je suis les conseils de maquillage de Dounia et je reproduis les looks qu'elle propose. Je reçois toujours des compliments de mes amies”, confie Rita à BAB. Interrogée sur Amine, elle avoue que l'instagrameur est pour elle le modèle de l'homme parfait. “Il prend soin de lui, fait du sport et est très galant avec les filles”, ajoute Rita.

Une beauté fabriquée par et pour les réseaux sociaux

Les stars mondiales ont ouvert le bal. Kylie Jenner, Anastasia Hill, Rihanna sont autant de personnalités qui ont fait fortune grâce à leurs posts. Ses stars ont créé leurs propres marques et continuent d'investir la toile.
Aujourd'hui, on a droit à des esthéticiennes, des gérants de centres de beauté et des individus qui ne jurent que par le pouvoir des réseaux sociaux.
Favorisant l'image et la vidéo, les jeunes filles ne se maquillent plus pour se faire jolies, mais pour être vues. Le maquillage longtemps appréhendé comme un outil pour se faire beau a évolué vers un outil d’“entertainment”.
Portés par les réseaux sociaux, les tutoriels et les tendances se répandent comme une traînée de poudre. “Ce sont souvent des photos photoshopées et modifiées qui redessinent notre vision de la beauté”, s’indigne Soufya. “Dès qu’on s’habitue à voir une peau lisse parfaite, un estomac rentré et un corps sans cellulite, on se dit que c’est la norme. C’est faux !”, ajoute cette fille de 25 ans.
Et puis, qui sont ces “influenceurs” et “influenceuses” qui étalent leurs “connaissances” en mode et en beauté ? Elles ne sont pas forcément des expertes.
“Les réseaux sociaux donnent la parole à tout le monde et permettent à chacun d’être un expert dans les différents domaines de la société y compris le corps”, affirme le sociologue Mohamed Moutamassik, dans une déclaration à BAB, ajoutant que cette influence qu’exercent les réseaux sociaux concerne aussi bien les jeunes que les moins jeunes.
“Le corps est un marqueur social. Avant, dans la société marocaine, le corps était voilé et le maquillage discret. Aujourd’hui, grâce à l’influence de ces réseaux, le corps est mis en avant, il est plus soigné et plus exposé moyennant cosmétiques, habits et coiffures”, note le sociologue.

L’unique et le personnel Vs le standard et le collectif

“Je suis content qu’on puisse mettre en avant le corps”, affirme M. Al Moutamassik, soulignant que “le plus marquant et le plus alarmant est qu’il n’y a plus d’identité individuelle par rapport aux choix que font les jeunes. Ils s’habillent et se coiffent de la même manière”.
“La difficulté majeure que présentent ces vidéos et tutoriels qui ont le vent en poupe réside dans la vérification des produits exposés par les services de la santé”, explique le sociologue, affirmant “que le corps a une mémoire et que toute manipulation via des produits chimiques peut entraîner des conséquences pernicieuses”.
“Il est important d’avoir une identité individuelle. Les jeunes devront se poser la question sur ce qu’ils aiment. Un goût n’est jamais collectif ni standard. Un goût est un choix personnel et une construction individuelle”, renchérit M. Al Moutamassik.
“Nous avons besoin de jeunes qui brillent individuellement et qui font leurs propres choix. C’est important pour l’évolution de la société marocaine qui n’avancera jamais sur la base de standards imposés”, conclut-il.

Étiquettes